Appréhender les dérèglements climatiques conduit à les considérer comme un enjeu structurant de
l’action publique, aux répercussions directes sur les équilibres sociaux, territoriaux et économiques. La question climatique dépasse ainsi le seul registre environnemental pour interroger la cohérence des politiques publiques et la répartition des capacités d’adaptation. Partant de là, la problématique de la
justice climatique met en débat la portée sociale des choix opérés, la distribution des efforts consentis et l’articulation entre engagements annoncés et dispositifs effectivement mis en œuvre, plaçant les institutions représentatives et la
société civile au cœur de la réflexion. Voilà qui résume le cadre général de la conférence organisée, le 21 janvier au sein de la
Chambre des représentants, à l’initiative conjointe du groupe parlementaire du Parti du progrès et du socialisme et de la
Coalition marocaine pour la justice climatique.
Le rôle du Parlement dans le débat climatique
En ouvrant les travaux, Rachid Hamouni, président du groupe parlementaire du Parti du progrès et du socialisme, a affirmé que la tenue de cette rencontre au sein de la Chambre des représentants ne procédait pas d’un simple choix organisationnel, mais d’une orientation politique claire visant à reconnaître la société civile comme un acteur à part entière du débat public. Il a ainsi souligné la nécessité de dépasser les logiques de consultation ponctuelle pour inscrire les organisations associatives dans un partenariat structuré et durable avec l’institution législative.
Rachid Hamouni a ajouté que les enjeux climatiques, par leur complexité et leur caractère transversal, ne sauraient être traités efficacement sans une ouverture réelle du Parlement aux expertises issues du terrain. Il a rappelé que les questions de justice climatique et d’équité sociale appelaient une approche décloisonnée, articulant représentation politique, écoute citoyenne et capacité de traduction normative. À ses yeux, cette évolution participe d’une conception élargie du rôle parlementaire, appelée à s’adapter aux transformations environnementales et sociales en cours.
Dans le prolongement de cette intervention, Mohammed Nabil Benabdallah, secrétaire général du parti et ancien ministre de l’Habitat, de l’urbanisme et de la politique de la ville, a tenu à préciser la portée politique et institutionnelle de la rencontre. Le choix du Parlement comme cadre de discussion relève, a-t-il souligné, d’un positionnement assumé visant à replacer les enjeux climatiques et environnementaux au cœur du débat public, mais aussi de l’élaboration législative et du contrôle de l’action gouvernementale.
Revenant sur la genèse de l’initiative, M. Benabdallah a rappelé qu’elle s’inscrivait dans une dynamique de travail engagée de longue date avec les organisations de la société civile, autour d’un objectif clairement affirmé : dépasser les approches sectorielles et fragmentées pour faire de la justice climatique un axe structurant des politiques publiques. Il a souligné que le Parlement constituait, à cet égard, un espace stratégique de convergence, capable d’articuler expertise institutionnelle, contributions associatives et réalités du terrain, dans une logique de co-construction plutôt que de consultation formelle.
Les piliers de la politique climatique nationale
Intervenant au nom du département du Développement durable, Bouzekri Razi a replacé l’action climatique du Maroc dans son environnement normatif international, en rappelant les engagements souscrits dans le cadre de la Convention-Cadre des Nations unies sur les changements climatiques ainsi que de l’Accord de Paris. Il a souligné que ces engagements constituaient le socle à partir duquel se déployaient les orientations nationales en matière de politique climatique.
Dans ce cadre, Bouzekri Razi a exposé les principaux axes de la stratégie climatique nationale à l’horizon 2030, articulée autour de trois priorités structurantes : l’adaptation aux effets du changement climatique, la réduction des émissions de gaz à effet de serre et le renforcement des capacités humaines, technologiques et financières. Il a insisté sur le caractère transversal de cette stratégie, appelée à irriguer l’ensemble des politiques sectorielles.
Poursuivant son propos, il a rappelé que la contribution déterminée au niveau national reposait sur un engagement collectif, mobilisant l’ensemble des acteurs concernés – administrations publiques, secteur privé, collectivités territoriales, jeunesse et société civile. Tout en mettant en avant l’approche participative ayant présidé à l’actualisation des stratégies nationales, il a reconnu l’existence de défis structurels persistants, notamment l’insuffisance des financements dédiés à l’adaptation, les limites de la coordination intersectorielle et la difficulté à territorialiser de manière effective les politiques climatiques.
