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Minerais critiques : l’Afrique peut-elle peser dans la chaîne de valeur mondiale ?

La richesse du sous-sol africain ne suffit plus à garantir au continent une place dans la nouvelle géographie mondiale des minerais critiques. Il faut pouvoir transformer, raffiner, financer, tracer et former. C’est autour de cette exigence que s’est structuré le débat lors de la rencontre organisée le 12 mai par le Policy Center for the New South (PCNS) et le Geology and Sustainable Mining Institute (GSMI), sous le thème «Matières premières critiques en Afrique : enjeux transversaux et perspectives émergentes».

13 Mai 2026 À 16:55

La ressource, seule, ne fait pas une stratégie. Elle donne un avantage, parfois considérable, mais elle ne crée ni usines, ni compétences, ni infrastructures. C’est toute la difficulté des minerais critiques pour l’Afrique : le continent entre dans cette nouvelle frénésie mondiale avec des atouts majeurs, au moment où les batteries, les éoliennes, les moteurs électriques et les technologies numériques redessinent la demande mondiale. Mais l’histoire minière africaine rappelle aussi les limites d’un modèle fondé sur l’exportation brute. La rencontre organisée le 12 mai par le Policy Center for the New South et le Geology and Sustainable Mining Institute a précisément interrogé ce passage délicat : comment transformer une richesse géologique en capacité industrielle, en emplois, en financement, en normes maîtrisées et en pouvoir de négociation.

La ressource ne suffit plus

Longtemps abordés comme de simples matières à extraire, les minerais critiques ont changé de portée. Ils irriguent désormais les secteurs névralgiques de l’industrie mondiale : énergies renouvelables, numérique, batteries, moteurs électriques et nouvelles dépendances stratégiques. C’est dire l’importance des enjeux en question, comme l’explique Fathallah Oualalou, Senior Fellow au (PCNS) : lithium, cobalt, manganèse ou terres rares ne valent plus seulement par leur présence dans le sous-sol, mais par les chaînes qu’ils alimentent et les équilibres industriels qu’ils recomposent. Dans cette course, la Chine garde une avance considérable dans le raffinage et la transformation, tandis que les États-Unis, l’Europe, le Japon, la Turquie ou encore la Corée du Sud cherchent à sécuriser leurs approvisionnements et à réduire leurs dépendances, souligne l’ancien ministre de l’Économie et des finances.

Pour leur part, les pays producteurs les moins développés se voient imposer des règles non équitables puisque la valeur du matériau est inégalement distribuée, comme l’affirme Oussama Tayebi, Senior International Relations Specialist au PCNS. Les pays producteurs demeurent exposés aux prix, aux contraintes logistiques et à une maîtrise limitée des segments les plus rémunérateurs. En face, les économies avancées légifèrent, financent, constituent des stocks stratégiques et nouent des alliances. Pour les pays africains, qui font face à des défis sociaux et économiques grandissants, une telle situation ne peut durer. Ils doivent être en mesure de tirer le meilleur parti de des richesses naturelles de leur sous-sol.

Transformer pour retenir l’emploi

À cet égard, Paul Noumba, professeur invité à l’Africa Business School de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), estime que les minerais critiques doivent devenir une priorité pour l’Afrique, non seulement parce qu’ils pèsent dans les chaînes mondiales, mais parce qu’ils peuvent répondre à une attente sociale massive : l’emploi. «Entre 10 et 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché de l’emploi» en Afrique. À cette échelle, exporter brut ne revient pas seulement à vendre une matière première. C’est aussi laisser partir une part de la valeur, des activités et des emplois qui auraient pu naître sur le continent. «Quand vous exportez la matière première brute, vous exportez en même temps les emplois», résume-t-il. La transformation locale du cuivre, des phosphates ou d’autres ressources devient alors plus qu’un choix industriel : un facteur de stabilité, de valeur et de développement.

