Maroc-Égypte : l’ambition d’une intégration industrielle
Pour la deuxième fois en trois ans, une délégation d’entreprises égyptiennes a débarqué à Casablanca, cette fois avec trente-trois sociétés, un agenda diplomatique chargé et une doctrine affichée : en finir avec la logique d’import-export pour construire des chaînes de valeur communes, conquérir ensemble les marchés africains et européens, et transformer une proximité culturelle millénaire en levier de compétitivité industrielle.
Hiba Chaker
09 Juin 2026
À 17:00
Les exportations marocaines vers l’Égypte ont bondi de 59 millions de dollars à 323 millions en une seule année. Ce chiffre, annoncé par Al-Moataz Bellah Ali, chef du Bureau commercial égyptien à Rabat, résume à lui seul l’accélération en cours. Pour lui, cette progression n’est pas un pic conjoncturel, c’est le signal d’un potentiel structurellement sous-exploité qui commence à peine à se révéler.
C’est dans ce contexte que se tenait, mardi 9 juin au siège de la Chambre française de commerce et d’industrie du Maroc (CFCIM) à Casablanca, la deuxième édition de cette mission organisée par le Food Export Council (FEC) et la société Konzept, en partenariat avec la CFCIM et la CCI française en Égypte. Une première version avait eu lieu en 2023, jetant les premières passerelles entre opérateurs des deux rives. Trois ans plus tard, la délégation a grossi, le cadre politique s’est musclé et les ambitions se sont formalisées. Trente-trois entreprises égyptiennes, dont vingt-trois spécialisées dans les industries agroalimentaires et les autres dans l’emballage, l’impression et les services connexes, regroupées sous la bannière de l’Egyptian Export Council of Printing, Packaging, Paper, Books & Artworks (ECPP), ont fait le déplacement. Le lendemain, mercredi 10 juin à l’hôtel Hyatt Regency, une journée entière de rencontres B to B permettait aux acheteurs marocains de rencontrer directement les délégations égyptiennes et d’explorer des pistes de collaboration concrètes. Entre les deux sessions, les délégués ont visité la zone commerciale de Derb Omar, premier marché de gros du Royaume, et un magasin Label’Vie, deux immersions dans la réalité de la distribution marocaine, de la chaîne de froid au linéaire de détail.
Treize accords, six ministres, une commission permanente
Cette mission s’inscrit dans une séquence politique dense, dont l’ambassadeur d’Égypte au Maroc, Ahmed Nehad Abdelatif, a rappelé la chronologie avec précision. En avril dernier, le Chef du gouvernement marocain s’est rendu au Caire accompagné de six ministres, chacun rencontrant son homologue égyptien dans le cadre d’une nouvelle plateforme bilatérale baptisée «Commission de coordination et de suivi». À l’issue de ces travaux, treize accords ont été signés : conventions pour éviter la double imposition, protocole de coopération industrielle, accords douaniers, textes sur le transport maritime et la logistique... «D’autres dossiers sont actuellement en préparation et devraient aboutir dans les prochains mois», a indiqué le diplomate, estimant que cette densité d’accords traduit une transformation qualitative des relations bilatérales.
Pour lui, la relation maroco-égyptienne repose sur «des siècles de compréhension mutuelle, une culture partagée et des liens fraternels profonds», ce capital d’affinité, souvent réduit à une douceur diplomatique, devient ici un argument économique concret : il «permet de dépasser de nombreux obstacles», là où d’autres partenariats butent sur des méfiances institutionnelles ou des asymétries de gouvernance. «Les Égyptiens se sentent au Maroc comme dans leur deuxième pays», a-t-il dit, avant d’évoquer avec humour le succès de l’huile d’argan sur le marché égyptien comme illustration des produits marocains à fort potentiel d’exportation. Le Bureau commercial égyptien, organe d’appui à l’internationalisation des entreprises du Caire placé sous tutelle du ministère du Commerce et inscrit dans la stratégie nationale Vision Égypte 2030, a de son côté accompagné l’ensemble des démarches préparatoires, jouant un rôle de facilitateur institutionnel entre les deux administrations.
