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Les défis de la résilience africaine au cœur du Forum de Paris sur la paix

Financer les systèmes alimentaires, sécuriser les chaînes de valeur critiques, investir dans les générations futures et repenser les partenariats internationaux à partir des priorités africaines : à l’Université Mohammed VI Polytechnique, la Réunion de printemps du Forum de Paris sur la paix a ramené la résilience africaine à ses conditions les plus concrètes. Dans la perspective du G7, les échanges ont convergé vers une même exigence : permettre au continent de conduire ses transitions plutôt que d’en subir les effets.

07 Juin 2026 À 16:23

Les crises ne se limitent plus à produire des urgences. Elles obligent les États à revoir leurs instruments, leurs alliances et leurs marges d’action. À Rabat, la Réunion de printemps du Forum de Paris sur la paix a placé la résilience africaine sur ce terrain : celui d’une capacité à organiser les transitions dans la durée. Sécurité alimentaire, minéraux critiques, énergie, enfance, financement et partenariats internationaux ont été abordés comme les faces d’une même question : comment permettre au continent de mieux maîtriser les conditions de son développement dans un environnement plus fragmenté. «Ne jamais laisser une crise se perdre», a résumé Leïla Benali. La formule donne le sens des échanges : transformer les chocs en réponses concrètes, en investissant dans les systèmes alimentaires, les chaînes de valeur responsables, le capital humain et des partenariats mieux arrimés aux priorités africaines.

Un contexte international marqué par des crises successives

La résilience ne se mesure pas seulement au moment du choc, mais à ce qui tient lorsque les crises se prolongent. C’est par la question de la durée que Hicham El Habti ouvre la réflexion. Le président de l’Université Mohammed VI Polytechnique ramène cette notion à sa dimension la plus exigeante : la capacité des systèmes à tenir face aux ruptures. «Si la justice nous indique ce que les conditions doivent être, la résilience nous oblige à penser les conditions de leur durée et de leur durabilité», souligne-t-il. Dans un environnement traversé par les crises sanitaires, les tensions géopolitiques, les dérèglements climatiques, les contraintes budgétaires et les fragmentations économiques, la justesse d’un mécanisme ne suffit plus. Encore faut-il qu’il ait été conçu pour tenir.

La définition qu’il propose donne à cette exigence une portée plus précise : «Un système résilient n’est pas simplement un système qui résiste aux chocs. C’est un système qui les absorbe, s’adapte et préserve sa cohérence malgré eux.» À travers cette lecture, la résilience ne relève plus seulement de la résistance. Elle tient aussi à la capacité d’évoluer sans perdre son équilibre. Cette exigence traverse les grands dossiers abordés à Rabat : les systèmes alimentaires, les minéraux de transition et l’investissement dans les générations futures.

Karim El Aynaoui, vice-président exécutif de l’Université Mohammed VI Polytechnique, inscrit cette réflexion dans le temps long des transitions contemporaines. «On ne peut pas dire que nous sommes surpris », relève-t-il. Les évolutions démographiques, écologiques et économiques ne surgissent pas brusquement. Elles travaillent les sociétés depuis des années, parfois à bas bruit. Ce qui change, désormais, c’est leur accélération et leur traduction plus nette dans les relations internationales, les équilibres économiques et la conduite des politiques publiques.

À ce stade, l’analyse prend une portée plus politique. Karim El Aynaoui situe la difficulté au-delà de la seule technicité des arbitrages. Lorsque les États peinent à répondre à un environnement devenu plus complexe, c’est la confiance publique qui se trouve fragilisée. «Le sentiment qui est renvoyé aux populations, très dangereux, c’est celui d’une impuissance des États», avertit-il. Cette perception, poursuit le doyen de la Faculté de gouvernance, d’économie et de sciences sociales, se lit déjà dans certains comportements électoraux au sein des démocraties avancées. Elle rejoint une autre fragilité : celle d’un multilatéralisme qui peine à fonctionner sur la base de règles partagées. Derrière l’accumulation des chocs, c’est donc la capacité des États à agir, à expliquer leurs choix et à rendre leurs réponses lisibles qui se trouve mise à l’épreuve.

Les minéraux de transition et les chaînes de valeur responsables

La résilience africaine se joue aussi dans les mines, l’énergie et les chaînes de valeur critiques. Leïla Benali a consacré une partie importante de son intervention à cette réalité souvent moins visible : les transitions énergétique et numérique reposent sur une demande massive en métaux et minéraux critiques. Pour faire fonctionner les téléphones, les réseaux, les batteries, les éoliennes, les centres de données et les modèles d’intelligence artificielle, plus de 42 métaux et minéraux critiques sont nécessaires.

