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Comment les électeurs analphabètes font-ils leur choix lors du vote ? (Thèse)

Une thèse de doctorat, soutenue le 23 mai dernier à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Mohammedia, jette une lumière crue sur une problématique qui touche directement au sens de l’exercice démocratique : le vote des analphabètes. Ce travail de recherche part d’un constat interpellant : près d’un Marocain adulte sur quatre, soit plus de neuf millions de personnes selon le recensement de 2024, vote sans pouvoir ni lire ni écrire. L’auteure de la thèse a tenté d’expliquer les mécanismes à l’œuvre qui déterminent les choix de cette catégorie d’électeurs, alors qu’aucun parti ne dispose d’une «stratégie institutionnalisée dédiée spécifiquement à leur inclusion».

«Imaginez-vous devant un bulletin de vote où les mots n’ont plus de sens, où seuls les couleurs et les logos guident votre choix». C’est par cette image que Dounia Monsif a ouvert, samedi 23 mai, la soutenance de sa thèse de doctorat en sciences politiques, à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de Mohammedia, relevant de l’Université Hassan II de Casablanca.



Devant un jury présidé par la professeure Souad Rajab, la chercheuse a défendu un travail de cinq années, dirigé par le professeur Jamal Hattabi (l’ancien doyen de la FSJES de Mohammedia et directeur de la revue marocaine des politiques) et intitulé «L’inclusion des électeurs analphabètes dans les stratégies de communication électorale des leaders politiques». Le jury lui a décerné la mention très honorable avec les félicitations du jury.

Un électorat de neuf millions de citoyens resté dans l’angle mort

Le point de départ de la recherche est un chiffre. Selon le recensement général de la population et de l’habitat de 2024, 24,8% des Marocains âgés de dix ans et plus demeurent analphabètes, soit 9.091.686 personnes. Le taux a reculé. Il atteignait 32,2% en 2014, pour 11.029.500 personnes, mais il continue de concerner près d’un adulte sur quatre. Pour la chercheuse, ce constat ne relève pas de la seule statistique : il est le visage d’une réalité aux conséquences majeures sur l’exercice démocratique. Le système électoral marocain impose en effet à chaque parti un symbole destiné à l’identifier sur le bulletin. Conçue pour garantir un accès égal au scrutin, cette mesure réduit aussi, souligne la thèse, le vote à une simple reconnaissance visuelle, en particulier chez les électeurs analphabètes.

Cette réalité s’inscrit dans un contexte électoral lui-même contrasté. La participation aux élections législatives de 2021 a atteint 50,35%, en progression par rapport aux scrutins de 2011 et de 2016, où elle s’établissait respectivement à 45,5 et 43%. Mais les bulletins nuls et blancs y ont représenté 1.197.575 voix, soit 7,9% des suffrages exprimés, un taux élevé que le travail relie notamment à une compréhension inégale des consignes de vote au sein des populations les plus vulnérables. De là découle la problématique centrale de la thèse : si l’inclusion électorale est formelle, puisque chacun peut voter, l’inclusion cognitive, elle, demeure un défi. «Un citoyen peut accomplir le geste de voter sans disposer des clés pour décoder l’offre politique», résume Dounia Monsif.

Une équation pour mesurer un poids politique invisible

Comment, dès lors, estimer le poids réel de cet électorat ? En l’absence de toute donnée officielle sur le niveau d’instruction dans les fichiers électoraux, la chercheuse a conçu un outil méthodologique spécifique, l’équation du Taux d’électeurs analphabètes, ou TEA. Fondée sur une logique probabiliste, elle croise quatre variables : le taux d’analphabétisme issu des données du Haut-Commissariat au Plan, le nombre d’inscrits sur les listes, le taux de participation effectif et la population adulte totale de la zone considérée. L’objectif, précise la thèse, n’est pas de livrer un chiffre définitif, mais une approximation fonctionnelle, capable de transformer une réalité souvent invisible en un poids politique mesurable. Ce passage du qualitatif au quantitatif probabiliste constitue, selon la chercheuse, l’une des premières valeurs ajoutées de son travail.

La recherche s’appuie pour le reste sur une méthodologie mixte. Sur le plan qualitatif, Dounia Monsif a conduit des entretiens semi-directifs avec les responsables de la communication de huit grands partis, ceux qui forment le cœur de la représentation parlementaire, du Rassemblement national des indépendants, fort de 102 sièges, au Parti de la justice et du développement, réduit à 13 sièges lors du scrutin de 2021. L’ensemble du corpus, complété par l’analyse des affiches et des tracts de la campagne de septembre 2021, a été traité à l’aide du logiciel NVivo, qui a permis un codage thématique rigoureux des entretiens. La démarche poursuivait trois objectifs : décoder la manière dont les partis traduisent une offre politique complexe en messages accessibles, déterminer si les outils du marketing politique servent une véritable inclusion ou une simple capture de voix, et identifier les logiques à l’œuvre, informer le citoyen ou, à l’inverse, le séduire et l’orienter. Le travail comble ainsi une lacune : la dernière étude marocaine consacrée à la perception politique des électeurs analphabètes remontait à 1998.

