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Le plaidoyer d’Oumaïma Mhijir pour un modèle de développement plus inclusif

Ingénieure, consultante entrepreneure sociale, Oumaïma Mhijir s’est imposée comme l’une des voix montantes de la réflexion sur les politiques sociales au Maroc. Dans son ouvrage «Le Maroc social 2030», elle dresse un diagnostic sans concession des fractures qui traversent le pays tout en proposant des pistes concrètes pour bâtir un modèle de développement plus inclusif.

02 Juin 2026 À 12:45

Vous revendiquez une approche «think-and-do» et non «think tank». Comment assurez-vous que vos propositions restent implémentables et ne deviennent pas, elles aussi, un rapport de plus sur l’étagère ?

Oumaïma Mhijir :
Si «Le Maroc social 2030» devait être un rapport de plus, il n’aurait aucun intérêt, et c’est précisément cette préoccupation qui est au point de départ de ma démarche. Quand je parle de «think-and-do tank», je parle d’un changement de posture, mais surtout de méthode. Je pars systématiquement du terrain : les propositions que je formule ne sont pas théoriques, elles sont inspirées de dispositifs que j’ai vus fonctionner, parfois à petite échelle, dans des associations, des territoires ou des partenariats public-privé. L’idée n’est pas de réinventer, mais de capitaliser, structurer et amplifier ce qui marche déjà. J’intègre également dès la conception une logique d’implémentation : chaque recommandation renvoie à des acteurs identifiés et à des mécanismes concrets. On sort d’une logique d’intention pour aller vers une logique de responsabilité partagée. Je défends aussi une approche très pragmatique des politiques publiques : tester à petite échelle, mesurer l’impact, ajuster, puis déployer.

Nous ne pouvons plus nous permettre des réformes «tout ou rien». Il faut accepter une culture de l’expérimentation, avec des indicateurs clairs et un suivi dans le temps. Enfin, je crois profondément à la pression positive de l’écosystème : les décideurs, les entreprises, les ONG, les médias ont un rôle à jouer pour faire vivre ces propositions et les pousser. Une idée ne s’implémente pas seule. Je ne cherche donc pas à produire un rapport parfait, je cherche à déclencher des dynamiques concrètes. L’enjeu n’est pas d’avoir raison sur le papier. L’enjeu, c’est d’avoir un impact dans la réalité.

Vous citez le décret d’application de la loi 45-18 sorti en 2025 pour proposer l’ajout d’un 13e métier dans le référentiel des travailleurs sociaux.

Avez-vous reçu une réponse officielle à votre demande d’audience auprès de la ministre concernée ?

Absolument, et je tiens à saluer cette dynamique de dialogue. J’ai eu l’opportunité d’être reçue par Madame la Ministre à la suite du lancement de mon ouvrage, dans un échange que je qualifie à la fois de très constructif et particulièrement encourageant. J’ai pu lui présenter la démarche en insistant sur le fait que «Le Maroc social 2030» n’est pas uniquement un ouvrage, mais le point de départ d’une dynamique «think-and-do» que je souhaite inscrire dans la durée, au service des politiques publiques et des réalités de terrain. Madame la Ministre m’a accueillie avec beaucoup d’écoute et de bienveillance, et je tiens sincèrement à la remercier pour cela. Elle a posé une question très révélatrice : «Comment pouvons-nous accompagner concrètement ce type de démarche ?» Ce qui est déjà, à mon sens, un signal fort d’ouverture. C’est dans ce cadre que j’ai évoqué la proposition d’introduire un 13e métier dans le référentiel emplois et compétences des travailleurs sociaux, une idée qui a été reçue avec intérêt, d’autant que le ministère est actuellement dans une phase d’actualisation et de structuration de ce registre de métiers.

Il y a donc une réelle opportunité pour que des contributions issues du terrain viennent enrichir la réflexion en cours. Ce que je retiens surtout de cet échange, c’est une convergence d’intentions : la volonté commune d’adapter les dispositifs existants aux évolutions des besoins sociaux, avec une approche pragmatique et ouverte. C’est dans ce type de dialogue, respectueux et orienté solutions, que l’on peut faire avancer les choses de manière concrète.

Selon vous, parmi les douze années d’expérience terrain que vous citez, quel est le projet que vous avez mené qui se rapproche le plus d’un modèle applicable à l’échelle nationale ?

Si je devais citer une expérience concrète qui se rapproche d’un modèle réplicable à l’échelle nationale, je parlerais sans hésiter des Académies de la nouvelle chance orientées vers les métiers du digital, développées au sein de JADARA Foundation, que j’ai l’honneur de diriger. Ce projet incarne très concrètement l’un des constats centraux du «Maroc social 2030» : le problème n’est pas uniquement l’accès à l’éducation, mais la rupture des trajectoires. Nous avons travaillé avec des jeunes en situation de décrochage, souvent invisibles dans les politiques publiques classiques. Plutôt que de leur proposer une simple formation, nous avons construit un modèle fondé sur une logique de trajectoire complète: remobilisation personnelle et restauration de la confiance, acquisition de compétences digitales alignées avec les besoins du marché, accompagnement vers l’emploi ou l’auto-emploi, et suivi post-insertion.

