Brahim Mokhliss
15 Octobre 2026
À 19:45
Dans leur communiqué conjoint publié lundi 12 octobre, les quatre partis de la future majorité se sont engagés à élaborer le
programme gouvernemental «dans les meilleurs délais» et à y traduire leurs «orientations communes» en engagements pour les cinq prochaines années. Le texte ne dit pas comment. La science politique, elle, décrit une méthode stable : les négociateurs partent des programmes électoraux de chaque parti et retiennent ce qui se recoupe. La science politique en la matière dit que plus ces programmes sont proches, plus la zone d'accord est large et plus la coalition est stable. La
coalition sortante avait inversé, pour la première fois, l'ordre habituel en négociant le programme avant les portefeuilles. En référence aux législatives de 2026, le
programme électoral de vingt pages du PAM, les quarante pages de l'Istiqlal, les soixante-douze de l'USFP et les cent quatre-vingt-dix-sept du PPS, se recoupent dans des points nombreux et précis. Les désaccords sont peu nombreux, mais portent sur une question que le programme ne pourra pas contourner.
La rente et les conflits d'intérêts, premier terrain d'entente
Le thème le plus partagé est la lutte contre la rente, les monopoles et les conflits d'intérêts. Le PPS, dont le programme emploie le mot «rente» quarante et une fois, veut «cartographier l'ensemble des situations de rente» et y «mettre un terme sur la mandature», interdire aux membres du gouvernement de conserver «l'administration ou le contrôle effectif d'entreprises privées» et créer un fonds de protection des lanceurs d'alerte. L'Istiqlal consacre l'un de ses cinq axes à la corruption et à la rente, sous le mot d'ordre «tolérance zéro», avec une loi sur les conflits d'intérêts, la déclaration obligatoire des intérêts et un impôt sur les sociétés porté à 40% pour les activités en situation de rente. L'USFP propose un chapitre intitulé «une économie sans rente ni monopole», la révision du régime des agréments, l'ouverture à la concurrence des hydrocarbures, des carrières et de la pêche, et une loi sur l'enrichissement illicite. Le PAM, plus bref, dénonce les conflits d'intérêts et la multiplication des intermédiaires et veut sanctionner les pénuries «artificielle».
Deuxième recoupement, la réforme de l'administration. Trois
programmes sur quatre proposent, dans les mêmes termes, la règle selon laquelle le silence de l'administration vaut acceptation : l'Istiqlal avec un récépissé électronique,
l'USFP avec une réduction de 70% des délais de traitement, le PPS pour les demandes à faible risque, avec 100% des démarches en ligne à l'horizon 2031. Le PAM reste muet sur la question.
Troisième recoupement, la souveraineté et les stocks stratégiques. Les quatre partis fixent une réserve de carburants : trois mois pour le PAM, soixante jours pour l'USFP, soixante puis quatre-vingt-dix jours pour l'Istiqlal, quatre-vingt-dix jours pour le PPS. De même, les quatre partis veulent un
cloud souverain pour les données publiques, le dessalement couplé aux énergies renouvelables et une préférence nationale dans la commande publique, avec des quotas qui vont de 15% pour le PAM à 20% pour l'USFP.
Un million d'emplois et mille dirhams, les chiffres que deux partis partagent
Sur l'emploi, les chiffres se répondent d'un programme à l'autre. Le PAM et le PPS promettent le même objectif d'un million d'emplois sur le quinquennat. Le PAM et l'USFP annoncent exactement 250.000 emplois industriels, le PPS en vise 500.000. L'Istiqlal ne donne pas de total, mais fixe des taux d'intégration locale, 80% dans l'automobile et 60% dans l'aéronautique, que l'USFP et le PPS reprennent à 70% et 60%. S’agissant des jeunes, les quatre partis proposent le même instrument : un premier emploi dont l'État prend en charge une partie du coût. Le PAM l'appelle «premier contrat de travail» et vise 500.000 jeunes, l'Istiqlal «Tajribati», une première expérience de six à dix-huit mois pour tout diplômé, l'USFP «première expérience professionnelle» avec prise en charge d'une partie du salaire la première année, le PPS un cofinancement dégressif allant jusqu'à la moitié du salaire brut pendant dix-huit mois pour tout primo-demandeur recruté en CDI.