Les chiffres de l’ONSSA : 151% de croissance, 98% de taux d’acceptation
C’est Mohammed Zardoune, directeur du contrôle aux frontières à l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA), qui a fourni les données les plus éloquentes de la journée. Sur la période 2020-2026, son office a traité 17.730 dossiers portant sur plus de 20.476 lots de produits alimentaires égyptiens, représentant un volume cumulé de 1,66 million de tonnes importées. Le taux d’acceptation atteint 98,23%, pour un délai moyen de traitement de seulement 3,1 jours. Sur l’ensemble des dossiers, 95% sont finalisés en moins de 14 jours, seuls 160 ont dépassé 30 jours, principalement en raison de vérifications techniques particulières. Mais le chiffre le plus révélateur reste celui-là : entre 2020 et 2025, les opérations liées aux importations agroalimentaires égyptiennes ont progressé de 151%. Le nombre de dossiers traités est passé de 1.617 à 4.067 sur cette période. Les dattes, les graines oléagineuses, les légumineuses et les épices dominent les flux, impliquant 437 exportateurs égyptiens et 140 importateurs marocains, pour 355 catégories de produits. Les chiffres préliminaires de 2026, arrêtés à la mi-mai, confirment la poursuite de la dynamique. Pour M. Zardoune, ces performances illustrent un double équilibre réussi : maintenir l’exigence sanitaire sans freiner la fluidité commerciale. La Douane, représentée par Abdelhadi Saïd, chef de la division de coopération internationale à l’ADII, a complété ce tableau en rappelant le cadre juridique structurant : l’accord d’Agadir, les mécanismes de facilitation douanière et la digitalisation des procédures, des instruments anciens mais sous-utilisés, que cette mission entend précisément réactiver.
Le Maroc donne accès à 2,6 milliards de consommateurs
Face aux entrepreneurs égyptiens, Anas Lahlou Kassi, chef de division à la Direction des industries agroalimentaires du ministère de l’Industrie et du commerce, a déroulé l’argumentaire d’attractivité du Royaume avec des chiffres qui parlent d’eux-mêmes. Le secteur agroalimentaire marocain génère aujourd’hui 191 milliards de dirhams de chiffre d’affaires, 54 milliards d’exportations et 43 milliards de valeur ajoutée, soit environ 21% de l’industrie manufacturière nationale. Une trajectoire bâtie sur plusieurs stratégies industrielles successives, du Pacte de l’émergence au Plan d’accélération industrielle, qui ont multiplié les indicateurs clés du secteur par des coefficients allant de 2,4 à 6,2 selon les filières.
L’argument géostratégique est peut-être encore plus percutant pour des investisseurs étrangers : le Maroc dispose de plus d’une centaine d’accords commerciaux internationaux, ouvrant théoriquement l’accès à 2,6 milliards de consommateurs. Al-Moataz Bellah Ali a traduit cette complémentarité en termes opérationnels : certaines étapes de production réalisées en Égypte, d’autres finalisées au Maroc avant export vers l’Europe ; ou, dans le sens inverse, des entreprises marocaines s’appuyant sur l’ancrage égyptien pour pénétrer les marchés d’Afrique de l’Est. «Nous pouvons travailler ensemble pour accéder aux marchés d’Afrique de l’Ouest en nous appuyant sur la présence et l’expérience des entreprises marocaines dans cette région», a-t-il précisé, dessinant une logique de coopération triangulaire rare dans le discours économique interarabe.
Hany Afia, membre du conseil d’administration et trésorier du Food Export Council, créé en 1997 et qui fait office d’intermédiaire officiel entre les exportateurs privés égyptiens et leur gouvernement, a cité plusieurs exemples de partenariats déjà à l’œuvre pour démontrer que l’ambition n’est pas rhétorique, dont celui de l’entreprise Edita avec son partenaire marocain. «Nous ne considérons pas cette visite comme une simple occasion d’accroître les échanges commerciaux», a-t-il insisté. «Nous souhaitons établir des relations ancrées dans la durée, reposant sur des investissements conjoints et des projets créateurs de valeur pour les deux parties.» L’objectif affiché dépasse l’agroalimentaire : il englobe, selon lui, la technologie et l’intelligence artificielle comme prochains terrains d’intégration. «Nous sommes convaincus que l’avenir recèle de grandes opportunités de coopération entre l’Égypte et le Maroc, non seulement dans le commerce et l’industrie, mais également dans les domaines de la technologie, de l’innovation et de l’intelligence artificielle», a-t-il affirmé devant un parterre d’opérateurs des deux pays.