Ce modèle rejoint directement le concept que je développe dans le livre autour du passage des jeunes du statut de NEET au statut des néo-NEET : Next generation of Educators, Entrepreneurs & Transformers. Il ne s’agit plus de catégoriser les jeunes par leur exclusion, mais de révéler leur potentiel de transformation. Ce qui le rend particulièrement pertinent pour une montée à l’échelle nationale, c’est sa flexibilité territoriale, son ancrage dans les besoins économiques réels et sa capacité à produire des résultats mesurables. Mais au-delà du dispositif, ce projet illustre une conviction fondamentale du livre: une politique sociale efficace n’est pas une accumulation de programmes, c’est un écosystème qui accompagne l’individu de bout en bout.

Vous vous déclarez «apolitique et non politisable», mais votre livre sort à quelques mois des élections de 2026. N’est-ce pas, objectivement, un acte politique, même involontaire ?

C’est une question tout à fait légitime et je comprends cette lecture. Mais il est important de distinguer deux niveaux. Je dirais que ce livre est politique au sens noble du terme, parce qu’il parle de l’organisation de la société, des politiques publiques, du rôle de l’État. Mais il est fondamentalement apolitique dans le sens où il ne sert aucun agenda, aucune échéance électorale, ni aucune ambition personnelle. L’idée de ce projet existe depuis 2024, et si le livre a vu le jour fin 2025, ce n’est pas pour s’inscrire dans une campagne, mais parce que le moment est critique : nous sommes à un tournant où les attentes sociales sont très fortes et où il est urgent d’apporter des propositions structurées. Les problématiques que nous abordons dans notre Think & Do Tank dépassent largement un cycle électoral, elles s’inscrivent dans le long terme. Produire une réflexion structurée et opérationnelle à ce moment précis n’est pas un acte opportuniste : c’est, à mon sens, une responsabilité citoyenne. Oui, c’est un acte engagé. Mais il est au service de l’intérêt général, pas d’un positionnement politique.

Vous dites vouloir convaincre les politiques, mais sans être «récupérée». Comment maintenir concrètement cette ligne de crête entre influence et instrumentalisation ?

Cette question est au cœur même de ma réflexion, et elle traverse tout l’ouvrage à travers le concept de réciprocité sociale. Dans «Le Maroc social 2030», j’explique que la crise actuelle n’est pas seulement une crise de participation, mais une crise de réciprocité : les citoyens ne perçoivent pas toujours le retour de leur engagement. Dans cette logique, mon positionnement est clair : contribuer au débat public, sans jamais devenir un instrument. Concrètement, cela repose sur trois principes.

• D’abord, l’ancrage dans l’impact réel : tant que mon travail reste connecté à des résultats concrets sur le terrain, il devient difficile de le détourner à des fins symboliques ou politiques.

• Ensuite, la transparence des interactions : le dialogue avec les institutions est nécessaire, mais il doit être assumé, lisible et inscrit dans une logique d’intérêt général, pas d’alignement.

• Enfin, et c’est peut-être le point le plus important, l’indépendance de la parole : je défends une posture de co-construction exigeante, travailler avec, tout en gardant la capacité de dire ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

L’objectif n’est ni l’opposition systématique, ni l’adhésion automatique. C’est une posture d’exigence constructive. Car ces causes sont plus importantes qu’aucune entité, ce sont des causes de société. Dans ce sens, j’assume pleinement que ce projet ne cherche pas à se tenir à distance du politique, mais à être utile au politique. «Le Maroc social 2030» se veut une feuille de route ouverte, un socle de réflexion et de propositions au service de l’intérêt général. Je me définis comme apolitique dans ma posture, mais profondément engagée dans l’impact. Et à ce titre, ce travail est mis à disposition du débat public. C’est d’ailleurs aussi l’occasion, à travers cette prise de parole, de lancer un appel clair : à tout bon entendeur, à l’ensemble des acteurs politiques. Si cette vision, ces propositions ou ces solutions font écho à vos priorités, alors n’hésitez pas à vous en saisir, à les adapter, à les

enrichir.

L’État social a été érigé en priorité nationale : aides directes, AMO, RSU. Vous reconnaissez ce progrès, mais pointez des mécanismes «aberrants». Peut-on être plus précis sur ce que vous reprochez, par exemple, à la méthode de calcul du RSU ?