Sur le volet social, le PAM et le PPS se retrouvent sur un même montant, 1.000 dirhams par mois : minimum d'aide sociale directe pour le premier, «revenu minimum de dignité» pour le second. L'USFP défend le même principe, qu'il nomme «minimum de dignité», sans fixer de montant. Les quatre partis veulent relever la pension de retraite minimale : le PAM à 3.000 dirhams, le PPS au niveau du SMIG, l'USFP par indexation, l'Istiqlal à travers des hausses progressives. Sur la santé, les constats sont identiques : le PAM estime que la généralisation de l'assurance maladie «n'a pas été accompagnée d'une mise à niveau du système public», l'USFP réclame «l'accès effectif et non le simple enregistrement administratif», le PPS insiste : «l'hôpital public d'abord».
L'impôt sur la fortune, la question que le programme devra trancher
En revanche, le périmètre de désaccord est circonscrit mais touche à un point central : la fiscalité du capital et des hauts revenus. Le PAM, qui conduira le gouvernement, propose de ramener l'impôt sur le revenu de six tranches à trois, avec un taux maximal de 20% au lieu de 37%, et d'exonérer d'impôt sur les sociétés (IS) pendant cinq ans les petites entreprises qui créent trois emplois. Ses trois partenaires vont dans l'autre sens. Le PPS veut «un impôt de solidarité sur la fortune à taux progressif de 0,3 à 0,5%» à affecter à l'assurance maladie, un taux marginal de 40% au-delà de 500.000 dirhams de revenu et un impôt sur les sociétés de 40% pour les hydrocarbures, les télécoms et les rentes de situation. L'USFP veut créer «un impôt progressif sur les grandes fortunes nettes» au-delà d'un seuil fixé par la loi, hors actifs productifs. L'Istiqlal, on l'a vu, porte l'impôt sur les sociétés à 40% pour les rentes.
Le même clivage est observé en ce qui concerne le rôle de l'État dans l'économie. Le PPS veut racheter la raffinerie Samir par conversion de la dette publique en actions, rendre obligatoire la cotation en Bourse des banques, des assurances, des hydrocarbures et des télécoms, et renégocier tous les accords de libre-échange structurellement déficitaires. Le PAM pose un principe inverse : l'État acteur dans les domaines stratégiques, le secteur privé moteur. Sur la justice et les libertés, le PPS demande l'abolition de la peine de mort et la libération des détenus d'opinion, l'USFP veut une loi sur les libertés publiques et la révision du Code pénal ; le PAM et l'Istiqlal n'abordent pas la réforme pénale. Le communiqué du 12 octobre range pourtant le «renforcement des droits et des libertés» parmi les priorités de la majorité.
Un seul programme avait prévu la coalition
La comparaison révèle enfin ce que les programmes ne disaient pas. Aucun des quatre ne nomme un partenaire. Un seul envisage la négociation : le PPS écrit que c'est «sur la base de la discussion autour de ce programme» qu'il entend aborder «toute participation à une majorité gouvernementale, aux côtés d'autres formations politiques démocrates». Le PAM, l'Istiqlal et l'USFP se présentent comme s'ils devaient gouverner seuls.
Le regard sur le gouvernement sortant est lui aussi inégal. Deux partis le critiquent frontalement. Le PAM, qui en était membre, note que le solde net d'emplois créés entre 2022 et 2025 n'a pas dépassé 94.000 postes, «soit moins de 10% de l'engagement initial», et se présente comme l’acteur d’un «changement de cap». Le PPS, qui n'en était pas, parle de «l'échec patent du gouvernement sortant» et reconnaît que les gouvernements successifs depuis 2011, «y compris ceux auxquels il a pris part», ont failli. L'Istiqlal, membre de la coalition sortante, ne dit rien de son bilan. L'USFP non plus.
Reste le point que les programmes partagent le plus et que le communiqué ne mentionne pas. La lutte contre la rente et les conflits d'intérêts, premier recoupement des quatre textes, n'apparaît pas dans les priorités annoncées le 12 octobre, qui citent les conditions de vie, les droits et libertés, la justice sociale, l'équité territoriale et les capacités productives. Le programme gouvernemental dira si le thème le plus consensuel de la campagne survivra à la négociation.