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La sécheresse devient une caractéristique durable du climat (Experte)

Les effets du changement climatique se manifestent désormais bien au-delà de la succession des épisodes de sécheresse. Hausse des températures, pression croissante sur les ressources hydriques, fragilisation des écosystèmes et multiplication des tensions autour des usages de l'eau dessinent une nouvelle réalité à laquelle le Maroc doit s'adapter. Cet entretien s'inscrit dans une série de trois échanges consacrés aux principaux défis climatiques auxquels le Royaume est confronté. Après un premier volet dédié aux incendies de forêt, cette deuxième partie explore les enjeux liés à l'eau. Dalila Loudyi, professeure à l'Université Hassan II de Casablanca et spécialiste du changement climatique et de la gestion des catastrophes naturelles, revient sur les transformations en cours, leurs conséquences et les réponses qu'elles appellent. Les ressources en eau sont aujourd'hui au premier rang des défis posés par le changement climatique au Maroc. Derrière la succession des sécheresses se dessinent des évolutions plus profondes qui affectent durablement le cycle de l'eau et accentuent la pression sur une ressource essentielle. Une question se pose alors : la sécheresse est-elle devenue un phénomène structurel ? Et quel rôle joue réellement la hausse des températures dans l'aggravation du stress hydrique, au-delà du seul déficit de précipitations ? Plus largement, les réponses engagées par le Royaume, du dessalement à la réutilisation des eaux usées, permettront-elles de faire face aux besoins des prochaines décennies ? Éléments de réponse avec Dalila Loudyi, qui apporte son éclairage sur les mécanismes en cours, leurs conséquences et les leviers d'adaptation envisageables.

07 Août 2026 À 16:35

Le Matin : La succession des sécheresses observées au Maroc traduit-elle une transformation durable du climat ou reste-t-elle encore en partie liée à la variabilité naturelle ?

Dalila Loudyi : Il faut d'abord rappeler que le Maroc n'a jamais été étranger à la sécheresse. Depuis des siècles, son climat alterne entre années humides et années sèches, et les populations ont développé un savoir-faire remarquable pour capter, stocker et partager l'eau. Les khettaras, les séguias, les bassins de collecte ou encore les techniques traditionnelles des oasis témoignent de cette longue capacité d'adaptation à un climat naturellement variable. Ce que nous observons aujourd'hui est toutefois d'une autre nature. Il ne s'agit plus seulement d'une succession d'années sèches, mais d'une transformation progressive du climat lui-même. La sécheresse hydrologique, qui se traduit par une diminution durable des réserves des barrages, des nappes phréatiques et des cours d'eau, tend à devenir structurelle.

La différence réside dans la fréquence, la durée et l'intensité des épisodes de sécheresse. Autrefois, les périodes sèches, généralement espacées de cinq à six ans, étaient suivies d'années suffisamment pluvieuses pour reconstituer les réserves. Aujourd'hui, elles se succèdent sans laisser aux ressources hydriques le temps de se reconstituer. Entre 2018 et 2025, le Maroc a ainsi connu sept campagnes agricoles consécutives marquées par un déficit pluviométrique, une situation pratiquement inédite dans les archives climatiques récentes.

Cette évolution résulte de la combinaison de deux phénomènes. D'un côté, la variabilité climatique naturelle, propre au bassin méditerranéen, demeure. De l'autre, le changement climatique d'origine humaine modifie progressivement le climat de fond en augmentant les températures et en perturbant le régime des précipitations. Depuis les années 1980, celles-ci ont diminué de 15 à 25% selon les régions, tandis que la température moyenne du Maroc a augmenté d'environ 1,5°C par rapport au milieu du XXᵉ siècle. Cette hausse, en apparence modérée, suffit à bouleverser le cycle de l'eau. Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) classe d'ailleurs le bassin méditerranéen parmi les principaux «hotspots» du changement climatique. Selon ses projections, les températures pourraient encore augmenter de 2 à 3°C d'ici 2050, tandis que les précipitations pourraient diminuer de 10 à 30% si les émissions mondiales de gaz à effet de serre n'étaient pas fortement réduites.

