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Mercredi 08 Avril 2026
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Migrants marocains de retour : une vulnérabilité multidimensionnelle aggravée par le vide institutionnel

Ils sont des milliers chaque année à revenir au Maroc, expulsés d’Europe et d’autres pays ou contraints de rentrer faute de régularisation. Des citoyens marocains de plein droit, mais qu’aucune institution publique ne reconnaît comme catégorie spécifique. Ni l’Entraide nationale, ni l’ANAPEC ne disposent d’outils pour les identifier ou les accompagner. Un atelier de formation organisé les 6 et 7 avril 2026 à Rabat par le Réseau marocain des journalistes des migrations et l’organisation italienne CEFA a mis en lumière ce vide béant, données à l’appui. Pendant que Bruxelles systématise les renvois, Rabat n’a toujours pas de réponse en matière de réintégration.

Au troisième trimestre 2025, selon le bureau européen des statistiques Eurostat, 6.670 ordres de quitter le territoire d’un pays de l’Union européenne ont été délivrés à des ressortissants marocains. Sur ce total, environ 1.000 retours effectifs ont été enregistrés vers le Maroc, soit un chiffre en hausse de 6% par rapport au trimestre précédent. Ces données, présentées lors de l’atelier de formation tenu les 6 et 7 avril 2026 à Rabat dans le cadre du projet ICARuS, Initiative conjointe d’appui à la réintégration socioéconomique des Marocains du monde, dessinent une réalité que Dounia Zineb Mseffer, présidente du Réseau marocain des journalistes des migrations (RMJM), qualifie d’«angle mort médiatique et institutionnel».

«Ce sujet des Marocains de retour est souvent un angle mort dans les médias. Nous travaillons beaucoup sur la migration visible, comme celle des Subsahariens ou des Marocains résidant à l’étranger. Pourtant, le retour est une réalité présente dans nos quartiers et nos familles», a déclaré Dounia Z. Mseffer en ouverture des travaux. L’atelier, animé par Jamal Boutbagha de CEFA Maroc et le journaliste Hicham Houdaïfa, membre du Réseau actif du RMJM et co-directeur de la maison d’édition «En Toutes Lettres», ambitionnait justement de «sortir ce sujet de l’ombre en structurant une dynamique médiatique responsable, documentée et éthique».

Une stratégie européenne qui industrialise les expulsions

Le contexte européen constitue le premier facteur structurant de cette montée en puissance des retours. Le règlement adopté le 23 mars 2026 par le Parlement européen marque un tournant dans la politique migratoire de l’Union. Ce texte prévoit la mise en place d’un système de retour unifié à l’échelle des 27 membre de l’UE, la création de « hubs de retour » dans des pays tiers, qualifiés de centres de rétention déguisés par plusieurs ONG, l’allongement de la durée de rétention de 18 à 24 mois, la possibilité d’expulsions vers des pays avec lesquels le migrant n’a aucun lien, et la reconnaissance mutuelle des décisions d’éloignement via le Système d’information Schengen.

Les chiffres dévoilés lors de la formation illustrent l’ampleur du dispositif. En 2024, la France a délivré à elle seule 128.250 obligations de quitter le territoire (OQTF), devant l’Allemagne avec 57.075 et l’Espagne avec 51.025. Les Marocains se positionnent au deuxième rang des nationalités visées par ces mesures d’éloignement au sein de l’UE, avec 32.060 ordres, derrière les Algériens (37.655) et devant les Syriens (27.075), les Turcs (25.590) et les Afghans (23.080). En France, plus de 2.000 Marocains ont été effectivement éloignés en 2025, soit une hausse supérieure à 20% par rapport à l’exercice précédent. Le Maroc est par ailleurs lié depuis 1990 par des accords bilatéraux de réadmission avec l’Espagne, la France, l’Allemagne, le Portugal et la Belgique.

Hicham Houdaïfa a rappelé que le nouveau règlement européen allait plus loin que la simple accélération des renvois. Il conditionne désormais le nombre de visas accordés à chaque pays d’origine au niveau de coopération de celui-ci en matière de réadmission et de contrôle des frontières. Il instaure également des interdictions d’entrée sur le sol européen pouvant être permanentes lorsque la personne est considérée comme représentant un risque sécuritaire. Quant aux «mesures de détection» prévues par ce texte, elles préoccupent plusieurs organisations de défense des droits humains. «En Allemagne, l’article 87 du code de séjour oblige déjà de nombreuses autorités publiques, y compris les bureaux de protection sociale, à signaler les migrants non enregistrés aux services d’immigration. Les écoles et certains établissements de soins restent parmi les rares exceptions», a-t-il détaillé.

Le retour «volontaire», un habillage sémantique de la contrainte

Parallèlement aux expulsions, les dispositifs de retour dit volontaire se multiplient en Europe, avec des incitations financières croissantes. En décembre 2025, la France a porté son aide au retour de 2.500 à 3.500 euros, via l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), établissement public sous tutelle du ministère de l’Intérieur. En 2024, l’OFII a versé 6.908 aides au retour, en progression de 2,36% par rapport à 2023, principalement au profit de ressortissants géorgiens et albanais, les trois pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) atteignant le millier. L’Espagne a également annoncé en décembre 2025 un investissement de plus de 600.000 euros dans des projets d’aide au retour en partenariat avec l’OIM, dont la majeure partie est destinée aux migrants vulnérables bloqués au Maroc.

