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Migrants de retour au Maroc : entre le rejet familial et le regard de la société, un échec vécu dans l’opprobre

Ils ne sont ni clandestins ni réfugiés. Ce sont des Marocains rentrés chez eux après des années d’émigration, souvent contraints, parfois expulsés. Mais le retour au pays n’est pas un retour à la vie d’avant. Dans les quartiers populaires de Casablanca ou d’ailleurs, une force invisible les broie : la «Hadhia», cette surveillance sociale permanente qui transforme chaque regard de voisin en verdict. Entre maisons d’héritage surpeuplées, familles qui renient le revenant et traumatismes enfouis, le migrant de retour découvre que la frontière la plus infranchissable n’est pas celle de l’Europe, mais celle de sa propre société.

09 Avril 2026 À 16:41

«Je n’ai droit qu’à mon canapé.» Cette phrase, Hicham Houdaïfa, membre du Réseau marocain des journalistes des migrations (RMJM), l’a recueillie de la bouche d’un migrant de retour à Sidi Othmane, quartier populaire de Casablanca, dont les propres frères et sœurs lui contestaient jusqu’à sa part d’héritage dans la maison familiale. Le journaliste et co-directeur de la maison d’édition «En Toutes Lettres» l’a rapportée le 6 avril 2026 à Rabat, lors de l’atelier de formation sur les «migrations de retour» organisé par le RMJM et l’organisation italienne CEFA, au profit de journalistes et étudiants en journalisme.

Ce cas n’est pas isolé. Il illustre une dimension du retour migratoire que les statistiques ne saisissent pas et que les politiques publiques ignorent totalement : la violence sourde, sans coups mais sans répit, que la société inflige à ceux de ses enfants qui reviennent les mains vides. Les intervenants de cette formation (M. Houdaïfa, mais aussi Jamal Boutbagha de CEFA Maroc et Dounia Z. Mseffer, présidente du RMJM) ont tous convergé vers un même concept, un mot qui revient dans toutes les bouches dès qu’on parle du retour : la «Hadhia».



Le tribunal du quartier siège sans interruption La Hadhia, dans le parler marocain, désigne cette surveillance sociale permanente exercée par l’entourage : famille élargie, voisins, anciens amis du quartier. Un contrôle informel qui scrute, évalue, juge. Pour le migrant de retour, elle prend une dimension accablante. Celui qui est parti «pour réussir» et qui revient sans argent, sans statut, parfois sans carte nationale d’identité, s’expose à un verdict collectif sans appel : l’échec.

Jamal Boutbagha, qui travaille au quotidien avec ces personnes dans le cadre du projet ICARuS, a partagé un constat qui glace. «Un nombre considérable de personnes que nous accompagnons nous supplient : s’il vous plaît, ne dites pas à ma famille que j’ai été expulsé. Dites-leur que je suis juste en congé». Cette demande de dissimulation traduit l’intensité de la pression exercée par l’entourage. L’investissement familial consenti pour financer le départ : emprunts, mise en gage de biens, mobilisation de l’épargne collective, transforme le retour en trahison aux yeux des proches.

Hicham Houdaïfa a poussé l’analyse plus loin en questionnant l’image que la société marocaine projette d’elle-même. «Il faut se demander si cette image d’une société solidaire et soudée est réellement la réalité. J’ai passé quatre ans sur un projet en travaillant sur le terrain à Hay Sbata à Casablanca. Les conclusions sont frappantes.» Le journaliste a décrit une réalité faite de promiscuité et d’absence d’intimité, où le retour du migrant ne provoque pas un élan de solidarité, mais un réflexe de rejet.

Quand l’héritage familial devient un piège de pierre Les «diour al-waratha» (les maisons des héritiers) constituent le décor matériel de cette impasse. Ces habitations, transmises de génération en génération, sont divisées en chambres minuscules où cohabitent des familles de quatre à cinq personnes. «Quand vous imaginez un homme, dans la trentaine ou la quarantaine, qui n’a même pas son propre espace privé... il ne vit même pas son intimité avec lui-même», a décrit Sofia, agent CEFA.

Dans cet espace saturé, le revenant n’est pas perçu comme un membre de la famille qui rentre, mais comme un intrus supplémentaire. «Les autres héritiers voient quelqu’un qui vient les encombrer à nouveau. Ils vont jusqu’à lui nier son droit, alors qu’il est héritier comme eux», a poursuivi cette jeune femme de terrain. Pris dans un étau, sans revenu pour louer un logement ailleurs, sans carte d’identité pour obtenir un certificat de résidence, sans certificat de résidence pour refaire sa carte d’identité, le migrant de retour s’enfonce dans ce que Jamal Boutbagha a qualifié de «cercle vicieux administratif et social» dont certains ne sortent que par la rue.