Le Maroc n'est pas un cas isolé. L'Espagne, le Portugal, l'Italie, la Grèce, la Tunisie ou encore l'Algérie connaissent les mêmes tendances : baisse des précipitations, multiplication des vagues de chaleur et diminution des ressources en eau. En Espagne, plusieurs bassins hydrauliques ont atteint des niveaux historiquement bas ces dernières années, entraînant des restrictions d'eau dans certaines régions, tandis qu'en Tunisie, la raréfaction de la ressource a conduit à renforcer le recours au dessalement. Le véritable changement réside dans le fait que la sécheresse devient une caractéristique durable du climat et non plus un phénomène exceptionnel. Il ne s'agit donc plus seulement de gérer des crises ponctuelles, mais d'adapter durablement les politiques publiques et le modèle de développement afin de préserver la sécurité hydrique, alimentaire, économique et sociale du Royaume.


Quel rôle la hausse des températures joue-t-elle dans l'aggravation de la sécheresse, indépendamment du déficit de précipitations ?
Lorsqu'on parle de sécheresse, on pense spontanément au manque de pluie. Pourtant, ce n'est plus le seul facteur déterminant. Aujourd'hui, la hausse des températures joue un rôle tout aussi important, parfois même plus décisif que la baisse des précipitations. Une année peut enregistrer des pluies proches de la normale tout en laissant des ressources en eau insuffisantes, simplement parce que la chaleur en accélère les pertes. Le réchauffement climatique agit comme un accélérateur du cycle de l'eau. Plus l'air est chaud, plus il peut contenir de vapeur d'eau. Selon le GIEC, la capacité de l'atmosphère à retenir l'humidité augmente d'environ 7% par degré Celsius supplémentaire. Cette évolution accroît l'évapotranspiration, c'est-à-dire l'évaporation des sols et des plans d'eau ainsi que l'eau rejetée par les plantes, réduisant d'autant les volumes disponibles pour les cultures, les nappes phréatiques et les barrages.

Au Maroc, cette dynamique se traduit par la multiplication des vagues de chaleur. Plusieurs régions, comme Marrakech, Béni Mellal, Errachidia, Tata ou Taroudant, ont enregistré ces dernières années des températures supérieures à 45°C. Les sols s'assèchent plus rapidement, les besoins en irrigation augmentent et les barrages perdent davantage d'eau par évaporation. Dans certaines retenues du sud du Royaume, ces pertes atteignent plusieurs dizaines de millions de mètres cubes par an. Des phénomènes comparables sont observés en Espagne, où certains barrages perdent jusqu'à 20% de leur volume stocké durant l'été. La hausse des températures accentue également d'autres risques. Un couvert végétal plus sec favorise les incendies de forêt, tandis que les épisodes de chaleur prolongée encouragent la prolifération de certains ravageurs agricoles et augmentent les risques sanitaires pour les populations les plus vulnérables.

Le réchauffement modifie aussi la nature même de la sécheresse. Un simple déficit de pluie évolue désormais beaucoup plus rapidement vers une sécheresse agricole, puis hydrologique, affectant les cultures, les cours d'eau, les nappes souterraines et les barrages. Cette évolution est particulièrement marquée dans les régions méditerranéennes, où les sols perdent rapidement leur humidité. Les effets du changement climatique varient toutefois selon les territoires, en fonction de la nature des sols, du couvert végétal, de la gestion des bassins versants et de l'évolution locale des précipitations. Les stratégies d'adaptation doivent donc être pensées à cette échelle. Plus largement, la gestion de l'eau ne peut plus reposer sur les seules précipitations : elle doit désormais intégrer l'impact de la hausse des températures. Même si les pluies retrouvaient leur niveau historique, les ressources en eau resteraient probablement plus limitées sous l'effet d'un climat durablement plus chaud.


