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L’IA pourrait déposséder les journalistes de ce qui fait le cœur de leur métier (Enrique Klaus)

Invité à donner la conférence inaugurale du colloque international du Réseau Théophraste, organisé à Rabat par l’Institut supérieur de l’information et de la communication (ISIC), Enrique Klaus, maître de Conférences à l’Université Côte d’Azur et spécialiste en sciences de l’information et de la communication, livre un diagnostic sans concession sur l’irruption de l’intelligence artificielle générative dans les rédactions. Domination renouvelée du Nord sur les flux d’information, marginalisation des langues du Sud, menace de «déjournalisation» des métiers… le chercheur appelle à la vigilance, mais aussi à la solidarité des écoles francophones de journalisme.

11 Mai 2026 À 17:23

Le Matin : Quel diagnostic posez-vous, aujourd’hui, sur l’état du journalisme francophone face à l’intelligence artificielle ?

Enrique Klaus :
Mon diagnostic est plutôt pessimiste, dans la mesure où l’intelligence artificielle générative est en passe de remplacer un nombre incalculable de professions intellectuelles, notamment dans le journalisme. Elle pose un défi majeur, et nous ne savons pas vers quel modèle nous nous acheminons. Pour le dire rapidement : je suis pessimiste pour le journalisme francophone en particulier, mais pour le journalisme en général, mon diagnostic est tout aussi sombre.

Vous avez établi un parallèle marquant entre les grands modèles de langage actuels et le rapport remis en 1978 par le diplomate tunisien Mustapha Masmoudi à l’Unesco, qui dénonçait déjà le monopole de quatre agences occidentales sur l’information mondiale.



Près d’un demi-siècle plus tard, l’IA générative reconduit-elle cette domination, ou l’amplifie-t-elle ? Et dans cette nouvelle équation, où se situent les langues du Sud, l’arabe, le français, l’amazigh ?

L’IA générative ne se contente pas de reconduire cette domination : elle l’amplifie et la subsume. Les corpus sur lesquels sont entraînés les modèles de langage proviennent essentiellement du Nord, et tout particulièrement de l’anglais. Nous vivions déjà dans un régime médiatique dominé par les grandes agences internationales, l’AFP, Reuters, Associated Press, auxquelles s’ajoutait, jusque dans les années 1990, United Press International. Elles ne sont plus que trois aujourd’hui, et dominent le marché de l’information internationale. Or ces mêmes agences sont également utilisées pour entraîner les modèles de langue. Dans cette nouvelle équation, les langues du Sud sont ultra-minoritaires. Le français s’en tire un peu mieux que d’autres : il représente, je crois, 4% des corpus sur lesquels l’IA est entraînée. L’arabe ne pèse, lui, que 1%, alors que le nombre de locuteurs est comparable à celui du français. Quant à l’amazigh, il est malheureusement quasi inexistant. Notamment parce que la stabilisation du tifinagh et la production de textes dans cette graphie sur Internet ont été tardives, retardées par l’absence de consensus entre les locuteurs : caractères latins, surtout dominants en Algérie, ou tifinagh, voire néo-tifinagh, plutôt choisi par le Maroc, et qui semble s’imposer aujourd’hui dans la région.

Comment l’écosystème médiatique du Royaume peut-il, sur le plan institutionnel et pédagogique, intégrer ces nouveaux outils sans renoncer à sa souveraineté éditoriale ? Je ne prétends pas connaître parfaitement le Maroc, et l’on peut toujours s’améliorer. Mais en l’état de mes connaissances, l’écosystème médiatique du Royaume me paraît plutôt bien armé. Et si je suis optimiste, cette fois-ci, c’est parce que je sors d’un colloque où j’ai pu mesurer toute la bonne volonté et tout le dynamisme de l’équipe pédagogique de l’ISIC pour prendre à bras-le-corps ce défi énorme et faire évoluer ses enseignements de manière à intégrer cette nouvelle donne. À vrai dire, tout le monde est aujourd’hui logé à la même enseigne : il s’agit d’une nouveauté pour tous, et les usages ne sont stabilisés ni chez les étudiants, ni chez les enseignants, ni chez les journalistes. De sorte que le Royaume n’est ni moins ni mieux loti que les autres. Mais ce colloque montre que les choses sont en bonne voie, qu’on fait face aux défis. Le Maroc a la chance de disposer d’institutions comme l’ISIC ou la HACA pour penser ensemble la nouvelle donne médiatique.

Vous évoquez la «déjournalisation» des rédactions. Que recouvre exactement ce terme ?

«Déjournalisation» est une expression que j’emprunte à une collègue chercheure, Cégolène Frisque. Elle l’utilise pour désigner la montée en puissance, dans les rédactions françaises, d’une logique communicationnelle au détriment de l’enquête. Dans la grande variété de la presse française, elle vise tout particulièrement la presse magazine, qui devient de plus en plus un relais de communication pour les grandes marques. J’ai voulu reprendre ce terme en lui ajoutant une nuance : ce nouvel outil qu’est l’IA générative pourrait, et j’insiste sur le conditionnel, déposséder les journalistes de ce qui fait leur cœur de métier, leur véritable plus-value sur le marché du travail, à savoir l’enquête, l’analyse et la vérification. Un grand nombre de tâches pourraient en effet être confiées à l’IA générative. Ce qui m’inquiète aussi, et c’est précisément ce sur quoi a porté ce colloque, c’est l’enseignement du journalisme. Historiquement, les écoles envoient leurs étudiants en rédaction pour effectuer des stages, durant lesquels on leur confie des tâches simples qui constituent autant de manières de mettre le pied à l’étrier. Or, demain, les rédactions n’auront plus intérêt à déléguer ces tâches à des humains, ni a fortiori à des étudiants. L’entrée sur le marché des étudiants journalistes devra donc trouver de nouvelles voies, en dehors du dispositif historique du stage, malgré tous ses bénéfices.