Je tiens d’abord à reconnaître que la généralisation de la protection sociale et la mise en place du Registre social unifié sont des avancées majeures et incontestables. Ma réserve porte non pas sur l’outil lui-même, mais sur la manière dont la vulnérabilité est mesurée. Certains critères de calcul peuvent produire des situations paradoxales : des familles réellement vulnérables peuvent être exclues sur la base d’éléments déclaratifs qui ne reflètent pas leur réalité, tandis que d’autres situations peuvent être surévaluées. Le problème, c’est que le dispositif reste parfois trop rigide et trop déclaratif, alors que la précarité est souvent complexe, évolutive et profondément territorialisée. Ce que je propose n’est pas de remettre en cause le système, mais de l’enrichir : intégrer davantage de données qualitatives locales, croiser les approches avec les acteurs de terrain et introduire une logique d’actualisation dynamique. Parce que derrière un score, il y a une réalité humaine qui ne rentre pas toujours dans une case.

Vous observez que les Marocains savent se mobiliser (pour Rayan, pour le séisme de 2023, pour le football), mais que cette énergie manque d’un «fil conducteur». Quel mécanisme concret proposez-vous pour transformer cette mobilisation émotionnelle en engagement structuré et durable ?

Le Maroc possède une force exceptionnelle : une capacité de mobilisation spontanée très puissante, comme nous l’avons vu pour le petit Rayan tombé dans un puis ou encore pour le séisme d’El Haouz en 2023. Mais cette énergie peine à se structurer dans le temps, faute de ce que j’appelle un «fil conducteur d’engagement». La réponse que je propose dans le livre est très concrète : construire une infrastructure nationale de l’engagement citoyen, sans pour autant le bureaucratiser. Cela repose sur trois leviers.

• D’abord, la reconnaissance de l’engagement : aujourd’hui, il est moralement valorisé mais rarement reconnu institutionnellement. Il faut l’intégrer dans les parcours académiques, professionnels et citoyens.

• Ensuite, la structuration territoriale: créer des plateformes locales qui identifient les besoins et orientent les volontaires, c’est là que la notion de territorialisation prend tout son sens.

• Enfin, la continuité des parcours: passer d’un engagement ponctuel à un parcours progressif, où un citoyen peut évoluer du statut de volontaire à celui d’acteur associatif, puis de leader local.

L’idée n’est pas de canaliser l’émotion, mais de lui donner un cadre pour durer et produire de l’impact. Les Marocains ne manquent pas de volonté d’agir. Ils manquent surtout de structures pour canaliser cette volonté.

La participation électorale des 18-35 ans n’a pas dépassé 29% lors des législatives 2021. À quoi bon cibler un taux de 50% à l’horizon 2030 si les jeunes estiment que le vote ne change rien ? Vous avez raison : le problème n’est pas seulement le taux de participation, mais le sens que les jeunes donnent au vote. Beaucoup d’entre eux ne votent pas parce qu’ils ne voient pas le lien entre leur bulletin et leur réalité quotidienne. Viser 50% n’est donc pas un objectif technique, c’est un indicateur de reconstruction du lien démocratique. Et cette reconstruction passe par trois transformations.

• D’abord, produire des résultats visibles : la confiance ne se décrète pas, elle se construit par des impacts concrets dans la vie des citoyens.

• Ensuite, multiplier les espaces de participation : le vote ne doit pas être le seul moment d’expression citoyenne, il faut créer des espaces intermédiaires d’engagement.

• Enfin, réhabiliter le sens du collectif : beaucoup de jeunes sont engagés, mais en dehors des cadres institutionnels, il faut reconnecter cet engagement avec le fonctionnement démocratique. Le taux de participation est une conséquence. La vraie bataille, c’est celle de la confiance. Quand un jeune voit que son environnement change concrètement, il retrouve progressivement le sens du collectif, et donc du vote.

Vous concluez votre résumé exécutif en évoquant le jour où «une fille du Haut Atlas aura le même accès à l’école qu’une fille de Rabat». C’est une vision forte, mais est-ce un horizon atteignable en cinq ans, ou une boussole pour plusieurs générations ?

La phrase que vous citez est volontairement forte, parce qu’elle incarne ce que j’appelle une boussole de justice territoriale. Soyons lucides : atteindre une égalité parfaite entre une fille du Haut Atlas et une fille de Rabat en cinq ans n’est pas réaliste. Mais ce qui est atteignable, c’est une réduction significative des inégalités structurantes, et cela suppose un changement de paradigme : passer d’une logique d’égalité formelle à une logique d’équité territoriale réelle. Cela signifie investir davantage là où les besoins sont les plus importants, adapter les politiques aux réalités locales et garantir un socle minimum de dignité partout. L’objectif n’est pas que tous les territoires soient identiques. L’objectif est que le lieu de naissance ne détermine plus la trajectoire de vie. C’est donc à la fois, humblement, une boussole de long terme et un impératif d’action immédiate. Une vision sans résultats visibles n’est qu’une promesse. C’est pourquoi «Le Maroc social 2030» ne se contente pas de dessiner un horizon, il propose les jalons concrets pour s’en rapprocher, dès aujourd’hui.
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