Mais le caractère volontaire de ces retours est frontalement contesté par les acteurs de terrain. Jamal Boutbagha a posé le constat sans détour : «Même ce qu’on appelle retour volontaire est, dans les faits, un retour contraint par l’absence de régularisation. S’il avait ses papiers, il resterait». L’intervenant a dénoncé ce qu’il appelle une «vente d’illusions» pratiquée par certaines agences européennes. «On promet aux migrants que s’ils acceptent de partir, ils auront un logement et un projet au Maroc. Une fois à l’aéroport de Casablanca, la réalité est tout autre. Ils se retrouvent seuls. Cela crée des tensions terribles avec la société civile marocaine, car les migrants pensent que c’est nous qui avons détourné l’argent promis par l’Europe».

Le Maroc dispose lui aussi de son propre programme de retour volontaire et assisté, initié en 2004, mais celui-ci vise exclusivement les ressortissants subsahariens en situation irrégulière sur le territoire national. En 2024, 2.196 migrants ont été reconduits vers 32 pays d’origine en collaboration avec l’OIM, la Côte d’Ivoire (523), le Sénégal (453), la Guinée (410) et le Mali (265) figurant en tête des nationalités concernées. Pour les Marocains de retour, en revanche, aucun programme équivalent n’existe.

Un vide institutionnel face à une vulnérabilité multidimensionnelle

C’est sans doute le constat le plus accablant qui ressort de cet atelier de formation. Alors que l’Union européenne rationalise ses mécanismes d’éloignement, le Maroc ne dispose d’aucun dispositif structuré pour prendre en charge ses propres citoyens de retour. La Stratégie nationale pour les Marocains résidant à l’étranger ne les inclut pas. L’Entraide nationale, dont les centres d’hébergement ciblent les femmes victimes de violence, les personnes âgées ou les sans-abris en période hivernale, offre une capacité d’accueil limitée à 12 à 16 places par structure.

Jamal Boutbagha a identifié plusieurs carences systémiques. «Dans les institutions publiques, il n’existe aucun outil de détection. La fiche d’accueil de l’Entraide nationale comporte le nom, l’âge, la situation familiale, mais aucune case ne demande si la personne a vécu une expérience migratoire. L’Agence nationale de soutien social, c’est la même chose». Cette absence de diagnostic explique que les migrants de retour ne soient identifiés qu’à un stade avancé de dégradation de leur situation, rendant toute intervention plus coûteuse et moins efficace.

Par ailleurs, la fragmentation des interventions entre acteurs (associatifs, institutionnels, sanitaires) aggrave l’invisibilité de ces parcours. Il n’existe ni mécanisme d’orientation entre institutions, ni système d’information partagé, ni protocole de prise en charge spécifique. «Chaque intervenant travaille de manière isolée. Il n’y a pas de parcours d’accompagnement formalisé : qui accueille ? qui diagnostique ? qui oriente ?» a résumé l’animateur territorial de CEFA.

ICARuS, un laboratoire face à un défi qui le dépasse Face à ce vide, le projet ICARuS tente de construire une réponse fondée sur une approche holistique de la réintégration. Des agents de proximité se déplacent vers les personnes concernées, réalisent un bilan social et de compétences, puis élaborent avec elles un programme individualisé pouvant inclure un soutien administratif et juridique, un accompagnement psychologique, une médiation familiale, un accès aux soins et un appui à la création de micro-entreprises, de l’idée initiale à la formalisation juridique de l’activité, en passant par la formation et la mise en réseau des bénéficiaires.

Le dispositif est actuellement expérimenté dans quatre zones pilotes : Agadir, Béni Mellal, Rabat et Oujda, où deux types de réseaux sont en cours de constitution : un «réseautage de services», qui recense l’offre existante des institutions et associations afin de construire des parcours d’orientation, et un «réseautage de réflexion» sous forme de groupes thématiques territoriaux. Mais les moyens restent dérisoires au regard de l’ampleur du phénomène. «En un an et demi, nous avons identifié 300 personnes dans notre base de données. D’autres organisations en comptent autant. Et encore, nous ne prenons en compte que les retours effectifs depuis 2024, pas ceux qui sont rentrés avant», a précisé Jamal Boutbagha. En face, l’Allemagne a procédé à elle seule à 22.787 renvois en 2025, tandis que 117.545 ressortissants de pays tiers ont reçu l’ordre de quitter un État membre au quatrième trimestre de la même année. Les autorités marocaines, quant à elles, affirment avoir déjoué 73.640 tentatives de migration irrégulière et secouru 13.595 personnes en mer en 2025.

Pendant ce temps, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) rapporte la mort de 660 personnes en Méditerranée au cours des deux premiers mois de 2026, soit une hausse de 128% par rapport à la même période de 2025. D’autres sources, comme les organisations Mediterranea Saving Humans et Refugees in Libya, avancent le chiffre de 1.000 décès sur la même période, en lien notamment avec la tempête Harry qui a frappé le centre de la Méditerranée après la mi-janvier. Le retour n’est plus un phénomène marginal dans les flux migratoires contemporains. Il en est devenu une composante structurelle. La question n’est plus de savoir s’il va s’intensifier, mais combien de temps encore le Maroc pourra se permettre de ne pas y répondre.
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