Comment le réchauffement affecte-t-il l’humidité des sols, l’évaporation et les apports en eau disponibles ?
Le changement climatique ne modifie pas uniquement les quantités de pluie ; il transforme l'ensemble du cycle de l'eau. C'est ce qui explique pourquoi un même épisode pluvieux n'apporte plus aujourd'hui les mêmes bénéfices qu'il y a quelques décennies. Le premier effet concerne l'humidité des sols. Sous l'effet de la hausse des températures, ils perdent plus rapidement leur humidité, plaçant les cultures en situation de stress hydrique et accroissant leurs besoins en irrigation. Cette évolution favorise également la salinisation des terres irriguées et réduit progressivement leur fertilité, un phénomène déjà observé dans plusieurs périmètres agricoles du Maroc, notamment dans les zones côtières exposées aux intrusions de l'eau de mer. Le réchauffement accentue aussi l'évaporation. Barrages, canaux d'irrigation et sols perdent davantage d'eau sous l'effet de la chaleur, réduisant les volumes réellement disponibles pour les populations, l'agriculture et les écosystèmes.

Autre évolution majeure, les précipitations deviennent plus irrégulières. Les épisodes de pluie sont plus intenses, mais plus courts, entrecoupés de longues périodes sèches. Lorsque les sols sont très secs ou dégradés, ils absorbent difficilement ces pluies abondantes. Une grande partie de l'eau ruisselle vers les oueds puis vers la mer, alimentant parfois des inondations sans recharger efficacement les nappes phréatiques. C'est l'une des grandes contradictions du changement climatique : une même région peut connaître, au cours d'une même année, des épisodes d'inondation et une sécheresse sévère.

Les chiffres illustrent cette évolution. Dans les années 1960, le Maroc disposait d'environ 2.500 m³ d'eau renouvelable par habitant et par an. Aujourd'hui, cette disponibilité est tombée à moins de 600 m³, bien en dessous du seuil international de pénurie fixé à 1.000 m³. Cette baisse résulte de la croissance démographique, de l'augmentation des usages et des effets du changement climatique. Selon la FAO, le bassin méditerranéen figure parmi les régions où la diminution de l'humidité des sols sera la plus rapide au cours des prochaines décennies, une tendance également observée en Espagne, en Italie, en Grèce et en Tunisie. Face à cette évolution, les réponses ne peuvent être uniquement techniques. Restaurer la capacité des sols à retenir l'eau grâce à l'agriculture de conservation, au reboisement, à la protection des zones humides, à la lutte contre l'érosion ou à la recharge artificielle des nappes constitue un levier essentiel. Au fond, la meilleure réserve d'eau n'est pas toujours un barrage, mais souvent un sol vivant, riche en matière organique, capable d'absorber, de stocker et de restituer progressivement l'eau de pluie.


Quels secteurs sont aujourd’hui les plus exposés au stress hydrique : agriculture, approvisionnement en eau potable, énergie, industrie ou écosystèmes ?
Le stress hydrique est souvent présenté comme un problème agricole. En réalité, il concerne aujourd'hui l'ensemble de l'économie et de la société. Aucun secteur n'est épargné, même si tous ne sont pas exposés avec la même intensité.
• L'agriculture demeure naturellement le secteur le plus vulnérable, puisqu'elle représente environ 85 à 87% des prélèvements en eau au Maroc. Les cultures, en particulier les céréales, restent fortement dépendantes des précipitations. Une année sèche se traduit immédiatement par une baisse des rendements, une diminution des revenus agricoles et une hausse des importations alimentaires. Mais les répercussions dépassent largement le monde agricole.
• L'alimentation en eau potable est devenue une priorité nationale. Les restrictions, les coupures nocturnes ou les campagnes de sensibilisation mises en œuvre dans plusieurs villes illustrent la pression croissante qui s'exerce sur les ressources disponibles. Dans les bassins hydrauliques, les gestionnaires doivent désormais arbitrer entre les besoins de l'agriculture, de l'eau potable, de l'industrie et des autres usages.