Les chiffres avancés par la ministre de la Transition énergétique et du développement durable, disent l’ampleur de la pression à venir. Dans les six prochaines années, l’extraction du cuivre devra augmenter de 25%, celle du cobalt de 100%, et celle du lithium de plus de 300%. Ces besoins correspondent au scénario de base, sans même intégrer la multiplication attendue des centres de données. Mais la ministre refuse de réduire cette question à une équation industrielle. «Il ne s’agit pas de transitions énergétiques et numériques. Ce sont des transitions sociales et économiques dont nous parlons», a-t-elle affirmé. Pour elle, ces mutations reconfigurent les sociétés, les économies et les démocraties. Elles exigent un nouveau contrat social, où la protection des travailleurs, la santé, la vie humaine et l’enfance ne sont pas des paramètres secondaires.

C’est dans cet esprit qu’elle a rappelé l’initiative lancée à Marrakech en novembre 2025 autour d’une déclaration RSE (responsabilité sociale et environnementale) pour un secteur minier durable, avec plus de 40 pays africains et plus de 40 ministres africains des Mines. L’objectif : défendre des cadres de responsabilité sociale et environnementale adaptés aux réalités africaines, au lieu de recevoir des normes élaborées loin des terrains d’extraction. «Prenons le stylo, tenons le stylo», a-t-elle lancé, pour défendre l’idée que les pays africains doivent participer à l’écriture des règles qui encadrent leurs propres ressources.

Au Maroc, cette approche se traduit par la réforme du cadre minier, la modernisation du code minier et le lancement d’un appel public à la concurrence dans la région de Draâ-Tafilalet, à travers la Kadetaf. Le chiffre officiel retenu par la ministre porte sur un million d’hectares de permis miniers à débloquer, avec une superposition entre cadre RSE, projets d’énergies renouvelables et projets miniers. La numérisation du cadastre minier, lancée en avril 2026, s’ajoute à cette logique de transparence, en reliant les données disponibles au cadre juridique.

L’enjeu dépasse la seule production de cuivre, de cobalt ou de lithium. Il porte sur la traçabilité, le partage de la valeur, l’emploi, la formation, le transfert technologique et la capacité des pays producteurs à mieux bénéficier des transformations portées par leurs ressources. La formule de Leïla Benali résume cette ligne : «Si ces conditions ne sont pas remplies, ce que nous appelons partenariat n’est tout simplement qu’un nouveau nom pour un vieux modèle extractif d’un autre siècle.»

La stratégie énergétique marocaine entre sécurité, accessibilité et durabilité

Après les mines, Leïla Benali étend son raisonnement au secteur énergétique, qu’elle replace dans une équation de sécurité, d’accessibilité et de durabilité. Ce que les analystes ont longtemps présenté comme un «trilemme énergétique» constitue, selon elle, une opportunité historique, portée par la baisse du coût des énergies renouvelables, des batteries et des investissements, mais aussi par l’usage de l’intelligence artificielle pour piloter les réseaux.

La stratégie énergétique du Maroc, conformément aux Hautes Instructions de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, s’inscrit dans cette dynamique. Avec plus de 45% de capacité installée à partir d’énergies renouvelables, le Royaume prévoit de développer plus de 16 gigawatts d’ici 2030 et programme plus de 12 milliards de dollars d’investissements. Les micro-réseaux et les micro-projets, où se combinent énergie renouvelable, batteries, technologie et intelligence humaine, illustrent cette recherche d’un maillage énergétique plus souple et plus proche des usages.

L’autoproduction énergétique y occupe une place particulière. La possibilité, pour les citoyens, d’installer des panneaux solaires sur leurs toits et d’injecter de l’électricité dans le réseau est présentée par la ministre comme une «proposition de valeur démocratique majeure». Le sujet dépasse ainsi le seul registre technique. Il touche à l’accès, à la participation et à la capacité des citoyens à prendre part à la transition.

Les systèmes alimentaires au centre des priorités africaines

L’agriculture africaine concentre une part décisive des vulnérabilités du continent. Elle porte aussi l’un de ses principaux potentiels de transformation. Pour Younes Addou, vice-président en charge de l’Agrobusiness et des solutions de durabilité chez INNOVX, filiale du Groupe OCP, «l’agriculture n’est pas seulement centrale pour l’avenir de l’Afrique en termes de sécurité alimentaire. C’est aussi l’une des meilleures opportunités pour impulser le développement, la résilience climatique et la transformation économique à travers le continent». Le paradoxe demeure considérable. Le secteur emploie environ 60% de la population active africaine, contribue de manière significative aux économies du continent et dispose d’un potentiel important de création de valeur. Il reste pourtant fragmenté, sous-financé et insuffisamment doté en ressources comme en innovation.
Hicham El Habti a rappelé, lui aussi, ce déséquilibre : l’agriculture fait vivre près de 70% de la population active du continent, tout en recevant moins de 3% du financement mondial. Ce déséquilibre se retrouve dans la deuxième édition de l’ATLAS Investment Barometer 2026 : l’Afrique ne reçoit aujourd’hui que 3% des investissements agricoles mondiaux et, au rythme actuel, les investissements totaux demeurent inférieurs de 47% à l’objectif de 100 milliards de dollars d’ici 2030. Les financements de développement ont progressé, mais l’investissement privé recule encore, à hauteur de -2% par an. Les coupes émergentes dans l’aide publique au développement en 2025-2026 risquent, elles aussi, de fragiliser les avancées récentes.