Reste à rendre cette ambition praticable. La première étape se joue en amont : savoir précisément ce que l’on possède, en mesurer la valeur, puis bâtir autour de cette ressource des projets assez solides pour attirer les financements. Paul Noumba le rappelle à travers les infrastructures : une mine peut rendre un projet bancable lorsqu’elle crée la demande nécessaire. Routes, rail, énergie, eau... ces équipements ne se pensent pas en marge des projets miniers et industriels, mais avec eux. C’est dans cette articulation que peut commencer le passage de la ressource à la valeur.

Des chaînes régionales pour changer d’échelle

Abondant dans le même sens, Mounia Boucetta, Senior Fellow au PCNS, relève pour sa part que l’intégration régionale constitue l’un des passages obligés de cette montée en valeur. L’Afrique dispose d’un atout majeur : «elle recèle 30% des minerais critiques», mais cet avantage ne peut produire ses effets dans des marchés morcelés. «Si l’on ne raisonne pas en termes de chaînes de valeur régionales, les transformations ne pourront pas se produire», estime-t-elle. L’enjeu est alors double : atteindre la taille critique nécessaire aux investissements et harmoniser les cadres entre États. Standards, interopérabilité, corridors, certification, formalisation de secteurs encore traversés par l’informel, l’illicite et le trafic : la transformation suppose une architecture commune. Oussama Tayebi, rejoint cette lecture. Aucun pays africain ne détient seul l’ensemble des ressources, des infrastructures et des savoir-faire requis. Chacun possède «une pièce du puzzle». Reste à les assembler pour peser davantage face aux grands acheteurs mondiaux.

Technologie, réserves stratégiques et montée en valeur

Autre prérequis, la souveraineté industrielle, qui ne se mesure pas au nombre de gisements, comme le rappelle Abdellah Mouttaqi, directeur général de la Compagnie minière de Touissit et coordinateur du Projet IDMA au GSMI. Pour lui, la valeur s’installe là où l’on transforme, où l’on raffine, où l’on maîtrise les procédés. Produire est un point de départ, non une garantie. Un pays peut extraire sans retenir l’essentiel de la chaîne ; un autre peut peser davantage par ses capacités de traitement, son savoir-faire industriel et ses choix technologiques.

De là vient l’enjeu des réserves stratégiques. Les pays africains auraient tort d’exporter sans discernement des substances qui pourraient, demain, nourrir leurs propres filières. La liste des minerais critiques n’est jamais close : elle se déplace avec les usages, de la transition énergétique au numérique, de la défense aux technologies avancées. L’antimoine, cité lors des échanges, illustre cette évolution. Penser ces minerais suppose donc de regarder au-delà de la demande immédiate : répondre au marché, oui, mais sans compromettre les usages industriels futurs.

L’exploration demeure l’autre fragilité. Abdellah Mouttaqi évoque un ordre de grandeur d’environ un milliard de dollars investis en Afrique sur onze milliards d’investissements annuels. L’écart dit beaucoup : des ressources encore imparfaitement connues, une diversification freinée, une mise en valeur plus lente. La souveraineté industrielle commence là, bien avant l’exploitation : dans la cartographie, la formation des géologues, la structuration des projets et l’accès à des capitaux capables d’accompagner le temps long.

Former pour toute la chaîne

La montée en valeur passe également par les compétences. Oussama Tayebi insiste sur le rôle des universités : elles ne peuvent plus former uniquement pour l’amont, la géologie ou l’extraction. Elles doivent accompagner les segments où se concentrera demain la valeur : procédés, équipements, raffinage, innovation, métiers de transformation. Dans le même ordre d’idées, Mounia Boucetta identifie trois transitions – démographique, digitale et énergétique – comme autant de défis, mais aussi comme des accélérateurs possibles. Talents, maîtrise technologique et intelligence artificielle peuvent devenir des leviers de transformation, à condition que le continent investisse dans ses propres capacités et ne demeure pas simple fournisseur de matières premières.