• Le secteur de l'énergie est lui aussi concerné. La baisse du niveau des barrages limite la production hydroélectrique, tandis que plusieurs secteurs industriels, notamment l'agroalimentaire, le textile, le cuir, la chimie et la parachimie, investissent dans l'amélioration de leur efficacité hydrique et le recyclage des eaux afin de réduire leur dépendance aux ressources conventionnelles.

• Les écosystèmes comptent également parmi les principales victimes. Les cédraies du Moyen Atlas dépérissent, les arganeraies sont fragilisées par les sécheresses répétées, les oasis reculent et plusieurs zones humides voient leur biodiversité diminuer. Or ces milieux jouent un rôle essentiel dans la régulation du cycle de l'eau et l'atténuation des effets du changement climatique.

Le Maroc n'est pas un cas isolé. L'Espagne, la Grèce, l'Italie ou la Tunisie sont confrontées aux mêmes tensions entre agriculture, besoins urbains, industrie, tourisme et préservation des écosystèmes. Face à ces défis, il ne s'agit pas d'opposer les usages, mais d'améliorer la gouvernance de l'eau. Cela suppose de mieux hiérarchiser les usages, de réduire les pertes dans les réseaux, de développer le dessalement et la réutilisation des eaux usées traitées, mais aussi d'encourager une utilisation plus sobre et plus efficace de la ressource. L'eau n'est plus seulement une ressource naturelle : elle est devenue un enjeu de développement, de sécurité nationale et de cohésion sociale.
Les prélèvements actuels dans les nappes et les retenues de barrages sont-ils compatibles avec leur capacité de renouvellement ?
La réponse est malheureusement non dans de nombreuses régions du Maroc. Aujourd'hui, les prélèvements dépassent souvent la capacité naturelle de renouvellement de la ressource. Cette situation ne résulte pas uniquement de la sécheresse, mais aussi de plusieurs décennies d'augmentation des besoins sous l'effet de la croissance démographique, du développement agricole, de l'urbanisation et de l'industrialisation. Les nappes phréatiques constituent une réserve stratégique, particulièrement en période de sécheresse. Mais elles ne sont pas inépuisables. Lorsque les prélèvements dépassent durablement leur recharge naturelle, leur niveau baisse progressivement. C'est ce qui se produit aujourd'hui dans plusieurs grands bassins marocains. Les nappes du Souss-Massa, du Haouz de Marrakech, du Saïss ou encore de Berrechid enregistrent des baisses parfois supérieures à un mètre par an et, dans certaines zones, le niveau des eaux souterraines a chuté de 20 à 65 mètres au cours des trente dernières années.

Cette surexploitation entraîne plusieurs conséquences. Les agriculteurs doivent forer toujours plus profondément, ce qui renchérit les coûts de pompage, tandis que la qualité de l'eau se dégrade. Dans les zones côtières, l'abaissement des nappes favorise les intrusions de l'eau de mer, et la pollution par les nitrates liée aux activités agricoles constitue un défi supplémentaire. Le Maroc n'est pas un cas isolé. Des situations comparables sont observées en Espagne, en Tunisie et en Algérie, où plusieurs aquifères sont classés comme surexploités. La Banque mondiale et la FAO considèrent d'ailleurs la gestion durable des eaux souterraines comme l'un des principaux défis des pays méditerranéens.

Les barrages subissent eux aussi une pression croissante. Après plusieurs années de sécheresse, leurs taux de remplissage demeurent souvent inférieurs aux moyennes historiques. À cela s'ajoute l'envasement : les sédiments transportés par les cours d'eau réduisent progressivement leur capacité de stockage. Le Maroc perd ainsi en moyenne 58,3 millions de mètres cubes de capacité chaque année. Face à cette réalité, il devient indispensable de changer de logique. Il ne s'agit plus seulement de mobiliser davantage de ressources, mais de gérer durablement une eau devenue rare. Cela suppose de renforcer le contrôle des forages, d'appliquer effectivement les contrats de nappes, de développer la recharge artificielle des aquifères pendant les années humides et d'assurer un suivi scientifique permanent grâce aux nouvelles technologies. Plus largement, la disponibilité de l'eau doit désormais être intégrée à toutes les politiques de développement. Chaque projet agricole, industriel ou urbain devrait être évalué au regard de la ressource réellement disponible. L'enjeu n'est plus seulement de répondre aux besoins d'aujourd'hui, mais de préserver cette ressource pour les générations futures dans une logique de développement durable.


