Mounia Senhaji
06 Juillet 2026
À 18:40
Le Matin : La communauté marocaine en France et les Franco-Marocains vivent souvent ce type de rencontres de manière très particulière. Ce match peut-il être considéré comme un révélateur de la pluralité des identités contemporaines, où les appartenances nationales, culturelles et affectives ne s'opposent pas nécessairement ?Yassine El Yattioui : Réduire un France-Maroc à un simple affrontement sportif reviendrait à ignorer plusieurs décennies d'histoire commune, de mobilités humaines et de transformations sociologiques ayant profondément remodelé les deux sociétés. Pour des millions de Franco-Marocains, il ne s'agit pas de choisir entre deux appartenances exclusives, mais d'assumer une double socialisation, deux héritages et deux espaces affectifs qui coexistent sans nécessairement entrer en contradiction. Les sciences sociales ont depuis longtemps démontré que les identités ne sont ni figées ni exclusives. Elles évoluent selon les espaces, les temporalités et les expériences vécues. Le Franco-Marocain n'est donc pas «à moitié français et à moitié marocain». Il est pleinement français dans certaines dimensions de son existence, pleinement marocain dans d'autres, et souvent simultanément les deux. Aujourd'hui, près de deux millions de personnes en France possèdent un lien direct avec le Maroc, qu'il s'agisse de ressortissants marocains, de binationaux ou de Français d'origine marocaine. Les liens familiaux demeurent extrêmement intenses, comme l'illustre chaque été l'opération Marhaba.
Cette continuité explique pourquoi un match entre la France et le Maroc active simultanément plusieurs registres émotionnels. Beaucoup de Franco-Marocains ont grandi dans des écoles françaises, travaillent dans des institutions françaises, votent en France et participent pleinement à la vie civique du pays. Dans le même temps, ils parlent le darija ou l'amazigh à la maison, célèbrent les fêtes religieuses avec leur famille, suivent l'actualité marocaine et entretiennent des attaches permanentes avec les villes d'origine de leurs parents ou grands-parents. Cette pluralité identitaire n'est pas une anomalie. Elle constitue au contraire l'une des caractéristiques majeures des sociétés contemporaines. Le football offre précisément un espace où cette réalité devient visible.
L'expérience de la Coupe du monde 2022 avait parfaitement illustré cette complexité. Les images de familles arborant simultanément les deux drapeaux avaient davantage représenté la réalité quotidienne que les discours opposant systématiquement les appartenances nationales. En tant que Franco-Marocain, cette réalité prend une dimension particulièrement personnelle. Footballistiquement, je suis profondément un supporter du Mountakhab depuis ma tendre enfance. Cependant, la France représente mon pays de naissance, celui de l'école, de l'université et de nombreux engagements professionnels. Le Maroc représente les racines familiales, la mémoire, la langue, les vacances, les traditions et une immense partie de mon identité culturelle. L'une ne remplace pas l'autre, elles se complètent.
Ce match réactive-t-il davantage une rivalité symbolique entre deux nations, ou révèle-t-il surtout l’intensité des liens qui unissent encore le Maroc et la France ?
L'analyse historique conduit à privilégier la seconde lecture. Bien sûr, toute rencontre internationale demeure une confrontation sportive entre deux sélections nationales. Mais limiter un France-Maroc à cette seule dimension reviendrait à ignorer la profondeur des liens qui unissent les deux sociétés depuis plus d'un siècle. Ce match apparaît davantage comme un miroir des interdépendances franco-marocaines que comme une opposition entre deux mondes distincts. Le protectorat ouvre une séquence historique complexe, marquée à la fois par la domination coloniale, les transformations administratives, les investissements dans les infrastructures, mais aussi les résistances marocaines ayant conduit progressivement à l'indépendance de 1956. Cette mémoire demeure présente des deux côtés de la Méditerranée et continue d'influencer certaines perceptions réciproques.