Les rédactions, au Maroc comme ailleurs, multiplient les chartes éthiques sur l’usage de l’IA. Vous semblez sceptique sur leur portée réelle. Quels seraient, à vos yeux, les leviers plus structurants, et le Réseau Théophraste, qui rassemble les écoles francophones de journalisme, peut-il jouer un rôle moteur dans cette construction ?

Au Maroc comme en France, et un peu partout en Europe et dans la région MENA, les rédactions se sont effectivement dotées de chartes éthiques. Selon un chercheur, par ailleurs employé de Reporters sans frontières et qui travaille précisément sur ces textes, ils sont surtout destinés à une communication publique. Ils ont constitué une première réaction de la profession, une manière de rappeler les grandes lignes de la déontologie journalistique. Là où je suis un peu pessimiste, c’est qu’on ne pourra pas opposer à des acteurs privés internationaux, qui reposent sur des capitaux colossaux, ces chartes déontologiques pour engager, par exemple, des poursuites en justice. Éditeurs et auteurs se sont plaints de ce que les acteurs de l’IA générative aient utilisé certaines de leurs productions sans autorisation préalable, et cela ne les empêche pas de continuer. Or dans la hiérarchie des normes juridiques, une charte ne pèse rien face à une loi ou à une constitution. Cela ne signifie pas qu’il ne faille pas en produire – il est toujours utile de réaffirmer les normes qui encadrent le métier –, mais je ne pense pas que ce soit un bouclier efficace face à des acteurs aussi surpuissants financièrement, dont la richesse dépasse largement le PIB de certains pays, et pas seulement de pays du Sud.

Quant aux leviers plus structurants, ils sont difficiles à identifier face à des acteurs de cette envergure. Les grands acteurs du numérique et de l’IA sont une petite poignée, et ils sont plus forts que nous, avec un grand N, si nous restons désunis. Le colloque organisé par l’ISIC repose sur un réseau universitaire qui réunit les écoles de journalisme francophones du continent africain et d’Europe occidentale. Ce type de structure permet d’échanger, et j’insiste, échanger, dans les deux sens, sur nos manières d’enseigner, sur la place de l’IA dans nos formations, sur la manière de préparer nos étudiants à un usage raisonné de l’IA générative, durant leur cursus comme dans leur future carrière. C’est à la fois peu et énorme. Le seul levier, me semble-t-il, c’est de ne pas baisser les bras et de poursuivre un idéal de pédagogie du journalisme à la hauteur des plus hautes ambitions, quels que soient les moyens et l’on sait que les universités sont aujourd’hui menacées, partout dans le monde, par des contraintes financières. Quels que soient ces moyens, il faut se battre pour exiger de nos étudiants qu’ils tirent le meilleur d’eux-mêmes, et qu’ils ne délèguent pas à une machine, aussi intelligente soit-elle, le travail intellectuel sur lequel doit continuer de reposer la profession.

Que faut-il, selon vous, transmettre aujourd’hui aux étudiants en journalisme, au Maroc, en France, en Afrique francophone, pour que ce métier reste, comme vous le dites, «un projet intellectuel et politique» à la hauteur de notre époque ?

Il faut transmettre à nos étudiantes et étudiants des valeurs intellectuelles : le goût de la curiosité, le goût de l’effort pour mieux comprendre les situations, pour mieux analyser le monde qui les entoure. Bien souvent, cela passe en dehors des réseaux sociaux. Ces derniers peuvent nous offrir une ouverture sur le monde, mais les comptes Facebook ou Instagram, les vidéos TikTok susceptibles de nous enrichir sont en concurrence avec quantité d’autres contenus qui, eux, cherchent autre chose que notre élévation intellectuelle. Au risque de paraître un peu vieux jeu, je m’efforce, dans mes enseignements, de former les étudiants au goût de la lecture, à l’analyse de textes, pour qu’ils forgent leur esprit critique et puissent réagir aux discours qu’on leur tient. Nous sommes entourés par les métiers de la communication. Tout le monde communique : les entreprises, bien sûr, mais aussi les institutions. Les mairies, en France comme ailleurs, à Rabat, à Istanbul, à Nice, à Paris, les métropoles, communiquent toutes sur leur action. C’est devenu une norme internationale. Notre rôle, en tant qu’enseignants, c’est précisément d’aiguiser l’esprit d’analyse des journalistes, pour qu’ils ne se contentent pas de reprendre les éléments de langage des acteurs sur lesquels ils enquêtent, mais qu’ils challengent un peu les entreprises, les autorités locales, les différentes parties prenantes, y compris les universitaires, d’ailleurs, même dans le cadre d’une interview comme celle que nous faisons en ce moment.
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