Quand le symbole prend la place du programme

Les résultats dessinent ce que la chercheuse nomme une reconnaissance implicite. Tous les partis admettent que l’électorat analphabète est numériquement significatif et politiquement incontournable. Mais cette reconnaissance, observe la thèse, ne débouche sur aucune stratégie clairement structurée : «On s’adapte par pragmatisme, mais pas par systématisme». L’analyse menée fait apparaître la prédominance des thèmes de l’affichage, des symboles et de la proximité dans le discours des responsables. Les outils de visualisation (nuage de mots, diagramme de similarité, tableau de hiérarchisation) convergent vers un même résultat : considérer l’électeur analphabète revient, dans l’esprit des décideurs, à intensifier l’affichage visuel. L’image permet d’identifier le parti, le «pour qui voter», mais elle n’explique pas le «pourquoi voter».

Reste à comprendre ce qui, au moment de l’urne, détermine réellement le choix. La thèse y répond par la notion de rationalité relationnelle. D’après les données recueillies, l’appartenance identitaire, ethnique, régionale ou religieuse, pèse pour 35% dans la décision, les recommandations interpersonnelles, qu’elles émanent de la famille, des notables locaux ou des leaders religieux, pour 30%, et les considérations socio-économiques concrètes, liées à l’emploi ou aux infrastructures du quartier, pour 25%. La compréhension des programmes politiques, elle, ne compte que pour 5%. Le vote de l’électeur analphabète n’est donc pas irrationnel, insiste la chercheuse : il obéit à des codes culturels profondément ancrés. Celui de «Lkalma», la parole donnée, qui engage l’honneur dans une culture de l’oralité, et celui de «L’aar», qui fait du suffrage un pacte d’honneur et une obligation sociale réciproque entre le candidat et l’électeur.

De l’inclusion formelle à l’inclusion cognitive

L’examen comparé des huit formations révèle des pratiques davantage empiriques que formalisées, qui varient selon les ressources de chaque parti. Le Parti de l’Istiqlal, l’Union socialiste des forces populaires et le Parti authenticité et modernité misent sur l’affichage et les interactions de quartier ; le Mouvement populaire et l’Union constitutionnelle recourent volontiers aux dessins muraux et aux pictogrammes ; le Rassemblement national des indépendants se distingue par l’usage de vidéos en darija et en amazigh ; le Parti du progrès et du socialisme, comme le Parti de la justice et du développement, s’appuient sur les rencontres locales et l’explication verbale. Le constat, lui, est unanime : aucun parti ne dispose d’une stratégie institutionnalisée dédiée spécifiquement à l’inclusion des électeurs analphabètes.

Ces observations conduisent la chercheuse à valider, totalement ou partiellement, ses trois hypothèses de départ. Celle d’une stratégie de proximité est partiellement confirmée : la présence physique et le recours à des symboles familiers structurent la communication des partis, mais la compréhension réelle des programmes n’y occupe qu’une place marginale. Celle de la domination de l’affichage est globalement validée, la reconnaissance visuelle et symbolique l’emportant nettement sur la transmission de contenu. Celle, enfin, du poids des médiations sociales est largement confirmée, l’appartenance identitaire et les recommandations cumulant à elles seules près des deux tiers des facteurs de décision.

La conclusion de Dounia Monsif est sans détour. Au Maroc, «l’enjeu n’est plus l’accès au vote, mais l’accès au sens du vote». L’électeur analphabète, mobilisé par l’image et la proximité, demeure souvent tenu à l’écart des enjeux profonds des programmes. «Nous avons réussi l’inclusion visuelle, résume la chercheuse, il nous reste maintenant à réussir l’inclusion cognitive». Au-delà du diagnostic, la thèse propose une grille de lecture pour transformer une communication de persuasion en une communication d’inclusion, et ouvre plusieurs chantiers : l’impact de l’intelligence artificielle et du numérique sur l’accessibilité politique, la comparaison du modèle marocain avec d’autres contextes nationaux, ou encore les liens entre désinformation et participation. Autant de pistes pour une démocratie qui, rappelle Mme Monsif, ne se mesure pas au seul nombre de bulletins déposés dans l’urne, mais à la qualité du lien qu’elle noue avec chacun de ses citoyens.
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