Cependant, les relations franco-marocaines contemporaines ne peuvent être réduites à cet héritage colonial. Depuis l'indépendance, les deux États ont construit un partenariat particulièrement dense. Les échanges humains sont tout aussi considérables. La première communauté française à l'étranger est au Maroc. Inversement, la communauté marocaine représente l'une des plus importantes populations d'origine étrangère en France. Cette réalité crée un espace humain partagé où les familles, les entreprises, les universités et les associations entretiennent quotidiennement des relations transnationales.
Il est difficile de percevoir ce match comme une véritable opposition civilisationnelle. Les deux sociétés sont imbriquées à un niveau rarement observé entre deux pays. Les familles sont souvent réparties sur les deux rives de la Méditerranée. Les mariages mixtes sont nombreux. Les échanges universitaires se poursuivent chaque année. Les entrepreneurs investissent des deux côtés. Les artistes collaborent ensemble. Les chercheurs travaillent dans des programmes communs. Le football devient alors un langage partagé plutôt qu'un facteur de division.
Quel rôle les réseaux sociaux jouent-ils dans la construction du récit autour de ce match, notamment dans l’opposition entre fierté nationale, humour, rivalité symbolique et parfois crispations identitaires ?
Avant même le coup d'envoi, des millions de publications, de vidéos, de commentaires et de montages circulent sur TikTok, X, Instagram, Facebook ou Snapchat, façonnant les perceptions du match bien davantage que les médias traditionnels. Les réseaux sociaux ne commentent plus seulement l'événement : ils participent à sa fabrication. D'un point de vue sociologique, ces plateformes jouent un double rôle. Elles constituent d'abord des espaces d'expression identitaire où chacun peut afficher son appartenance nationale, culturelle ou familiale. Pour beaucoup de Franco-Marocains, les réseaux permettent également d'exprimer cette double appartenance sans devoir choisir un camp. Il n'est pas rare de voir des publications arborant simultanément les couleurs françaises et marocaines.
Les réseaux sociaux sont également devenus des espaces de créativité populaire. Les détournements humoristiques, les mèmes ou les références culturelles participent souvent à une compétition symbolique qui dépasse le football. Mais cette dynamique possède aussi son revers. Les algorithmes privilégient les contenus suscitant les réactions les plus fortes, favorisant la polarisation des échanges et rendant les positions nuancées beaucoup moins visibles. Dans ce contexte, un France-Maroc dépasse parfois le simple cadre sportif pour devenir un objet de débat idéologique. Une vidéo sortie de son contexte ou quelques débordements peuvent rapidement être présentés comme représentatifs de plusieurs millions de Franco-Marocains. Or la réalité est tout autre. La très grande majorité vit ces rencontres dans un esprit festif, familial et apaisé. Pourtant, ces scènes ordinaires deviennent rarement virales. Toute la responsabilité des utilisateurs, des médias et des responsables politiques consiste alors à ne pas confondre les excès de quelques-uns avec la réalité de plusieurs millions de citoyens. Le véritable enjeu n'est donc pas le football lui-même. Il réside dans notre capacité collective à empêcher qu'une rencontre sportive soit transformée en référendum identitaire.
La demi-finale Maroc-France de 2022 avait déjà marqué les esprits. Qu’est-ce qui a changé depuis dans la manière dont ce duel est perçu, au Maroc, en France et au sein des diasporas ?
La principale évolution réside dans le changement de statut du Maroc sur la scène internationale. En 2022, lors de la Coupe du monde au Qatar, les Lions de l'Atlas étaient perçus comme le «petit poucet» de la compétition. Quatre ans plus tard, cette lecture n'est plus pertinente. Le Maroc n'est plus considéré comme une équipe surprise, mais comme un outsider solide et durable du football mondial. La confrontation oppose désormais deux sélections appartenant au Top 10 du classement FIFA, dont la présence parmi les meilleures nations de la planète apparaît désormais crédible et légitime. Ce changement de perception modifie profondément les attentes, aussi bien au Maroc qu'en France et au sein des diasporas.
