Yousra Amrani
15 Juillet 2026
À 13:25
Dans un monde où les crises se succèdent, où les repères traditionnels vacillent et où les décisions doivent être prises dans un contexte d'incertitude permanente, le leadership public n'est plus une qualité parmi d'autres : il devient une condition de la réussite des politiques publiques. C'est autour de cette conviction que s'est ouvert, mardi à Rabat, le
17ᵉ Forum ministériel du Centre africain de formation et de recherche administratives pour le développement (CAFRAD), consacré au rôle du leadership dans un contexte qualifié de «
VICAPD» – volatil, incertain, complexe, ambigu, paradoxal et dangereux.
Donnant le ton des travaux, le directeur général du CAFRAD,
Coffi Dieudonné Assouvi, a invité les décideurs africains à repenser leurs modes de gouvernance face à un environnement mondial en profonde mutation. «Toute réflexion stratégique commence par une analyse de l'environnement», a-t-il souligné, estimant que la première responsabilité des dirigeants consiste désormais à prendre les décisions capables de réduire les
écarts de développement tout en préparant l'avenir. Pour lui, les profondes mutations géopolitiques, technologiques, climatiques et économiques imposent aux responsables publics de développer de
nouvelles compétences, bien au-delà de la maîtrise technique, afin d'intégrer davantage l'anticipation, la pensée stratégique et l'adaptabilité dans leurs processus décisionnels.
Dans son allocution d'ouverture, la ministre déléguée auprès du Chef du gouvernement chargée de la Transition numérique et de la réforme de l'administration,
Amal El Fallah Seghrouchni, a abondé dans le même sens. Selon elle, les profondes transformations technologiques, économiques, climatiques et sociales imposent aux administrations africaines de revoir leurs modes d'action et leurs capacités d'adaptation. Le leadership public consiste aujourd'hui à «donner du sens, arbitrer avec discernement, mobiliser les intelligences, protéger la confiance et assumer pleinement la responsabilité des résultats», a-t-elle affirmé.
Un leadership africain ancré dans les réalités du continent
Pour la ministre, les défis auxquels fait face l'Afrique sont considérables : répondre aux aspirations d'une population jeune, améliorer les services publics, réussir les transitions numérique et écologique, renforcer la résilience institutionnelle et accélérer le développement économique. Mais ces défis constituent également une opportunité historique. Forte de son capital humain, de ses écosystèmes d'innovation et de sa créativité, l'Afrique dispose, selon elle, des ressources nécessaires pour bâtir un modèle de gouvernance qui lui soit propre. Elle a ainsi plaidé pour un leadership public africain «enraciné dans les réalités du continent, ouvert sur le monde, fondé sur les compétences, l'éthique et la culture du résultat», capable de promouvoir la performance, la coopération et la qualité du service public.
Cette évolution suppose toutefois une transformation profonde du profil des dirigeants. Pour Coffi Dieudonné Assouvi, le leadership ne peut plus être appréhendé selon les approches classiques. Le responsable public doit d'abord développer une meilleure connaissance de lui-même, porter une vision claire et être capable de comprendre la complexité de son environnement avant de décider. Il a également insisté sur l'émergence de nouvelles compétences, telles que la pensée stratégique, l'analyse des risques, l'agilité ou encore la «Futures Literacy» (littératie du futur), concept promu par l'Unesco qui invite les décideurs à utiliser le futur comme un véritable outil d'aide à la décision.
La transformation numérique comme levier de modernisation
Amal El Fallah Seghrouchni a rappelé que le Maroc poursuit, sous la conduite de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, un vaste chantier de modernisation de l'administration, où la transformation numérique constitue un levier stratégique de développement. Elle a mis en avant la stratégie Maroc Digital 2030, qui vise à construire une administration plus simple, plus accessible, plus transparente et plus inclusive, tout en renforçant les compétences numériques, l'innovation, la souveraineté technologique et l'utilisation responsable de l'intelligence artificielle. Pour la ministre, cette transformation exige un leadership capable de maîtriser les potentialités de la donnée et de l'IA tout en garantissant l'éthique, la protection des droits et la souveraineté numérique.
Le Maroc réaffirme son engagement en faveur de la coopération Sud-Sud
La ministre a également insisté sur la dimension africaine de la stratégie marocaine. Elle a rappelé que le Royaume demeurait pleinement engagé dans le renforcement des capacités institutionnelles des pays africains à travers une coopération Sud-Sud active. À cet égard, elle a évoqué le lancement du Hub Digital for Sustainable Development (D4SD), conçu comme un centre d'excellence arabo-africain dédié à l'intelligence artificielle et aux sciences des données. Cette initiative ambitionne de développer des solutions numériques adaptées aux réalités africaines tout en favorisant l'émergence d'une innovation souveraine, éthique et tournée vers les objectifs de développement durable.
Transformer l'incertitude en opportunité d'action
Au-delà des outils et des politiques publiques, les intervenants ont convergé sur une même conviction : le véritable enjeu réside désormais dans la capacité des dirigeants à agir dans un monde où les certitudes disparaissent. Pour Coffi Dieudonné Assouvi, le leadership contemporain ne repose plus sur la capacité à contrôler les événements, mais sur quatre qualités essentielles : une vision claire pour fixer un cap, une compréhension fine de la complexité des enjeux, le courage de décider malgré l'incertitude et l'adaptabilité pour ajuster en permanence l'action publique. «La complexité ne se combat pas avec des solutions simples», a-t-il rappelé, appelant les responsables africains à privilégier une lecture systémique des défis auxquels leurs administrations sont confrontées. En écho à cette réflexion, Amal El Fallah Seghrouchni a estimé que la véritable mesure du leadership réside dans la capacité des responsables publics à transformer une vision en résultats concrets, une crise en apprentissage collectif et la diversité des points de vue en intelligence partagée.
Le 17ᵉ Forum ministériel du CAFRAD confirme ainsi son ambition de constituer une plateforme de réflexion et de coopération entre les États africains afin de faire émerger une gouvernance publique plus moderne, plus résiliente et davantage tournée vers les attentes des citoyens, dans un contexte international où l'anticipation est devenue un impératif stratégique.