Ayda Benyahia
02 Septembre 2026
À 17:45
«Nous partageons le bilan. Nous sommes un parti responsable.» Cette déclaration de
Ryad Mezzour, membre du comité exécutif de
l’Istiqlal, résume la position qu’il défend au regard des cinq années de
gouvernement : assumer l’action de la
majorité tout en tirant les enseignements de ce qui n’a pas suffisamment fonctionné. Le ministre de l’Industrie et du commerce revendique ainsi une continuité dans la responsabilité, mais une évolution dans les réponses à apporter. «Nous mettons sur la table une nouvelle offre politique pour une nouvelle étape», poursuit-il. Il s’agit moins, dans son propos, de dresser un bilan à charge que d’identifier les réponses qui n’ont pas produit les effets attendus. M. Mezzour cite à ce titre les conflits d’intérêts, la gestion des abus de certains opérateurs et plusieurs insuffisances sur le front de l’emploi.
L’emploi, une réponse encore attendue
C’est sur l’emploi que Ryad Mezzour formule l’une de ses principales réserves. Le Maroc a beaucoup investi, mais cette dynamique n’a pas suffisamment trouvé sa traduction sur le marché du travail. Il le reconnaît lui-même : «Sur l’investissement corrélé à l’emploi, on n’a pas apporté la réponse tout à fait efficace.» La remarque est importante, car elle touche à l’un des enjeux sur lesquels se joue l’efficacité de l’action économique. L’investissement ne vaut pas seulement par les montants mobilisés ou par les projets qu’il permet de lancer. Il est aussi attendu sur sa capacité à créer des emplois et à faire bénéficier plus largement l’économie de ses effets.
Le même souci apparaît lorsqu’il revient sur les conflits d’intérêts et les abus de certains opérateurs. Derrière ces questions, il y a celle des règles de la gouvernance économique et de la manière dont elles sont appliquées. C’est aussi ce qui explique sa volonté de revoir certains mécanismes dans la prochaine étape. La nouvelle offre politique qu’il revendique part ainsi d’une idée assez simple : les politiques publiques doivent être jugées moins sur les moyens engagés que sur ce qu’elles changent réellement dans la vie économique et sociale. L’emploi en constitue l’un des principaux indicateurs.
Chez Ryad Mezzour, la question sociale ne se réduit pas à l’addition de dispositifs publics. Elle renvoie à une conception plus large de l’action politique, dont le premier terme est celui des valeurs. «Les fondations ce sont les valeurs», affirme-t-il, ajoutant qu’avant de parler de mécanismes, de soutiens ou de programmes, la relation entre le citoyen et l’action publique doit être empreinte de confiance.
Le maître-mot : la contractualisation
«On a besoin de créer un système de confiance», dit-il. Le terme mérite d’être retenu, parce qu’il dépasse le seul rapport aux institutions. Il renvoie aussi à la possibilité, pour les citoyens, de se projeter, de croire dans les perspectives qui leur sont offertes et de considérer que l’action publique peut réellement améliorer leur situation. Partant de là, M. Mezzour insiste sur la jeunesse. La question n’est pas seulement celle de la création d’opportunités, mais de la capacité de ces dernières à offrir des perspectives concrètes. Une politique publique peut multiplier les dispositifs ; elle ne produit ses effets que si ceux auxquels elle s’adresse peuvent les comprendre, y accéder et en tirer un bénéfice réel.
Selon lui, la même logique conduit à revoir la manière d’aborder la pauvreté. L’aide sociale directe constitue un filet de sécurité, mais elle ne peut, à elle seule, tenir lieu de trajectoire. Mezzour, en tant que candidat aux élections législatives sous les couleurs du Parti de l’Istiqlal (PI), défend donc une approche plus individualisée, fondée sur l’accompagnement des familles qui souhaitent sortir progressivement de la précarité. D’où l’idée d’«une contractualisation avec chaque famille pour la faire sortir de la pauvreté». Le terme de contractualisation traduit ici une volonté de passer d’une logique de soutien à une logique de parcours, avec un accompagnement maintenu pendant la période de transition. Là, un choix doit être fait : maintenir une aide sans perspective d’évolution ou, à l’inverse, conditionner brutalement le soutien à un retour vers l’activité.
Pour le PI, l’enjeu est plutôt de donner aux familles qui le peuvent les moyens de franchir cette étape, avec un accompagnement social suffisamment proche pour tenir compte des situations individuelles. À travers cette approche, c’est donc moins une nouvelle politique d’aide qui est avancée qu’une autre manière de penser le rapport entre protection sociale et autonomie. Le soutien public resterait un droit et un filet de sécurité ; l’accompagnement devrait, lui, permettre, lorsque cela est possible, de transformer cette protection en point de départ vers une situation plus stable.