Les politiques engagées en matière de dessalement, de réutilisation des eaux usées, d’interconnexion des bassins et d’économie de l’eau sont-elles à la hauteur des besoins futurs ?
Le Maroc a incontestablement pris la mesure de l'urgence et engagé, ces dernières années, une profonde transformation de sa politique de l'eau. Le Programme national d'approvisionnement en eau potable et d'irrigation mobilise plusieurs dizaines de milliards de dirhams pour renforcer la sécurité hydrique et le Royaume déploie l'une des stratégies de dessalement de l'eau de mer les plus ambitieuses d'Afrique. Les stations d'Agadir, de Laâyoune, de Dakhla, de Casablanca et d'autres villes côtières en sont une illustration. L'exemple de Chtouka-Aït Baha montre qu'il est possible d'utiliser l'eau dessalée pour irriguer une partie des cultures maraîchères destinées à l'exportation, réduisant ainsi la pression sur les nappes phréatiques tout en préservant une agriculture à forte valeur ajoutée. Cette expérience est aujourd'hui observée avec intérêt par d'autres pays méditerranéens confrontés aux mêmes défis. Le Maroc a également innové avec l'interconnexion des bassins du Sebou et du Bouregreg, qui permet de transférer de l'eau des régions les mieux dotées vers celles en déficit. La réutilisation des eaux usées traitées progresse également, notamment pour l'arrosage des espaces verts, des terrains de golf et certains usages industriels.

Ces avancées vont dans la bonne direction, mais elles ne suffiront pas à elles seules. Le dessalement constitue une solution stratégique, dont le coût demeure élevé – entre 5 et 7 dirhams le mètre cube, contre 1 à 3 dirhams pour le pompage des eaux souterraines – même si cet écart tend à se réduire. Il demeure également très consommateur d'énergie, ce qui explique le recours croissant aux énergies renouvelables pour alimenter les futures stations. La gestion des saumures rejetées en mer constitue, par ailleurs, un enjeu environnemental important. L'interconnexion des bassins présente également des limites, puisqu'elle suppose l'existence de ressources excédentaires. Or les projections climatiques laissent entrevoir une diminution des précipitations à l'échelle de l'ensemble du territoire, ce qui pourrait réduire, à terme, les possibilités de transfert.

La réponse passe donc par une approche intégrée. Le Maroc devra poursuivre la diversification de ses ressources, tout en agissant sur la demande : réduire les pertes dans les réseaux, améliorer l'efficacité de l'irrigation, développer la réutilisation des eaux usées, restaurer les zones de recharge des nappes et protéger les bassins versants. Il n'existe pas de solution unique. La sécurité hydrique reposera sur la combinaison de ressources conventionnelles et non conventionnelles, de l'innovation technologique, d'une gouvernance efficace et d'une plus grande sobriété des usages. C'est cette complémentarité qui permettra de renforcer durablement la résilience du Royaume face au changement climatique.


Quels changements les pratiques agricoles doivent-elles intégrer pour concilier sécurité alimentaire, productivité et préservation de la ressource ?
L'agriculture marocaine est probablement le secteur qui devra connaître les transformations les plus profondes dans les années à venir. L'enjeu n'est pas de produire moins, mais de produire autrement, en utilisant chaque mètre cube d'eau de manière plus efficiente. Aujourd'hui, près de 85% des ressources en eau mobilisées au Maroc sont destinées à l'agriculture. Dans un contexte de raréfaction de la ressource, cette réalité impose une évolution des pratiques afin de concilier sécurité alimentaire, compétitivité des exploitations et préservation des ressources naturelles.