Entre 2022 et 2026, le football marocain n'a pas vécu sur son exploit qatari. Il a poursuivi une trajectoire ascendante remarquablement cohérente. Les investissements réalisés depuis plus d'une décennie par la Fédération Royale marocaine de football (FRMF), l'Académie Mohammed VI et les centres régionaux de formation ont continué à produire leurs effets. Les résultats obtenus dans les catégories de jeunes, ainsi que la médaille de bronze remportée lors des Jeux olympiques de Paris, ont confirmé cette dynamique. Pendant longtemps, les succès africains étaient souvent interprétés comme des performances ponctuelles. Désormais, le Maroc apparaît comme une puissance capable de produire des résultats dans la durée et à différents niveaux de compétition.
Au Maroc, cette nouvelle perception nourrit une confiance différente de celle de 2022. Il ne s'agit plus seulement de surprendre, mais de confirmer. En France également, le regard a évolué. Le Maroc est désormais considéré comme un adversaire redoutable, tactiquement mature, physiquement performant et capable de battre n'importe quelle sélection. Cette évolution modifie également le regard porté sur les joueurs binationaux. Leur choix de représenter le Maroc n'est plus interprété comme une décision par défaut mais comme l'expression d'un projet sportif ambitieux porté par une sélection devenue extrêmement compétitive. Cette transformation dépasse le football. Elle accompagne l'affirmation internationale du Maroc dans plusieurs domaines : diplomatie sportive, organisation de grandes compétitions, développement des infrastructures, rayonnement continental et préparation de la Coupe du monde 2030. Le football devient ainsi l'une des expressions d'une stratégie nationale plus large.
Si ce match devait raconter quelque chose de l’époque, que raconterait-il : la mondialisation du football, la montée en puissance du Maroc, la recomposition des identités, ou la nouvelle place du sport dans les relations internationales ?
Si ce France-Maroc devait raconter quelque chose de notre époque, il raconterait probablement tout cela à la fois. Mais plus profondément encore, il illustrerait un basculement géopolitique majeur : celui de la redistribution progressive des rapports de puissance entre un Nord longtemps dominant et des puissances émergentes du Sud qui contestent désormais, y compris dans le sport, les hiérarchies établies. Depuis une dizaine d'années, le Royaume a progressivement construit une véritable stratégie d'État autour du sport, et plus particulièrement du football. Cette politique ne relève pas uniquement de la performance sportive. Elle s'inscrit dans une vision beaucoup plus large de rayonnement international, d'influence diplomatique et d'affirmation stratégique.
Le Maroc est aujourd'hui le meilleur ambassadeur de cette montée en puissance du Sud global dans le domaine du football. Cette évolution dépasse largement le terrain. Elle raconte une redistribution plus globale des centres de gravité internationaux. Les puissances émergentes ne souhaitent plus uniquement participer aux institutions créées par les puissances historiques. Elles aspirent désormais à produire leurs propres normes, leurs propres modèles de gouvernance et leurs propres références d'excellence. Le football constitue un laboratoire particulièrement intéressant de cette évolution. Cette lecture est également africaine. Le parcours historique du Maroc en 2022, puis sa confirmation en 2026, ont profondément changé la perception du football africain. Pour de nombreux pays du continent, le Royaume est devenu la démonstration qu'une stratégie de long terme, fondée sur les infrastructures, la formation, la gouvernance et les investissements, permet désormais de rivaliser durablement avec les meilleures nations mondiales.
Au fond, ce France-Maroc raconte moins une opposition qu'une transition historique. Il symbolise le passage d'un monde où la puissance sportive était concentrée entre quelques États occidentaux à un système beaucoup plus multipolaire où des acteurs émergents redéfinissent progressivement les rapports de force. Ce quart de finale n'est donc pas uniquement un match de football. Il est le reflet d'un ordre international en mutation.
Après toutes ces analyses, permettez-nous une question plus légère : si l'on met de côté l’enseignant-chercheur, que nous dit le supporter ? Quel est votre pronostic pour ce Maroc-France ?
Espérons une victoire pour le Maroc en guise de symbole. Nous avions perdu contre le Portugal lors de la Coupe du monde 2018 et injustement fait match nul contre l'Espagne, lors de la même édition. 2022 a été la possibilité d'avoir la revanche sur les deux. Espérons le même symbolisme pour 2026 contre la France par rapport à la défaite de 2022 en demi-finale.