Des leviers constitutionnels au service de l’action climatique
Intervenant sur les prérogatives constitutionnelles du pouvoir législatif, Ibrahim Aaba, président de la Commission des infrastructures, de l’énergie, des mines, de l’environnement et du développement durable, a rappelé que le Parlement disposait de marges d’intervention substantielles pour orienter la trajectoire climatique nationale. À ses yeux, l’institution législative est appelée à jouer un rôle structurant dans l’encadrement juridique de l’exploitation des ressources naturelles, l’orientation des investissements publics et l’intégration des impératifs climatiques tant dans les législations sectorielles que dans la loi de Finances.
Dans cette optique, il a souligné que l’action parlementaire ne saurait se limiter à la seule fonction normative. Elle s’inscrit également dans un exercice continu de contrôle et d’évaluation de l’action gouvernementale, mobilisant l’ensemble des instruments prévus à cet effet : questions orales et écrites, missions d’information et examen des politiques publiques relatives au climat, à l’eau, à l’énergie ou encore à l’agriculture. Cette fonction de vigilance, a-t-il précisé, constitue un élément central de la crédibilité et de la cohérence des engagements climatiques du pays.
Enfin, Ibrahim Aaba a mis en avant la nécessité de renforcer la dimension internationale de l’action parlementaire. La diplomatie parlementaire, a-t-il estimé, est appelée à occuper une place plus affirmée dans les enceintes régionales et multilatérales, afin de contribuer à la défense des intérêts du Maroc, notamment sur les questions de financement climatique, d’adaptation et de prise en compte des spécificités nationales dans les cadres de négociation internationaux.
Une relation à structurer avec la société civile
Au fil des échanges, un point central a été mis en lumière : la capacité du Parlement à inscrire son action dans un rapport structuré et continu avec la société civile conditionne, dans une large mesure, l’effectivité des politiques climatiques. Plusieurs intervenants ont souligné que cette relation ne saurait relever de pratiques ponctuelles ni se réduire à des consultations de forme, mais appelait des cadres institutionnels stables, permettant d’intégrer l’expertise issue du terrain au cœur du travail législatif comme des dispositifs d’évaluation des politiques publiques.
Dans ce cadre, la société civile a été appréhendée comme un espace de production d’analyses, d’expériences et de propositions, susceptible d’éclairer les choix normatifs et d’en éprouver les effets concrets. La mise en place de mécanismes durables de dialogue apparaît ainsi comme une condition déterminante pour renforcer la qualité de la décision publique, assurer une meilleure cohérence de l’action parlementaire et consolider la légitimité démocratique des orientations retenues.
L’expertise citoyenne et la prise de décision publique
S’exprimant au nom de la Coalition marocaine pour la justice climatique, Sanae Moussalim a relevé pour sa part que le changement climatique ne se résumait pas à une question environnementale, puisqu’il se manifestait avant tout comme une crise sociale, territoriale et économique, dont les impacts se distribuaient de manière profondément inégale selon les territoires et les catégories sociales. À partir de ce constat, elle a souligné la vocation de la coalition à porter une parole collective structurée, nourrie par l’expertise de terrain, l’analyse des politiques publiques et l’expérience directe des populations les plus exposées. La pertinence de l’action climatique, a-t-elle insisté, se mesure à la capacité des institutions à reconnaître cette expertise citoyenne et à lui donner une place effective dans les processus de décision, au-delà des cadres consultatifs convenus.
Des engagements internationaux à l’exigence normative
De son côté, Dalila Loudiyi, membre de la Commission des questions écologiques du Parti du progrès et du socialisme, a articulé son intervention autour d’une lecture politique de la question climatique. Elle a rappelé que les dérèglements en cours affectaient directement les équilibres sociaux et territoriaux, frappant plus durement les sociétés et les groupes les moins responsables des émissions, en particulier dans les pays du Sud.
Selon elle, l’importance des grandes échéances internationales – et notamment la COP30 – se mesurera non pas à l’aune des engagements à annoncer, mais de leur impact sur les systèmes juridiques nationaux. Elle a relevé que la multiplication des déclarations non contraignantes entretenait un décalage persistant entre la scène multilatérale et les transformations attendues sur le terrain, affaiblissant la portée réelle des processus internationaux.
