Hiba Chaker
07 Juillet 2026
À 16:56
«Moins de 5% de nos PME exportent aujourd'hui, et pas de façon régulière, alors qu'elles constituent l'immense majorité de notre tissu industriel», a rappelé
Adil Zaïdi, représentant la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), lundi 6 juillet 2026, à l'UM6P à Benguérir. C'est précisément à cette anomalie que veut s'attaquer «eTrade.ma», dont le coup d'envoi officiel a été donné en présence du secrétaire d'État chargé du Commerce extérieur,
Omar Hejira, et des dirigeants des principales organisations patronales et publiques du pays. Développée et opérée par une ingénierie exclusivement marocaine, en partenariat avec l'UM6P et la Fondation OCP, la plateforme s'inscrit dans la
feuille de route du commerce extérieur 2025-2027 adoptée par le gouvernement. Elle vise à mettre en relation offre et demande, mais aussi à accompagner l'entreprise, en amont, vers une offre réellement exportable : conforme aux normes internationales, certifiée, capable d'inspirer confiance.
Un déficit commercial qui commande l'urgence
Derrière le lancement, une équation que les chiffres officiels rendent difficile à ignorer. Les exportations marocaines de biens ont atteint 469 milliards de dirhams à fin 2025, en progression de 2,8% sur un an, quand les importations grimpaient de 8% pour dépasser 822 milliards. Résultat : un déficit commercial de 353 milliards de dirhams, en hausse de près de 16%, et un taux de couverture retombé à 57%, selon l'Office des changes. «Ce taux de couverture ne peut s'améliorer que par une évolution plus rapide de nos exportations, car nous avons aussi des importations incompressibles», a résumé Adil Zaïdi. Le représentant de la CGEM a rappelé qu'en dix ans, les exportations de biens ont plus que doublé, et que le Royaume s'est imposé comme plateforme industrielle de référence, l'automobile devenant le premier secteur exportateur devant l'aéronautique. «Nous avons appris à produire pour le monde, nous devons désormais apprendre à vendre au monde», a-t-il lancé, formule appelée à devenir le fil conducteur de la matinée.
Omar Hejira a placé l'initiative dans une lecture plus large de la position économique du pays. Le secrétaire d'État a rappelé que la Banque africaine de développement classait désormais le Maroc première puissance industrielle du continent, devant l'Afrique du Sud, et a énuméré les infrastructures portuaires : Nador West Med, Tanger, Casablanca, Jorf Lasfar, Agadir, Dakhla... par lesquelles transitent, selon lui, 95% des échanges commerciaux internationaux. «Ces infrastructures ne servent pas seulement à exporter, mais à faire du Maroc une plateforme du commerce international, une destination du commerce mondial», a-t-il soutenu.
Cibler l'artisan, la coopérative, le producteur de l'arrière-pays
L'argument le plus insistant du secrétaire d'État a porté sur la géographie de l'export. Aujourd'hui, a-t-il souligné en s'appuyant sur les données de PortNet, 85% des exportations nationales se concentrent sur l'axe Tanger-El Jadida, laissant 15% au reste du territoire. Or ce sont précisément l'artisanat, qui pèse 1,3 milliard de dirhams d'exportations, et l'économie sociale et solidaire qui irriguent l'ensemble du pays. «Les usines ne sont pas partout au Maroc. L'économie sociale et solidaire et l'artisanat, eux, sont présents dans tout le Maroc. Mais ils n'ont pas les moyens d'exporter», a plaidé Omar Hejira, décrivant le producteur de miel de montagne ou de henné des régions enclavées, désormais doté d'une «boutique internationale».
La plateforme s'accompagne d'un arsenal d'outils : un annuaire national des exportateurs, un programme d'accompagnement baptisé «Premier export», un guichet unique : PortNet Commerce extérieur, appelé à remplacer la multiplicité d'interlocuteurs qui encadrait jusqu'ici toute opération d'import-export, et une convention avec Barid Al-Maghrib pour l'envoi d'échantillons à l'étranger via une boutique virtuelle. Le secrétaire d'État a évoqué une étude de 2021 chiffrant à 520 milliards de dirhams le potentiel d'export inexploité du Royaume, produit par produit et pays par pays. «En 2021, il était de 520 milliards. Aujourd'hui, ce chiffre a forcément augmenté», a-t-il ajouté.
Les intervenants ont convergé sur un même constat : la bataille de l'export se joue désormais en ligne, avant tout contact commercial. «Plus de 95% des acheteurs du B2B mènent une recherche préalable sur internet avant de contacter un fournisseur, et plus de 70% du parcours d'achat professionnel se déroule sur les plateformes numériques», a rappelé Mounir Ferram, directeur général de l'Association marocaine des exportateurs (Asmex). Le commerce électronique inter-entreprises, a chiffré Omar Hejira, a atteint 28.000 milliards de dollars en 2025 et pourrait culminer à 105.000 milliards à l'horizon 2033.
Une souveraineté numérique revendiquée
Au-delà de la mécanique commerciale, plusieurs intervenants ont insisté sur la dimension politique du projet. Directeur général de l'UM6P, Abdelhadi Souhaïb a défendu le rôle de l'université comme «moteur à valeur ajoutée pour l'économie nationale», à une époque marquée selon lui par une transition irréversible vers l'économie de la connaissance, «où la technologie devient la source de la suprématie et la mère de toutes les souverainetés». Le choix de Benguérir pour accueillir la cérémonie, a-t-il été souligné, traduit la conviction que la transformation économique du Royaume repose sur le rapprochement de la recherche, de la technologie et de l'entreprise.
Adil Zaïdi a prolongé l'argument sur le terrain de la maîtrise nationale des données. «Développée et opérée par l'ingénierie nationale, "e-Trade.ma” est un atout de souveraineté. Nous pouvons maîtriser son évolution, sécuriser nos données et bâtir un patrimoine numérique national», a-t-il affirmé. Un projet «qui n'a dépendu ni du privé ni des institutions internationales de développement», a renchéri Omar Hejira, revendiquant une réalisation confiée aux ingénieurs et étudiants formés dans les établissements marocains.
Pour porter cette dynamique, la CGEM a annoncé la création d'une commission dédiée au développement des exportations et du commerce extérieur, adossée à son réseau de plus de 93.000 entreprises. La plateforme a par ailleurs mobilisé une douzaine d'établissements publics et associé plus de 60 entreprises pilotes à sa conception. À l'horizon 2027, l'entrée de milliers de coopératives et de PME dans ce circuit numérique devrait générer, selon Omar Hejira, 15 milliards de dirhams d'échanges supplémentaires.
Reste la question de l'articulation avec l'existant. Mounir Ferram a prévenu que la réussite passerait par l'interopérabilité entre «eTrade.ma» et les dispositifs déjà en place, à commencer par Export Morocco, la plateforme de l'Asmex qui connecte ses membres aux Chambres de commerce de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf). «Le défi consiste à transformer notre avantage industriel en avantage digital», a résumé le directeur général de l'association, pour qui l'export «n'est plus un secteur, mais une obligation» à l'heure où les places de marché numériques redessinent les modes d'achat. Un défi qui, prévient Omar Hejira, se jouera par étapes, sur un «produit qui se développe avec le temps» et se mesurera au terrain, celui des ateliers de Tiznit, des coopératives de Zagora et des artisans de Fès que la plateforme compte brancher, enfin, sur le monde.