Les avocats annoncent un mouvement de protestation d’une ampleur inédite
Le bureau de l’Association des Ordres des avocats du Maroc, réuni en session élargie samedi dernier à Rabat, a annoncé une mobilisation d’ampleur nationale inédite. Face aux dernières déclarations du ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, l’AOAM a réitéré son rejet du projet de loi 23.66, tout en durcissant son mouvement de protestation. Elle a appelé à un arrêt total des services professionnels du 26 janvier au 1er février 2026 et à un grand sit-in devant le Parlement à Rabat le vendredi 6 février. Cette levée de boucliers, qui marque une escalade dans le bras de fer opposant les avocats au ministère de la Justice, traduit un désaccord profond sur des questions perçues comme fondamentales pour l’avenir de la profession et son indépendance.
Yousra Amrani
18 Janvier 2026
À 20:10
Your browser doesn't support HTML5 audio
La tension entre les avocats marocains et le ministère de la Justice a atteint un nouveau sommet. Réuni samedi dernier à son siège de Rabat, le bureau de l’Association des Ordres des avocats du Maroc (AOAM) en session élargie a acté une escalade majeure dans son mouvement de protestation. En réponse directe à ce qu’elle qualifie de «déclarations non responsables» du ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, l’AOAM a annoncé un arrêt total à l’échelle nationale des services judiciaires pour une semaine entière, du 26 janvier au 1er février 2026, et appelle à une mobilisation de grande ampleur devant le Parlement début février.
De la grève échelonnée à l’arrêt général d’une semaine
En effet, face à l’absence de dialogue et à la persistance des griefs, l’AOAM a décidé de lancer une action d’envergure. Elle confirme la poursuite des actions de protestation annoncées le 9 janvier dernier, mais tout en durcissant significativement son calendrier : la grève professionnelle, initialement prévue par phases, se transformera en un arrêt complet et continu de tous les services pendant sept jours. Cette mesure, d’une ampleur exceptionnelle, vise à démontrer l’unité et le poids décisif de la profession dans le fonctionnement de la justice. «Le bureau appelle tous les avocats à se préparer à ce mouvement en organisant leurs dossiers et en anticipant cet arrêt de travail prolongé», stipule le communiqué. Parallèlement, l’instance annonce l’organisation d’un sit-in le vendredi 6 février à 10 h devant le siège du Parlement à Rabat, en appelant à une participation «massive et déterminée».
Dénonciation d’une «approche non objective» du ministère
Au cœur du conflit réside le projet de loi n°23.66 régissant la profession d’avocat. Le bureau de l’AOAM a réaffirmé son «rejet absolu» de ce texte, exigeant son «retrait pur et simple» pour permettre l’ouverture d’un «débat sérieux, participatif et responsable». L’Association campe sur ses positions : «Les avocates et avocats du Maroc ne seront pas concernés par une loi qui frappe en profondeur les constantes et l’indépendance de leur profession», a-t-elle martelé. L’offensive verbale de l’AOAM cible directement le ministre Abdellatif Ouahbi. L’Association dénonce avec force ce qu’elle considère comme une «approche non objective» de la part du gouvernement. Elle fustige aussi des «tentatives irresponsables de faire passer des contre-vérités portant atteinte à la profession et à ses membres», en référence explicite aux récentes sorties du ministre.
Défendre la dignité de la profession La colère de l’AOAM a été attisée en effet par les récents propos du ministre Abdellatif Ouahbi, tenus notamment devant la Chambre des représentants lors d’une séance plénière consacrée à l’adoption des projets de loi cette semaine. À cette occasion, le ministre s’est permis de dénigrer des avocats pour leur manque de compétence s’agissant de la formulation des notes juridiques déposées devant des juridictions supérieures.
Ainsi, pour marquer sa protestation, le bureau de l’association a décidé de maintenir ses sessions en mode «ouvert», se tenant prêt à se réunir à tout moment pour suivre l’évolution de la situation. Il a par ailleurs appelé toutes les instances et expressions professionnelles à se rallier aux institutions ordinales et à se conformer pleinement à leurs décisions, pour faire face à l’unisson aux démarches du gouvernement.
Vers une paralysie judiciaire et un blocage politique ?
Les décisions prises ce 17 janvier par l’AOAM semblent transformer un conflit latent en une crise ouverte aux conséquences imprévisibles. La semaine de grève nationale annoncée menace de paralyser significativement l’appareil judiciaire, tandis que la manifestation de février vise à exercer une pression directe sur les parlementaires. Cette escalade illustre une fracture profonde sur la vision que chaque partie se fait de l’indépendance de la justice et du rôle de ses auxiliaires. La profession estime que sa dignité et ses prérogatives fondamentales sont bafouées par les déclarations du ministre Ouahbi. Elle accuse aussi le pouvoir exécutif de tentative d’ingérence via un projet de loi «contesté». La balle est désormais dans le camp du gouvernement et du Parlement. La réponse – ou l’absence de réponse – aux exigences des avocats, dont le retrait du projet de loi 23.66, déterminera si la situation s’acheminera vers une négociation tendue ou vers une impasse durable, avec des conséquences pénibles sur l’accès à la justice qui souffre déjà de l’accumulation des dossiers.