Cette fragilité se manifeste avec une acuité particulière dans le champ du financement climatique. Dalila Loudiyi a observé que, malgré l’abondance des annonces, les dispositifs demeuraient insuffisamment orientés vers l’adaptation, tandis que l’accès effectif des acteurs locaux et des organisations de la société civile, aux mécanismes de décision et de financement restait limité. Ce déséquilibre, a-t-elle souligné, contribue à reconduire des asymétries que le discours sur la justice climatique prétend précisément corriger.
À ce titre, elle a placé le Parlement au cœur de la chaîne de responsabilité. L’institution législative, a-t-elle rappelé, dispose des leviers nécessaires pour assurer la cohérence entre engagements internationaux et politiques nationales, en veillant à leur inscription dans des cadres normatifs clairs, assortis de dispositifs de suivi et d’évaluation. Cette vigilance concerne tout autant l’orientation des politiques climatiques que la traçabilité et l’effectivité des financements mobilisés, afin que ceux-ci bénéficient effectivement aux territoires et aux populations exposées.
À travers cette intervention, Dalila Loudiyi a défendu une conception rigoureuse de la justice climatique, fondée sur l’articulation entre responsabilité politique, exigence normative et contrôle démocratique, sans dissocier l’ambition internationale de sa traduction concrète dans l’action publique nationale.
Adhésion sociale aux orientations énergétiques
Abdelali Gmira, membre du bureau politique du Parti du progrès et du socialisme, chargé de la justice énergétique, a abordé la transition énergétique telle une question éminemment politique. Il a souligné que l’énergie ne saurait être réduite à une problématique technique ou d’investissement, dès lors qu’elle engageait la souveraineté nationale, la justice sociale et les équilibres territoriaux.
Dans le prolongement de cette analyse, il a mis en garde contre les effets d’une transition conduite en l’absence de concertation réelle, susceptible d’accentuer les inégalités et d’affaiblir l’adhésion sociale aux orientations énergétiques. Il a, à ce titre, appelé à une implication plus structurée du Parlement et de la société civile dans l’examen des grands projets, afin d’en apprécier les impacts économiques, sociaux et environnementaux sur les territoires concernés.
Agriculture, eau... repenser les équilibres territoriaux
Sghir Baâli, acteur associatif, a développé une analyse critique des orientations agricoles dominantes, qu’il a jugées insuffisamment ajustées aux contraintes climatiques actuelles. Il a relevé que la priorité accordée à l’augmentation des rendements s’est souvent traduite par une pression accrue sur les ressources naturelles, en particulier hydriques, fragilisant à la fois les écosystèmes et la capacité d’adaptation des territoires.
Dans ce sens, il a mis en lumière le rôle structurant des coopératives, des initiatives locales et des savoirs territoriaux dans l’élaboration de modèles agricoles plus résilients. Fondées sur la diversification des cultures, l’ajustement aux écosystèmes locaux et l’intégration progressive des énergies renouvelables dans les systèmes de production, ces approches offrent, selon lui, des leviers concrets pour concilier adaptation climatique, sécurité alimentaire et cohésion territoriale.
Femmes, jeunes et participation citoyenne
Intervenant au nom de C4Y et de la coalition, Omaïma Khalil El Fanne a mis en évidence l’écart persistant entre les principes constitutionnels d’égalité et leur traduction effective dans les politiques publiques. Elle a rappelé que les femmes, en particulier en milieu rural, subissaient de manière accrue les effets du stress hydrique, de la précarité énergétique et de la dégradation des moyens de subsistance. Elle a également souligné que la jeunesse demeurait largement cantonnée à une participation symbolique, sans réel accès aux espaces de décision. Selon elle, l’absence de budgets sensibles au genre et au climat, le déficit de mécanismes institutionnalisés de participation et l’insuffisance d’outils d’évaluation de l’impact social des politiques publiques limitent la capacité des stratégies climatiques à répondre aux besoins réels des populations concernées.
Convergences affirmées, lignes de tension persistantes
Au fil des échanges, les travaux de la rencontre ont permis de dégager des points de convergence clairement partagés. Les intervenants ont notamment souligné le caractère transversal de la question climatique, son articulation étroite avec les exigences de justice sociale, l’importance d’une gouvernance plus ouverte et la place structurante qui doit revenir à la société civile dans l’élaboration et le suivi des politiques publiques.
