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La transhumance politique bat à nouveau son plein à l'approche des élections

À quelques mois des élections législatives de 2026, le champ politique marocain renoue avec l'un de ses rituels les plus décriés : la transhumance partisane. Des cadres qui claquent la porte, des élus qui refont leurs calculs, des notables qui monnayent leur capital électoral au plus offrant. Ce phénomène, que certains observateurs qualifient désormais de «mercato politique», n'est pas une simple turbulence de fin de cycle. Il est le révélateur d'une crise plus profonde : celle d'un modèle partisan qui peine à se réformer, à retenir ses élites et à convaincre ses propres militants. Décryptage d'une mécanique bien huilée, entre rationalité d'opportunité, vides juridiques et faillite idéologique.

24 Février 2026 À 16:13

Il y a dans la politique marocaine des rendez-vous que l'on ne manque jamais. Les uns arrivent ponctuels comme les rentrées politiques habituelles. D'autres, plus discrets, s'annoncent dans les coulisses, avant de s'imposer en pleine lumière. La transhumance politique est de ceux-là. Elle revient, fidèle à elle-même, dès que l'horizon électoral commence à se préciser. Elle revient avec ses annonces de départs annoncés, de ralliements négociés, d'allégeances révisées – et avec, en arrière-fond, ce malaise diffus qui saisit l'opinion chaque fois que des élus traitent leur appartenance partisane comme une simple variable d'ajustement. Chiffre éloquent : selon un rapport analytique du Centre indicateur pour les études et la recherche, plus de 30% des parlementaires ont changé d'appartenance partisane entre 2016 et 2021. Un taux qui dit tout de la profondeur du mal. À l’aube de 2026, le signal est donné : le marché est ouvert.

Un marché des transferts qui s'embrase

Les signaux se multiplient. Après le départ retentissant de Abdelhadi Khayrat, figure de proue dont le nom est lié depuis plusieurs décennies à l’Union socialiste des forces populaires (USFP), vers le Parti du progrès et du socialisme (PPS), c'est au tour de Karim Belamkadam, coordinateur national du secteur des médecins usfpéistes, d'annoncer son ralliement au «Livre». Selon des sources bien informées, ce départ ne serait que la partie visible de l'iceberg : une vague de médecins affiliés à l'USFP s'apprêterait à rejoindre le parti de Nabil Benabdallah, dans un mouvement que certains qualifient déjà de «migration quasi collective». Ce qui donne à cette séquence une dimension particulièrement symbolique.

Un autre nom est celui de Mohamed Boudraa, ancien président de l’Association marocaine des présidents des Conseils communaux et président du Conseil communal d'Al Hoceïma, ancien président de l'Organisation mondiale Cités et gouvernements locaux unis quitte le Parti authenticité et modernité (PAM). Il revient au parti dans lequel il a bâti sa carrière politique au début des années 2000, le PPS. L'USFP doit ainsi gérer la menace d'une hémorragie de cadres dans le contexte complexe d'une crise des investitures à l'approche des législatives.

La loi de récurrence : une dynamique typiquement marocaine

Pour le politologue Mohamed Zineddine, ce spectacle n'a rien de surprenant. «Il s'agit d'un phénomène étroitement lié à la proximité des élections de 2026», analyse-t-il, avant d'ajouter : «C'est une dynamique que l'on peut qualifier de typiquement marocaine, résultant d'un faisceau de facteurs». Il s’agit, selon plusieurs analystes, d’une loi de récurrence, en somme. «Chaque fois que les élections approchent, nous voilà face à la création de nouveaux partis et au retour de la transhumance politique», résume l'analyste politique, soulignant que cette règle ne manquera pas de se reproduire en 2026.

Ce qui frappe Mohamed Zineddine, c'est la logique profonde qui sous-tend ces mouvements. Il parle de «rationalité d'opportunité» pour décrire le comportement des acteurs concernés : «Rejoindre l'organisation offrant les meilleures garanties d'investiture, de visibilité et de succès électoral». En clair, ce n'est pas l'adhésion à une doctrine ou à un programme qui guide ces choix, mais le calcul froid des probabilités de succès. On ne change pas de conviction, on change de vecteur.

Partir par ambition, partir par dépit : les deux ressorts du nomadisme partisan

M. Zineddine se refuse cependant à une lecture uniquement cynique du phénomène. «Il faut distinguer les situations», avertit-il. «Dans certains cas, le changement d'appartenance peut être dicté par des contraintes objectives, organisationnelles ou contextuelles». Un élu peut quitter son parti non par appât du gain, mais parce que ce dernier ne lui offre plus d'espace d'expression ou de perspectives d'avenir.