Des jungles du Brésil aux nuits blanches de Casablanca La dimension psychologique du retour est peut-être la plus dévastatrice, et la moins visible. Car les trajectoires migratoires laissent des traces bien avant que le retour ne les aggrave. Jamal Boutbagha a décrit des itinéraires que les médias couvrent rarement. La route des Balkans d’abord : par la Turquie, puis des mois de marche à travers l’Europe de l’Est, où des centaines de Marocains se retrouvent bloqués dans des centres de détention, souvent dépossédés de leur passeport.

Plus sidérante encore, la route du Brésil. Des jeunes s’envolent vers São Paulo pour tenter de rejoindre la Guyane française (territoire européen) en traversant des forêts tropicales hostiles. «Ce qu’ils racontent est terrifiant. Ils croisent des passeurs violents, des animaux sauvages, et certains parlent de zones de non-droit absolu où règnent des cannibales. Les séquelles physiques et psychologiques de ces trajets sont indélébiles», a témoigné l’animateur territorial de CEFA. Il a complété le tableau en évoquant le cas d’un professeur universitaire qui a emmené ses enfants en Espagne avec un visa touristique pour les «abandonner» dans un centre d’accueil, pensant leur offrir un avenir, avant de revenir seul au Maroc.

Au retour, ces expériences se cristallisent en troubles durables : dépression, insomnies, perte de confiance, conduites addictives. Certains migrants bénéficiaient d’un suivi psychiatrique dans le pays d’accueil, avec des traitements médicamenteux réguliers. «En Europe, il était suivi en psychiatrie. Au Maroc, il n’a ni les moyens de consulter, ni l’accès aux médicaments qu’il prenait là-bas, parce qu’ils ne sont tout simplement pas disponibles ici», a expliqué Jamal Boutbagha.

Les femmes sont exposées à des vulnérabilités spécifiques que cet atelier de formation a mises en lumière. Leur parcours migratoire est marqué par un risque accru de violences physiques et sexuelles. Au retour, elles font face à un double écueil : la société marocaine accepte plus difficilement le retour d’une femme que celui d’un homme, et la famille tend à cloîtrer la revenante dans l’espace domestique. «On accepte le retour de l’homme, pas celui de la femme. Et si on l’accepte, on la cloître à la maison et on l’empêche de se montrer», a observé M. Boutbagha. Lorsqu’une femme revient avec un enfant, les portes de la réinsertion se ferment davantage encore, a-t-il ajouté.

L’hôpital, l’anonymat et les enfants de l’autre côté Pourquoi, malgré tout ce qu’ils ont enduré, veulent-ils repartir ? L’un des apports les plus éclairants de cette formation tient à l’analyse des motifs qui poussent les migrants de retour à envisager de reprendre la route. Jamal Boutbagha en a identifié trois, qui battent en brèche l’idée reçue d’une motivation exclusivement économique. Le premier est l’accès aux soins. «Un migrant me disait : là-bas, même sans papiers, je rentre à l’hôpital, on me soigne et on me donne mes médicaments gratuitement. Ici, si je n’ai pas d’argent, je meurs à la porte». Le fossé perçu dans la qualité des services de santé constitue un facteur d’attachement émotionnel à l’Europe que les politiques de retour ne prennent jamais en compte.

Le deuxième est la Hadhia elle-même. En Europe, même dans la précarité, ces personnes jouissent d’un anonymat libérateur. Au Maroc, elles se sentent épiées par le quartier, la famille, l’entourage. La possibilité de vivre sans être jugé représente une forme de liberté à laquelle elles refusent de renoncer. Le troisième facteur est celui des liens familiaux construits en Europe (enfants, conjoints laissés sur place) qui créent un ancrage affectif qu’aucun billet d’avion ne peut défaire.

En clôturant son intervention, Hicham Houdaïfa a rappelé aux journalistes et étudiants présents la posture à adopter au cas où ils seraient amenés à travailler sur le sujet. «La presse repose sur deux piliers majeurs : la recherche de la vérité et l’intérêt public. Quand nous traitons le sujet des migrants de retour, nous devons le faire avec une approche qui respecte leur dignité». Et de prodiguer un conseil de terrain : rencontrer ces personnes là où elles se sentent en sécurité, parfois loin de leur quartier, pour échapper, une fois encore, au regard de la Hadhia.
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