Aides publiques : fini les cadeaux sans contreparties
La réflexion sur la contractualisation ne s’arrête pas à l’accompagnement des familles. Elle constitue aussi l’un des ressorts de la conception économique défendue par Ryad Mezzour : lorsqu’un opérateur bénéficie de l’intervention publique, cette intervention doit pouvoir produire un retour mesurable pour la collectivité. Le but est de changer le rapport entre soutien public et responsabilité économique : «On ne donne pas de soutien aux opérateurs sans contractualiser.» Les avantages fiscaux comme les autres formes d’appui de l’État devraient, selon lui, être liés à des engagements précis, y compris lorsqu’il s’agit de contenir les marges ou d’agir sur les prix.
Derrière cette proposition, se cache une équation insoluble liée au pouvoir d’achat. L’augmentation de l’offre et l’octroi de subvention n’ont pas suffi à faire baisser les prix comme attendu. «On a renforcé l’offre et les prix n’ont pas baissé», constate-t-il. Ce décalage l’amène à revenir sur une conviction qui avait accompagné une partie de la politique économique des dernières années : le marché ne produit pas spontanément tous les résultats attendus. Ryad Mezzour le reconnaît lui-même : «On a fait confiance un peu trop au marché et ce marché n’était pas suffisamment encadré.» La conséquence qu’il en tire est claire : lorsque les mécanismes de marché ne protègent plus suffisamment les consommateurs, l’État doit pouvoir intervenir. «Si le système et le marché est défaillant, c’est le rôle de l’État de protéger les ménages et les citoyens», affirme-t-il.
Pour autant, ce n’est pas un retour à une économie administrée que défend le militant istiqlalien, mais un État qui accepte davantage d’assumer son rôle de régulateur lorsque les mécanismes économiques atteignent leurs limites. Le changement de méthode tient ainsi moins à la place accordée au marché qu’à la manière dont l’État entend en corriger les insuffisances : soutenir, mais en demandant davantage en retour ; laisser faire, mais sans renoncer à protéger.
Investissement, un nouveau paradigme s’impose
La même logique doit primer selon M. Mezzour s’agissant de l’investissement. Selon lui, la question n’est plus seulement de savoir combien un investissement apporte, mais ce qu’il laisse derrière lui. Pour les PME, l’enjeu est d’abord de lever les obstacles qui freinent encore l’accès au financement, en particulier le coût de l’évaluation du risque et les conditions liées aux garanties. Ryad Mezzour propose sur ce point de renforcer les mécanismes de garantie et d’en simplifier la réalisation, tout en misant sur les nouvelles technologies pour rendre l’analyse du risque moins coûteuse et permettre aux banques d’examiner plus facilement les demandes de financement.
L’intelligence artificielle devient, dans son raisonnement, un outil économique très concret : «Avec les nouvelles technologies, avec l’intelligence artificielle, on peut automatiser, simplifier et baisser fortement le coût d’appréhension du risque.» il s’agit de rendre l’analyse du risque moins coûteuse pour permettre aux établissements de crédit de mieux accompagner les petits projets. Dans la commande publique, M. Mezzour défend également une préférence pour la valeur créée sur le territoire. Emplois, recours aux compétences marocaines, production locale et retombées industrielles devraient aussi entrer dans l’équation.
Plus encore, pour les grands investissements, cette approche conduit à poser des exigences plus précises : transfert de technologie, recours aux ingénieurs marocains, création de capacités de recherche-développement et intégration industrielle, insiste l’invité de «L’Info en Face». M. Mezzour estime en effet que l’investissement étranger ou national ne doit plus être considéré uniquement comme une source de capitaux ou de capacités de production. Il doit aussi contribuer à l’accumulation de compétences, à la diffusion de la technologie et à l’épaississement du tissu industriel marocain. C’est cette notion de valeur conservée et développée sur le territoire qui relie, dans son propos, politique industrielle, emploi et souveraineté. Un investissement qui crée peu d’emplois, transfère peu de savoir-faire ou laisse peu de retombées locales répond imparfaitement aux objectifs qui lui sont assignés.
Un rendez-vous avec les électeurs
Revenant aux législatives du 23 septembre prochain, M. Mezzour candidat istiqlalien, dit aborder cette échéance avec le regard de celui qui a déjà exercé des responsabilités et qui entend désormais en rendre compte devant les électeurs. Même si au sein de la coalition gouvernemental «les priorités n’étaient pas toujours les mêmes et certains arbitrages ont pris du temps». En tout état de cause, M. Mezzour affirme assumer le bilan du gouvernement, avec ses avancées et ses insuffisances, tout en revendiquant une «nouvelle offre politique». À ce titre, il affiche clairement la volonté de corriger certaines limites : mieux relier l’investissement à l’emploi, demander davantage de contreparties aux bénéficiaires du soutien public, intervenir lorsque le marché ne protège plus suffisamment le pouvoir d’achat et faire de la valeur créée au Maroc un critère plus important des choix économiques.