Hiba Chaker
20 Mai 2026
À 17:57
Cap Draâ, à quelques encablures de
Tan-Tan, vendredi 8 mai. Devant une formation des
Forces Armées Royales passée en revue par le général
Mohammed Berrid, inspecteur général des FAR et commandant de la Zone Sud, deux hauts gradés américains ferment l'édition 2026 d'
African Lion : le général
Dagvin R.M. Anderson, à la tête de l'
U.S. Africa Command, et le major-général
Andrew C. Gainey, commandant de la
Southern European Task Force-Africa (SETAF-AF). La scène, immortalisée par le communiqué publié quelques heures plus tard par l'US Army Europe and Africa, commandement de tutelle de l'opération, vaut consécration. Conduite du 20 avril au 8 mai 2026, l'édition 2026 d'African Lion a mobilisé plus de 5.600 militaires issus de quarante nations à travers quatre pays hôtes, le Maroc, le Ghana, le Sénégal et la Tunisie, dont 28 États africains et 20 alliés extra-régionaux. Mais c'est au Royaume qu'a été confié le capstone, la séquence finale, la plus exigeante et la plus visible.
Le Maroc, hub stratégique de la sécurité africaine
Le choix n'est pas neutre. Année après année, le commandement américain renouvelle au Maroc sa confiance d'hôte principal d'African Lion, et concentre sur les provinces du Sud les démonstrations les plus structurantes. Une lecture désormais explicite à Washington : celle d'un Royaume qui combine stabilité institutionnelle, profondeur stratégique et interopérabilité avec les standards de l'
OTAN. «Les menaces auxquelles nous faisons face aujourd'hui ne reconnaissent pas les frontières, et notre réponse ne le peut pas davantage», a martelé le général Anderson dans le communiqué de SETAF-AF, en référence aux défis terroristes et transnationaux qui structurent l'agenda sécuritaire continental. «Du terrorisme à l'instabilité transnationale, ces défis appellent une approche multinationale unifiée, fondée sur la confiance, la responsabilité partagée et la volonté collective d'agir avec détermination.»
Dans une géographie régionale où le Sahel concentre les inquiétudes, où la mer Rouge redessine les équilibres méditerranéens et où la façade atlantique africaine devient un enjeu géopolitique à part entière, la centralité acquise par le Royaume dans les architectures de défense occidentales s'apparente à un capital diplomatique de longue durée. African Lion, exercice né en 2004 entre Rabat et Washington, est devenue en deux décennies la première manœuvre interarmes du continent. Son ancrage marocain n'est plus une circonstance : c'est une grammaire.
Les FAR entrent dans la guerre algorithmique
Au-delà de la symbolique, c'est la nature même des capacités testées qui marque le saut qualitatif de l'édition 2026. Le sergent-major Patrick Jeffrey, du G7 de la SETAF-AF, a détaillé un scénario en trois temps articulant défense en profondeur, frappes en profondeur et contre-attaque coordonnée, le tout intégrant intelligence artificielle, systèmes autonomes, drones intercepteurs et munitions rôdeuses. «En intégrant le commandement et le contrôle assistés par l'intelligence artificielle, les systèmes autonomes, le renseignement avancé et les systèmes aériens sans pilote, nous modernisons et déployons la puissance de combat», a-t-il indiqué.
Dans le détail, la phase défensive a mobilisé des réseaux de capteurs en couches, des intercepteurs de drones et des dispositifs anti-aéronefs sans pilote pour freiner la manœuvre adverse. La phase d'attaque en profondeur a vu les forces spéciales synchroniser ISR, munitions rôdeuses et effets aériens pour démanteler les nœuds de commandement et les défenses anti-aériennes ennemies. La contre-attaque finale a, elle, engagé des systèmes de franchissement télécommandés et des plateformes d'appui-feu autonomes, une vitrine de ce que les états-majors occidentaux désignent désormais sous le terme de combat multi-domaines.
Plus de trente partenaires industriels américains ont été associés à ces séquences. Cap Draâ s'est mué en laboratoire opérationnel grandeur nature, où des technologies encore au stade du prototype ont été éprouvées dans des conditions de quasi-combat. «African Lion sert de laboratoire d'innovation, où nous testons, apprenons et nous adaptons en temps réel pour être prêts aux défis de demain», a souligné le général Anderson. Sous-entendu : ce que les FAR éprouvent aux côtés des forces américaines, elles l'intègrent dans leur propre trajectoire de modernisation. À l'heure où les armées du monde basculent dans la guerre algorithmique, l'exposition continue des Forces Armées Royales aux standards les plus avancés constitue, en soi, un capital opérationnel difficilement quantifiable.
1777-2026, un partenariat à l'épreuve du terrain
La portée d'African Lion 26 dépasse cependant le seul cadre militaire. Évoquant le 250ᵉ anniversaire des États-Unis, le général Anderson a tenu à rappeler que la relation maroco-américaine, scellée en 1777 lorsque le Sultan Sidi Mohammed ben Abdallah a été l'un des premiers chefs d'État au monde à reconnaître l'indépendance des jeunes États-Unis, demeure «un témoignage» de la solidité des partenariats longue durée. «La véritable force ne se construit pas seulement sur l'indépendance, mais sur les partenariats durables que nous cultivons», a-t-il insisté. «La relation maroco-américaine est un témoignage de ce principe, une amitié qui a commencé en 1777 et qui continue de prospérer aujourd'hui.»
Cette amitié, l'édition 2026 l'aura éprouvée dans des circonstances que personne n'avait anticipées. Le 2 mai, en pleine manœuvre, deux militaires américains disparaissaient près de la zone d'entraînement du Cap Draâ, emportés par l'océan au pied d'une falaise donnant sur l'Atlantique. Plus de 1.000 militaires et civils américains et marocains se sont mobilisés, couvrant une zone de plus de 21.300 km² pendant près de deux semaines. Hélicoptères et drones de surveillance, frégates marocaines et françaises, alpinistes militaires marocains, plongeurs et unités de la Protection civile : tout l'arc opérationnel marocain a été engagé aux côtés des forces américaines, y compris la 173ᵉ brigade aéroportée et des forces spéciales. Les dépouilles du 1er lieutenant Kendrick Lamont Key Jr, retrouvée le 9 mai, puis de la spécialiste Mariyah Symone Collington, âgée de 19 ans et originaire de Tavares en Floride, retrouvée le 12 mai dans une grotte côtière par des sauveteurs parachutistes de l'US Air Force et des alpinistes militaires marocains, ont été transportées par hélicoptère des FAR vers la morgue de l'Hôpital militaire Moulay El Hassan à Guelmim. Le soir du 12 mai, militaires marocains et américains ont tenu une cérémonie d'honneur conjointe à l'aéroport militaire de Guelmim, avant le rapatriement des dépouilles à bord d'un C-130J de l'U.S. Air Force.
«Bien que poignant, c'est un exemple tangible du partenariat et de l'amitié que cet exercice représente», a commenté le général Anderson. «Quand survient la tragédie, nos partenaires sont là.» La formule, presque pudique dans sa concision, restitue l'épaisseur d'un lien que les seuls défilés et photographies officielles peinent à dire. Reste à traduire, pour les FAR, ce que trois semaines de manœuvres et un drame partagé auront permis de sceller. La prochaine édition, déjà esquissée, devra confirmer ce que Cap Draâ vient de signifier : que la sécurité du continent africain se pense désormais, pour une part décisive, depuis Rabat.