Redouane Arrach, secrétaire général du département de l’Agriculture, revient pour sa part sur l’effet le plus sensible de cette succession de crises : l’inflation. «Toutes ces crises se sont traduites par un phénomène que personne ne veut avoir dans son pays : l’inflation», a-t-il rappelé. Depuis la Covid-19, puis la guerre en Ukraine et les années successives de sécheresse, les tensions ont touché à la fois la production, les intrants, les prix et le pouvoir d’achat. Dans le cas marocain, il évoque une pression inflationniste cumulée autour de 20 à 25%, contre environ 30% en moyenne en Afrique.

La réponse, dans son propos, ne peut être uniforme. Elle doit d’abord assurer la disponibilité des produits, maintenir l’accès des populations à des denrées à des prix convenables et soutenir les producteurs confrontés à la hausse des intrants. Les subventions alimentaires et les aides aux agriculteurs peuvent y contribuer en période de crise. Mais M. Arrach en souligne aussi les limites : «La subvention crée l’opportunisme». Mal calibrée, elle peut attirer des acteurs cherchant à capter le dispositif, nourrir des tensions inflationnistes ou éloigner une partie de l’effort de ses bénéficiaires réels.

Le financement agricole entre investissement, accompagnement technique et accès aux marchés

Dans l’agriculture, la question du financement ne se limite pas aux montants mobilisés. Amal Benaïssa, Sustainable Finance Manager à Bank of Africa, insiste sur la qualité des instruments et sur l’environnement dans lequel ils s’inscrivent. «La finance seule n’est pas la priorité. Elle doit devenir un accélérateur», affirme-t-elle. Pour produire ses effets, le financement doit être adossé à l’assistance technique, à l’accès aux marchés, aux données, à l’accompagnement des producteurs et à des partenariats structurés. Amal Benaïssa rappelle toutefois une limite du métier bancaire : «Ce dont l’agriculteur a besoin d’abord, ce n’est pas d’un prêt. Il a besoin d’assistance technique.» Lorsqu’un agriculteur doit choisir entre un crédit et un meilleur accès aux marchés, dit-elle, il privilégie souvent le marché.

Cette approche rejoint celle de Younes Addou, pour qui «répondre à ces défis nécessite plus que de l’argent». Le Forum ATLAS-MAVA s’inscrit dans cette logique de coordination. ATLAS, l’Agricultural Transitions Lab for African Solutions, lancé en novembre 2023, réunit des partenaires autour des politiques, des priorités d’investissement et des cadres collaboratifs nécessaires au développement d’une agriculture durable en Afrique. MAVA, Mobilisation pour l’Agriculture en Afrique, né du partenariat entre l’IFC et l’OCP et piloté par INNOVX, vise à mobiliser les investissements, soutenir les modèles économiques et renforcer les filières agricoles.

Reste la question du passage à l’échelle. Les priorités nationales doivent être mieux reliées aux capacités disponibles, les investisseurs orientés vers des opportunités bancables, les partenaires africains connectés aux chaînes de valeur et les producteurs mieux accompagnés dans l’accès à la technologie, aux solutions financières et aux marchés. Les innovations existent déjà, de l’agriculture intelligente face au changement climatique aux services numériques liés à la mécanisation, à l’inclusion financière et à l’accès aux débouchés. Le défi consiste désormais à les rendre accessibles à un nombre beaucoup plus large d’agriculteurs.
La Réunion de printemps a également permis de faire avancer plusieurs livrables destinés à alimenter les travaux du G7. Les travaux sur les minéraux de transition responsables ont également permis d’approfondir la question du financement de chaînes de valeur plus durables, plus équitables et plus résilientes. Les recommandations du Groupe de travail convoqué par le Forum de Paris sur la paix ont ainsi nourri les échanges consacrés à la manière de mieux structurer ces filières, depuis les pays producteurs jusqu’aux marchés internationaux.
La rencontre a aussi marqué le lancement de la deuxième édition de l’ATLAS Investment Barometer 2026, consacré au suivi des flux de financements publics, privés et de développement vers l’agriculture africaine. Ses chiffres rappellent l’ampleur du déficit : 3% seulement des investissements agricoles mondiaux reviennent à l’Afrique, les investissements totaux demeurent inférieurs de 47% à l’objectif de 100 milliards de dollars d’ici 2030, tandis que l’investissement privé reste en recul. Les échanges autour du Child Priority Framework ont, enfin, réaffirmé la nécessité de placer l’investissement dans l’enfance parmi les priorités internationales. Une annonce de haut niveau est attendue dans les prochaines semaines pour renforcer la mobilisation en faveur des enfants et des générations futures.
À Rabat, la résilience africaine a ainsi été ramenée à ses conditions concrètes : des systèmes alimentaires mieux financés, des chaînes de valeur plus responsables, des compétences renforcées et des partenariats davantage arrimés aux priorités du continent. C’est à cette échelle que se joue la capacité de l’Afrique à mieux conduire ses transitions, plutôt que d’en subir les effets.
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