Le Maroc, point d’appui d’une souveraineté à bâtir

Le Maroc ne part pas de rien dans cette recomposition. Abdellah Mouttaqi, rappelle ce que le pays peut faire valoir une tradition minière ancienne, un secteur libéralisé, des acteurs structurés, des infrastructures, un potentiel en énergies renouvelables et une position de passage entre l’Afrique et l’Europe. Mais cette base, aussi solide soit-elle, reste incomplète. L’exploration demeure insuffisamment financée, alors qu’elle commande tout le reste : la connaissance des ressources, leur diversification et leur mise en valeur.

À partir de là, Mehdi Benomar, Head of Research in International Relations au PCNS, partage cette lecture. Pour lui, La souveraineté ne se décrète pas. Elle ne procède ni de la seule abondance d’un gisement, ni d’une déclaration d’intention, ni d’un cadre juridique isolé. «Elle se construit patiemment, rappelle-t-il, dans l’accumulation des capacités concrètes : connaître et cartographier les ressources, assurer la traçabilité des chaînes, investir localement, former les géologues puis les profils avancés, mieux articuler les politiques publiques et créer une demande intérieure capable de soutenir l’effort industriel».

Le mot de la fin tient alors dans cette ligne. La ressource ouvre une possibilité ; elle ne crée pas seule la valeur. Celle-ci se forme dans les usines, les normes maîtrisées, les financements, les compétences, les infrastructures et, surtout, dans la capacité des pays africains à défendre ensemble leur place dans les chaînes mondiales.

La responsabilité favorise la confiance des investisseurs

Dans la course effrénée aux richesses souterraines, la question de la responsabilité se pose avec acuité. Et la traçabilité revient, dans les échanges, comme une exigence structurante. Johann Tuduri, directeur du programme scientifique «Ressources minérales et économie circulaire» au Bureau de recherches géologiques et minières, la rattache à l’approvisionnement responsable. Cette responsabilité, souligne-t-il, «ne commence pas au moment de l’extraction» : elle s’installe dès l’exploration, lorsque se définissent les pratiques, les standards et les premiers éléments de confiance. Daniel Monfort, chercheur au Bureau de recherches géologiques et minières, en précise la portée : «La traçabilité ne va pas mener une transformation directe.» Elle permet d’abord de gérer les risques, de documenter les chaînes de valeur et de rendre lisibles les exigences environnementales, sociales et de gouvernance. Paul Noumba en tire une autre leçon : le problème n’est pas toujours l’absence de normes, mais la capacité réelle à les appliquer.

À ce niveau, Abdellah Mouttaqi, directeur général de la Compagnie minière de Touissit et coordinateur du Projet IDMA au GSMI, élargit la focale. «Le piège, c’est justement de répondre aux problématiques du secteur minier par le seul secteur minier», avertit-il. Le code minier reste nécessaire, mais il ne peut pas tout porter. Fiscalité, investissement, transparence, environnement, droits des populations, lutte contre la corruption, accès aux technologies et capital humain relèvent d’un cadre plus vaste. La question minière devient ainsi une affaire de gouvernance industrielle.

Bachir Mouhyi, directeur de la Conformité ESG d’OCP Group, aborde cette exigence à partir de l’expérience d’un groupe industriel de référence. Pour lui, la conformité ESG (environnementale, sociale et de gouvernance), ne relève pas seulement de la contrainte. C’est aussi «un moyen» d’ouvrir des marchés, de créer de nouvelles activités et d’attirer des financements. Dans cet esprit, il rappelle qu’OCP Group a engagé plusieurs milliards de dollars sur cinq ans pour la décarbonation et l’augmentation durable de ses capacités de production. Le groupe, dit-il, vise la neutralité carbone en 2040, 100% d’électricité propre d’ici 2027 et 100% d’eau non conventionnelle dans ses productions. Cette trajectoire doit permettre de proposer un engrais plus sobre en carbone, produit sans eau conventionnelle et avec une électricité largement propre. Elle nourrit aussi la confiance des bailleurs de fonds et des agences de notation ESG. Pour Bachir Mouhyi, cette confiance repose sur trois ressorts : transparence, compétence et capacité à prouver la conformité aux attentes des parties prenantes.
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