Hiba Chaker
14 Juillet 2026
À 17:27
Le Matin : À deux mois des législatives, tous les partis investissent massivement les réseaux sociaux pour capter les électeurs. Néanmoins, votre étude aboutit à un résultat presque à rebours : seuls 22,6% de vos répondants estiment que ces plateformes peuvent influencer leur choix de vote. Les états-majors des partis se trompent-ils de bataille ?
Lamyae Jmoula : Je ne dirais pas que les partis se trompent de bataille. Je dirais plutôt qu'ils ne doivent pas non plus attendre des réseaux sociaux un effet direct et immédiat sur le vote. Les réseaux sociaux sont aujourd'hui la principale source d'information politique de nos répondants politiques et ils participent à la construction de leurs opinions. Ils constituent donc un espace incontournable d’information et de socialisation politique. À mon sens, l'erreur ne serait donc pas d'investir les réseaux sociaux, mais de croire qu'une communication intensive à l'approche du scrutin suffirait à modifier les intentions de vote. Nos résultats suggèrent au contraire que leur influence est progressive et cumulative. Elle s'inscrit dans le temps et suppose une présence crédible et continue, bien au-delà de la période électorale. Les campagnes numériques restent importantes, mais leur efficacité ne se mesure pas uniquement en nombre de votes gagnés. Elle se mesure aussi à leur capacité à informer, à structurer les débats et à construire, dans la durée, une relation de confiance entre les partis et les citoyens.
Vous écrivez que l'influence porte «davantage sur les perceptions que sur le comportement électoral». Concrètement, qu'est-ce qu'un parti peut réellement espérer gagner sur Facebook ou les réseaux sociaux en 2026 ? Nos résultats montrent que les réseaux sociaux ne sont pas un outil de conversion électorale immédiate. En revanche, ils constituent un levier essentiel pour gagner en visibilité, construire une image, mettre certains enjeux à l'agenda et maintenir une relation continue avec les citoyens. Autrement dit, un parti ne peut pas espérer qu'une campagne sur Facebook ou sur un autre réseau socio-numérique fasse basculer massivement les votes. En revanche, il peut espérer renforcer sa notoriété, influencer les perceptions, mobiliser ses sympathisants et créer un climat favorable autour de ses propositions. Les partis ont donc raison d'investir les réseaux sociaux, mais probablement pas dans l'idée qu'un message ou une campagne numérique suffirait à faire changer un vote. Leur véritable enjeu est de construire une présence continue, crédible et interactive, car l'influence des réseaux sociaux est cumulative et s'inscrit dans le temps, bien au-delà de la seule période électorale.
L'un des principaux enseignements de votre enquête est que les réseaux sociaux influencent fortement les perceptions des candidats et des partis, mais beaucoup moins le choix final de l'électeur. Comment expliquez-vous cette distinction entre influence sur les représentations et influence sur le vote ?
Cette distinction s'explique par le fait que la formation d'une opinion et la décision de voter relèvent de deux niveaux différents. Les réseaux sociaux interviennent principalement en amont, au moment où les citoyens s'informent, découvrent les candidats, suivent les débats et construisent leurs représentations des enjeux politiques. Ils influencent donc davantage les perceptions, les attitudes et les opinions. En revanche, le vote est une décision beaucoup plus complexe. Il résulte de l'interaction de nombreux facteurs : les convictions personnelles, l'identification partisane, la confiance accordée aux candidats, les préoccupations économiques et sociales, les échanges avec l'entourage, mais aussi le contexte politique général.
Les réseaux sociaux ne constituent donc qu'un élément parmi d'autres dans ce processus. Les réseaux sociaux ne fabriquent pas directement des électeurs ; ils contribuent d'abord à façonner un environnement informationnel dans lequel les opinions se construisent progressivement. En d'autres termes, ils influencent davantage la manière dont les citoyens pensent la politique que la manière dont ils votent. Ils façonnent le regard porté sur les candidats et les enjeux, mais le passage de l'opinion au vote dépend d'un ensemble de facteurs qui dépassent largement le seul environnement numérique. C'est pourquoi notre étude montre une influence importante sur les perceptions, mais plus limitée sur le choix final de l'électeur.
L'intelligence artificielle générative, les contenus synthétiques et les techniques de microciblage ouvrent une nouvelle séquence de la communication politique. Le Maroc (et les Marocains) sont-ils, selon vous, suffisamment préparés à ces mutations à l'approche des législatives ?
Je ne pense pas que l'on puisse affirmer que les Marocains sont globalement préparés à ces nouvelles formes de manipulation informationnelle. Notre étude a été menée auprès d'un public relativement éduqué et sensibilisé, composé majoritairement d'adultes diplômés de l'enseignement supérieur. Les résultats montrent que ces répondants déclarent adopter des pratiques de vérification des contenus et faire preuve d'un regard relativement critique sur l'information. Ils manifestent également une forte conscience des risques liés à la désinformation. En revanche, il serait méthodologiquement incorrect de généraliser ces conclusions à l'ensemble de la population marocaine. L'arrivée de l'intelligence artificielle générative change profondément la nature du risque informationnel. Il est désormais possible de produire très facilement des textes, des images, des vidéos ou des contenus audio synthétiques particulièrement crédibles, rendant la détection de la désinformation plus difficile que par le passé.