Parallèlement, les débats ont mis en évidence plusieurs tensions de fond. Celles-ci tiennent, d’une part, à l’écart entre les engagements internationaux et leur traduction juridique nationale, et, d’autre part, aux limites des dispositifs actuels de participation, encore souvent cantonnés à la consultation. Elles renvoient également au décalage entre l’urgence climatique et les temporalités institutionnelles, ainsi qu’aux contraintes financières et opérationnelles qui pèsent sur la mise en œuvre effective des orientations annoncées. Ces lignes de tension ont constitué le socle des recommandations formulées à l’issue de la rencontre, appelées à prolonger cette séquence de dialogue par des propositions à la fois opérationnelles et normatives (voir encadré).
Recommandations pour une gouvernance climatique structurée et inclusive
Présentées par Nadia Touhami, députée à la Chambre des représentants, les recommandations issues de la conférence traduisent une volonté partagée de faire franchir un seuil qualitatif à la gouvernance climatique. Elles visent à inscrire la justice climatique dans des dispositifs durables, articulant action parlementaire, participation citoyenne et territorialisation effective des politiques publiques. Un premier axe porte sur l’institutionnalisation du dialogue entre le Parlement et la société civile. Les participants ont plaidé pour la mise en place de mécanismes permanents de concertation, dépassant les consultations ponctuelles, afin de favoriser la co-élaboration, le suivi et l’évaluation des politiques environnementales. Cette orientation suppose une ouverture accrue de l’institution parlementaire aux expertises issues du terrain, du monde associatif, universitaire et de la recherche.
De même, les recommandations appellent à adopter une approche participative et transparente à toutes les étapes de l’action publique climatique, depuis la conception des politiques jusqu’à leur évaluation. Le renforcement conjoint des capacités du Parlement et de la société civile est présenté comme une condition de crédibilité du dialogue et d’efficacité des décisions. Sur le plan institutionnel, il est recommandé de structurer cette coopération à travers des cadres lisibles et pérennes : groupes de travail conjoints, sessions thématiques régulières, plateformes de dialogue à distance, et programmation d’activités communes entre le groupe parlementaire du Parti du progrès et du socialisme et la Coalition marocaine pour la justice climatique. Cette articulation vise à assurer la continuité des échanges et la cohérence des initiatives de plaidoyer. Les participants ont également insisté sur la nécessité de renforcer l’effectivité du droit d’accès à l’information environnementale, en améliorant la coordination entre institutions publiques et en garantissant la transparence des données relatives aux politiques climatiques et aux financements associés. Un volet important des recommandations concerne le financement climatique. Il est proposé en effet de coordonner le plaidoyer auprès des institutions compétentes afin de mobiliser des ressources dédiées à l’adaptation et à la transition énergétique, en veillant à leur orientation prioritaire vers les territoires les plus exposés, les zones rurales et les populations vulnérables. Le soutien aux initiatives locales de financement portées par la société civile est également encouragé.
Sur le plan normatif, les participants appellent à assurer la pleine mise en œuvre de la loi-cadre relative à l’environnement et au développement durable, ainsi qu’à intégrer de manière systématique des clauses environnementales contraignantes dans les projets économiques et les chaînes de production. Le Parlement est invité à jouer pleinement son rôle de contrôle et d’évaluation des politiques publiques climatiques. Les recommandations soulignent par ailleurs l’importance d’articuler transition énergétique, justice sociale et démocratie. Toute transformation du modèle énergétique doit s’accompagner de garanties en matière d’emploi, de formation et de reconversion professionnelle. L’implication des syndicats est identifiée comme un levier central d’une transition juste et socialement soutenable. Une attention spécifique est accordée à l’approche genre. Les participants appellent à intégrer systématiquement cette dimension dans les stratégies climatiques, à produire des données ventilées par sexe et à renforcer la participation des femmes – notamment en milieu rural – aux instances de décision, aux mécanismes de financement et à l’accès aux technologies vertes. La place des jeunes dans la gouvernance environnementale est également mise en avant.
Enfin, les recommandations insistent sur le rôle structurant de l’éducation environnementale, de la sensibilisation et de la communication, afin de favoriser l’adhésion sociale et l’évolution des comportements face à la raréfaction des ressources, en particulier hydriques. Elles appellent à accélérer les projets de transfert interbassins, à développer la désalinisation à partir d’énergies propres, à assurer une redistribution équitable de l’eau et à inscrire l’action climatique du Maroc dans une lecture régionale et africaine, notamment à l’approche des prochaines échéances internationales. Dans leur ensemble, ces recommandations entendent prolonger la dynamique engagée par la conférence, en faisant de la justice climatique un cadre opératoire, inscrit dans les pratiques institutionnelles et les choix publics.