Le politologue identifie ainsi deux profils distincts de transhumance. D'un côté, ceux qui partent parce qu'ils «ne se reconnaissent plus dans leur parti d'origine» ou parce qu'ils «se heurtent à un déficit de démocratie interne et à des mécanismes de sélection des candidatures perçus comme insuffisamment transparents». De l'autre, ceux qui partent parce que le parti, dans sa logique de rentabilité électorale, n'offre plus de débouchés à ses propres cadres. Les «recompositions internes, les changements de leadership ou les tensions organisationnelles», souligne-t-il, peuvent ainsi entraîner des repositionnements vers ce qu'il appelle des «formations refuge». Le cas de l'USFP illustre douloureusement cette mécanique. La crise des investitures qui se profile, les tensions autour des instances dirigeantes et le sentiment de marginalisation exprimé par une partie des cadres créent un terreau fertile pour les départs.

L'article 61 : un verrou constitutionnel aux limites avérées

La Constitution de 2011 était censée apporter une réponse ferme à ce problème. Son article 61 est explicite : tout membre du Parlement qui renonce à l'appartenance politique «au nom de laquelle il s'est porté candidat» est déchu de son mandat, la Cour constitutionnelle étant saisie par le président de la Chambre concernée pour déclarer la vacance du siège. Une règle claire, en apparence. Mais M. Zineddine en pointe les limites. Le texte constitutionnel ne s'applique qu'en cours de mandat. Ce qui se passe dans l'entre-deux mandats – cette période de flottement qui précède les scrutins – échappe à tout encadrement juridique contraignant. Un analyste politique le formule sans détour : «Le texte s'applique uniquement pendant la durée du mandat ; lorsqu'il prend fin, le député qui ne se sent lié à son parti par aucun lien moral ou idéologique cherche simplement à préserver sa position et se tourne vers la formation qu'il juge gagnante».

La preuve par les faits : les parlementaires qui nourrissent des contacts avec d'autres partis se gardent bien de formaliser leur départ avant la fin de la législature, précisément pour éviter l'activation de l'article 90 de la loi organique relative à la Chambre des représentants et les poursuites devant la justice constitutionnelle. Le phénomène prospère dans les zones grises que la loi ne couvre pas.

La faillite des partis : le vrai accusé

Derrière les trajectoires individuelles, c'est la crise organique des partis qui se trouve en réalité sur le banc des accusés. M. Zineddine le dit sans détour : la transhumance s'explique aussi par «le rôle déterminant des notables», ces acteurs «numériquement peu nombreux mais qui représentent un enjeu stratégique majeur» en raison de leur «capacité de mobilisation et d'ancrage territorial». Les partis, dans leur course aux sièges, se disputent ces profils avec une fébrilité qui dit tout de leur renoncement à construire une base militante solide. La concurrence entre formations politiques «pour attirer ces profils est particulièrement intense», relève le politologue, et l'on voit «fréquemment circuler les mêmes noms entre différentes formations, au gré des rapports de force et des opportunités électorales».

Le rapport du Centre indicateur des études et la recherche enfonce le clou. Les partis souffrent d'un «affaiblissement des mécanismes de démocratie interne», d'une «monopolisation des décisions par les directions» et d'une incapacité chronique à se réunir en congrès ou à produire un renouvellement intellectuel et programmatique. Résultat : «Plus de 30% des parlementaires ont changé d'appartenance entre 2016 et 2021, un chiffre alarmant qui reflète la fragilité de la loyauté partisane et la faiblesse de la structure éthique du système politique».

Et M. Zineddine d'identifier un facteur aggravant souvent négligé : l'effet structurant du mode de scrutin et du découpage électoral. «Ces paramètres institutionnels encouragent les partis à miser sur des profils dotés d'un fort rendement électoral», ce qui «renforce mécaniquement la valeur stratégique des notables et alimente, à chaque cycle électoral, cette dynamique de transferts et de repositionnements.» Autrement dit, le système produit lui-même les comportements qu'il prétend réprimer.

Pour Mohamed Zineddine, l'enjeu de 2026 dépasse largement la question de savoir qui gouvernera. «On pourrait parler d'une véritable saison de transhumance politique», résume-t-il, pointant une dérive qui «porte atteinte à la crédibilité de la représentation politique». Le renouvellement appelé de ses vœux «ne doit pas se limiter aux visages, mais englober la nature du discours, les mécanismes d'action, le référentiel idéologique et la relation du parti à la société».
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