Cette transition passe d'abord par l'innovation. Il est nécessaire de développer des variétés plus résistantes à la sécheresse et aux fortes chaleurs, de promouvoir l'agriculture de conservation, qui améliore la capacité des sols à retenir l'eau, ainsi que l'agroforesterie, qui associe arbres et cultures afin de créer des microclimats plus favorables. L'irrigation doit également devenir plus intelligente. Le goutte-à-goutte constitue une avancée majeure et le Maroc est souvent cité en exemple pour la modernisation de ses systèmes d'irrigation. Mais cette technologie ne suffit pas à elle seule. Les économistes évoquent un effet rebond : les économies d'eau réalisées peuvent être utilisées pour étendre les superficies irriguées ou développer des cultures plus exigeantes en eau, de sorte que la consommation globale continue d'augmenter.

La réflexion doit donc porter également sur le choix des productions. Certaines cultures à forte valeur ajoutée, comme les fruits rouges ou l'avocat, ont contribué au développement économique de régions comme le Souss-Massa, mais elles exercent aussi une forte pression sur les nappes phréatiques. Le dessalement, comme à Chtouka-Aït Baha, apporte une partie de la réponse, sans pouvoir être généralisé à l'ensemble des régions en raison de son coût économique et environnemental.

La transition passe aussi par une meilleure prise en compte du coût réel de l'eau. Une réflexion sur la tarification de l'eau d'irrigation, accompagnée de mesures de soutien aux petits agriculteurs, pourrait encourager une utilisation plus rationnelle sans accentuer les inégalités. Les grandes exploitations disposent souvent des moyens d'investir dans des technologies performantes ou des forages profonds, contrairement aux plus petites, beaucoup plus vulnérables aux sécheresses répétées. La FAO rappelle d'ailleurs que l'agriculture de demain devra être plus productive par goutte d'eau que par hectare. Cela suppose de mieux valoriser chaque mètre cube disponible grâce aux technologies numériques, aux systèmes d'aide à la décision, à la récupération des eaux de pluie, à la diversification des cultures et à une gouvernance plus efficace de l'eau. Au fond, l'avenir de l'agriculture marocaine reposera autant sur les innovations techniques que sur une nouvelle manière de gérer la ressource. Performance économique, préservation des ressources naturelles et équité sociale devront avancer de concert afin de renforcer durablement la sécurité alimentaire face au changement climatique.


Quels sont les principaux impacts économiques et sociaux d’une sécheresse prolongée sur les territoires, les ménages et l’activité nationale ?
La sécheresse n'est plus seulement un problème environnemental ou agricole. Elle constitue aujourd'hui un véritable défi économique, social et stratégique pour le Maroc, dont les effets se répercutent sur l'ensemble du développement. L'agriculture reste naturellement le premier secteur affecté. Elle représente encore de 12 à 14% du PIB national et demeure la principale source de revenus de millions de Marocains, en particulier dans les zones rurales. Lorsque les précipitations se raréfient durablement, les rendements, notamment des cultures céréalières, reculent fortement. Cette situation entraîne une diminution des revenus agricoles, une réduction des emplois saisonniers et une hausse des importations alimentaires, avec des répercussions sur la balance commerciale, les finances publiques et la croissance. Le recul de la production alimente également la hausse des prix alimentaires, qui pèse directement sur le pouvoir d'achat des ménages, en particulier les plus modestes. Les épisodes de sécheresse observés ces dernières années ont montré combien cette inflation pouvait s'accélérer lorsque la production nationale se contracte.

Les territoires ruraux sont les plus exposés. Face à la diminution des revenus, certains éleveurs sont contraints de réduire leurs troupeaux, tandis que d'autres familles recherchent des revenus complémentaires en migrant temporairement vers les villes. Cette situation accentue les déséquilibres territoriaux : les jeunes quittent plus facilement les campagnes faute de perspectives économiques, tandis que les femmes rurales supportent souvent une charge accrue liée à l'accès à l'eau, à la gestion du foyer et au maintien des activités agricoles. Les Nations unies considèrent d'ailleurs le changement climatique comme un facteur aggravant des migrations. Les répercussions concernent également d'autres secteurs. Le tourisme peut être affecté par les restrictions d'eau, les industries fortement consommatrices voient leurs coûts augmenter et la production hydroélectrique diminue lorsque les barrages sont insuffisamment remplis. Les écosystèmes, essentiels à la recharge des nappes, à la lutte contre l'érosion et au maintien de la biodiversité, subissent eux aussi des dégradations parfois irréversibles.