Face à ces mutations, le défi n'est pas seulement technologique ; il est aussi éducatif. Tous les citoyens ne disposent pas des mêmes compétences informationnelles, ni du même niveau de littératie numérique et de l’IA, c'est-à-dire l’ensemble des habiletés nécessaires pour vivre, apprendre et travailler dans le monde numérique à travers des outils propulsés par l’IA. Cela étant, le Maroc a déjà engagé plusieurs initiatives importantes. Il s'inscrit dans la mise en œuvre de la Recommandation de l'Unesco sur l'éthique de l'intelligence artificielle, qui souligne l'importance de développer la littératie en IA, la pensée critique et l'éducation aux médias et à l'information. À cela s'ajoutent plusieurs programmes nationaux et partenariats visant à renforcer les compétences numériques et informationnelles, ainsi que les réflexions engagées autour d'une stratégie nationale de l'intelligence artificielle. Ces initiatives témoignent d'une prise de conscience institutionnelle, mais le défi consiste désormais à les diffuser largement afin que l'ensemble des citoyens puisse faire face aux nouvelles formes de manipulation de l'information.
Un chiffre intrigue dans vos résultats : les internautes se méfient massivement des influenceurs, et pourtant 54% reconnaissent que ces mêmes influenceurs façonnent parfois leurs opinions politiques. Comment expliquez-vous cet écart entre la méfiance déclarée et l'influence admise ?
Il ne faut pas confondre crédibilité et influence. Les résultats de notre enquête montrent que les répondants ne confondent pas ces deux dimensions. Certes, les répondants ne considèrent pas les influenceurs comme des sources d'information fiables, bien qu’ils soient régulièrement exposés à leurs contenus. Par leur forte présence sur les réseaux sociaux, les influenceurs contribuent à orienter l'attention du public en sélectionnant les sujets mis en avant, en leur donnant de la visibilité et en proposant des clés d'interprétation susceptibles d'influencer les perceptions, indépendamment du niveau de crédibilité qui leur est accordé. Leur influence est donc souvent indirecte : ils ne dictent pas les opinions, mais ils orientent l'attention et alimentent les discussions. C'est pourquoi on peut se méfier d'un influenceur tout en reconnaissant qu'il participe, parfois, à la construction de nos représentations.
Vous décrivez une génération d'«audiences silencieuses», très exposée mais peu engagée activement en ligne. À l'heure où l'on s'inquiète de l'abstention des jeunes, faut-il lire ce silence numérique comme un désengagement politique, ou comme une autre manière d'être politique ?
Je ne pense pas que ce «silence» sur les plateformes numériques doive être interprété comme un désengagement politique. Notre principal résultat montre que les répondants adoptent majoritairement une posture d'observateurs : la moitié d'entre eux déclarent consulter les contenus politiques sans interagir publiquement. Ils lisent, regardent, s'informent, mais commentent peu, débattent peu et prennent rarement position en ligne. Ce profil correspond à ce que la littérature qualifie d'«audiences silencieuses (silent audiences)», c'est-à-dire des utilisateurs qui consomment l'information sans participer activement aux échanges publics.
Nos résultats montrent ainsi que l'exposition à l'information politique ne se traduit pas automatiquement par une participation visible. Les réseaux sociaux jouent avant tout un rôle de support d'information et de veille politique : ils facilitent l'accès aux contenus, mais cet accès ne débouche pas nécessairement sur un engagement public ou militant. Il faut donc distinguer la participation numérique visible (publier, commenter, partager) de formes plus discrètes d'engagement, comme s'informer, comparer les sources ou construire progressivement son opinion. Cette distinction est essentielle pour comprendre l’engagement politique des citoyens à l'ère des réseaux sociaux.
Au-delà des outils numériques, le véritable défi des élections de 2026 est-il finalement technologique... ou politique ? Autrement dit, les partis doivent-ils surtout mieux communiquer ou retrouver une crédibilité capable de recréer la confiance des citoyens ?
À la lumière de notre enquête, je dirais que le défi est avant tout politique, même si la dimension technologique est désormais incontournable. Les réseaux sociaux offrent aujourd'hui aux partis des outils de communication extrêmement puissants, qui sont encore renforcés par l'intelligence artificielle, le microciblage ou les contenus générés automatiquement. Mais ces technologies, à elles seules, ne suffisent pas à convaincre les électeurs. Nos résultats montrent que les répondants utilisent massivement les réseaux sociaux pour s'informer, mais qu'ils restent relativement critiques. Cela signifie que la technologie peut amplifier un message, mais elle ne peut pas remplacer la crédibilité de celui qui le porte.
À l'approche des élections de 2026, le véritable enjeu pour les partis politiques sera donc moins de maîtriser les outils numériques que de construire une communication crédible, cohérente et continue, capable de recréer la confiance des citoyens. Les réseaux sociaux sont aujourd'hui des vecteurs de visibilité ; ils ne peuvent cependant compenser, à eux seuls, un déficit de confiance ou de crédibilité politique. En définitive, la technologie peut améliorer la communication politique, mais elle ne peut pas se substituer à la confiance. Or dans une démocratie, la confiance reste la première condition de l'engagement citoyen.