Le Maroc n'est pas un cas isolé. L'Espagne, l'Italie, la Grèce, le Portugal ou la Tunisie connaissent des difficultés similaires. La Banque mondiale estime d'ailleurs que les pénuries d'eau pourraient entraîner, d'ici le milieu du siècle, des pertes économiques importantes dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord si les politiques d'adaptation ne sont pas renforcées. Le coût de l'inaction sera largement supérieur à celui des investissements engagés aujourd'hui. La sécheresse ne peut donc plus être considérée comme une crise ponctuelle. Elle est devenue un enjeu de développement, de justice sociale et de sécurité nationale. Renforcer la résilience des territoires, soutenir les populations les plus vulnérables, diversifier les activités économiques rurales et investir dans l'adaptation constituent les principaux leviers pour en limiter durablement les effets.


Au regard des projections climatiques, quelles priorités le Maroc devrait-il retenir pour renforcer sa résilience hydrique ?
Le Maroc a longtemps été considéré comme un modèle de gestion de l'eau grâce à la politique des barrages engagée depuis les années 1960. Cette stratégie a accompagné le développement agricole, industriel et urbain du pays pendant plusieurs décennies. Mais le contexte climatique a profondément évolué : les solutions qui ont fait leurs preuves demeurent indispensables, sans être suffisantes face aux défis actuels. Les projections du GIEC classent le bassin méditerranéen parmi les régions les plus exposées au changement climatique. Le Maroc devra donc passer d'une logique de mobilisation de la ressource à une véritable stratégie de résilience hydrique, fondée sur l'anticipation, la diversification et une gestion intégrée.

• La première priorité est de renforcer la gouvernance de l'eau. Les ressources doivent être gérées à l'échelle des bassins versants, en intégrant systématiquement la disponibilité réelle de l'eau dans les projets agricoles, industriels, touristiques ou urbains. Autrement dit, ce n'est plus le territoire qui doit dicter la gestion de l'eau, mais l'eau qui doit guider l'aménagement du territoire.

• La diversification des ressources devra également se poursuivre. Le dessalement occupera une place croissante dans le mix hydrique, en particulier pour les grandes villes côtières et certaines zones agricoles à forte valeur ajoutée. L'exemple de Chtouka-Aït Baha montre le potentiel de cette solution, à condition d'en maîtriser les coûts énergétiques et les impacts environnementaux.

• L'efficacité des usages constitue un autre levier essentiel. Réduire les pertes dans les réseaux, développer la réutilisation des eaux usées traitées, améliorer l'irrigation et préserver les nappes phréatiques par un meilleur contrôle des prélèvements sont désormais des priorités. Parallèlement, les solutions fondées sur la nature – restauration des forêts, protection des zones humides, lutte contre l'érosion et préservation des bassins versants – permettront de renforcer durablement la capacité des territoires à retenir l'eau.

• Cette transition passe également par une évolution de notre culture de l'eau. Sensibilisation des citoyens, mobilisation des acteurs économiques, innovation, outils numériques, intelligence artificielle et observation hydrométéorologique devront contribuer à une gestion plus sobre, plus efficace et plus anticipative.

Au fond, la résilience hydrique ne dépendra pas uniquement des infrastructures. Elle reposera sur une vision intégrée associant science, innovation, gouvernance et responsabilité collective. Le véritable défi n'est plus seulement de répondre aux prochaines sécheresses, mais de préparer dès aujourd'hui le Maroc aux conditions climatiques de la seconde moitié du XXIᵉ siècle.
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