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Morocco Today Forum ouvre le débat sur « le Maroc à une seule vitesse »

La neuvième édition du Morocco Today Forum s’ouvre ce vendredi à Errachidia. Organisé par le Groupe Le Matin en partenariat avec le Conseil de la région de Draâ-Tafilalet, ce rendez-vous, placé sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, réunira décideurs, élus, experts, chercheurs, acteurs économiques et représentants de la société civile autour d’un enjeu devenu central : faire du développement territorial un moteur d’émergence nationale, de cohésion sociale et de justice spatiale.

M. Haitami donnant le coup d'envoi de la 8ème édition du MTF tenue l'année dernière à Rabat.

23 Juillet 2026 À 16:00

C’est à Errachidia, loin des grandes métropoles et au plus près des réalités que cette édition entend interroger, que s’ouvre ce vendredi la neuvième édition du Morocco Today Forum. Placée sous le thème «Le Maroc des territoires : pour une émergence intégrée et inclusive», la rencontre ambitionne de faire du développement local non plus seulement un objet de diagnostic, mais un chantier concret, mesurable à l’aune de ses effets sur la vie quotidienne des citoyens.

Le choix de cette thématique intervient à un moment déterminant. Le Maroc a engagé, au cours des dernières décennies, de grands chantiers structurants et des réformes majeures qui ont profondément transformé ses infrastructures, son économie et ses politiques sociales. Ces avancées n’ont toutefois pas effacé toutes les disparités entre les régions, ni entre les espaces urbains et ruraux. L’accès aux services publics, le désenclavement, la mobilité, l’emploi, l’attractivité économique ou encore la qualité du cadre de vie demeurent autant de défis pour garantir à chaque citoyen les mêmes possibilités de développement, quel que soit son lieu de résidence.



C’est précisément cette équation que le MTF se propose de mettre au centre du débat : comment faire en sorte que les dynamiques nationales se traduisent par des changements visibles dans tous les territoires ? Comment passer des architectures institutionnelles et des programmes annoncés à des réalisations qui améliorent concrètement l’accès à la route, à l’eau, aux soins, à l’école, aux transports ou aux réseaux de télécommunication ?

Pour Mohammed Haitami, président-directeur général du Groupe Le Matin, l’enjeu consiste désormais à dépasser le constat, largement documenté, des inégalités régionales. Il s’agit de suivre le déploiement des solutions et d’en évaluer l’impact réel sur la vie des populations. Les résultats doivent notamment permettre aux habitants des zones éloignées de rejoindre plus facilement les établissements de santé, les marchés ou les services administratifs, y compris lorsque les conditions climatiques compliquent les déplacements.

Faire dialoguer l’expertise et les réalités du terrain

Le MTF 2026 s’inscrit dans la continuité d’une réflexion engagée en amont à travers un workshop d’orientation stratégique ayant réuni des représentants de l’administration, des élus, des acteurs de la société civile, des économistes, des sociologues et des spécialistes du développement territorial. L’objectif est de croiser les regards et d’éviter une lecture exclusivement institutionnelle des écarts entre les régions. «Le Morocco Today Forum veut faire dialoguer l’expertise, les décideurs et les réalités du terrain», souligne M. Haitami. Cette démarche vise à rapprocher la décision publique des besoins effectivement exprimés dans les territoires, mais aussi à confronter les politiques et les dispositifs existants aux attentes concrètes des citoyens. Cette philosophie prend une résonance particulière à l’heure où la nouvelle génération de programmes de développement territorial intégré ouvre une nouvelle étape.
Le Forum entend ainsi interroger les leviers d’une émergence plus équilibrée, reposant à la fois sur la réduction des inégalités, la valorisation des potentialités propres à chaque région et l’accélération du développement local comme facteur de prospérité partagée. Il ne s’agit donc pas d’appliquer partout les mêmes solutions. Chaque territoire possède ses propres besoins, ses contraintes, ses ressources et sa trajectoire. «Aucune région ne ressemble à une autre», rappelle M. Haitami. Une commune peut avoir besoin en priorité d’une route, une autre d’un établissement de santé, d’un internat ou d’un équipement social. La réponse publique doit par conséquent partir de diagnostics locaux précis et préserver une marge de souplesse suffisante dans la programmation et l’exécution des projets.

Errachidia, un choix porteur de sens

Le choix d’Errachidia ne relève pas uniquement de la décentralisation géographique de l’événement. Il donne corps au thème de cette édition. Chef-lieu de Draâ-Tafilalet, la ville se trouve au cœur d’une région qui concentre nombre des défis au programme du Forum : stress hydrique, enclavement, mobilité, connectivité et attractivité. Mais elle dispose également d’un patrimoine remarquable, de ressources naturelles, d’un potentiel économique important et de multiples possibilités de création de valeur. «Draâ-Tafilalet constitue un terrain particulièrement significatif pour aborder la question du développement territorial. La région dispose de ressources encore insuffisamment valorisées, notamment dans les secteurs minier, agricole, agroalimentaire et touristique», estime le PDG du Groupe Le Matin.

La filière des dattes, les cultures maraîchères, les paysages désertiques ainsi que des destinations telles que Merzouga ou Erfoud peuvent soutenir davantage la création de richesse et d’emplois. Leur développement suppose toutefois une meilleure connectivité, des capacités d’hébergement suffisantes, une promotion adaptée et une offre répondant aux attentes des visiteurs. À bien des égards, Draâ-Tafilalet reflète ainsi ce «Maroc des territoires» que le Forum veut mettre en lumière : un Maroc aux réalités contrastées, riche de ses différences, mais encore confronté au défi de transformer ses potentialités en opportunités durables.

De la régionalisation avancée à l’impact concret

Les travaux du Forum seront structurés autour de trois panels complémentaires. Le premier, intitulé «De l’architecture à l’impact : la régionalisation avancée à l’aune des nouvelles orientations Royales», examinera les conditions nécessaires pour traduire l’ambition institutionnelle de la régionalisation en résultats perceptibles par les citoyens. Les débats porteront sur la gouvernance, le financement, le transfert des compétences et l’articulation entre les différents instruments de développement régional. Ils interrogeront également les modalités d’évaluation des politiques territoriales. Car la réussite d’un programme ne peut plus être appréciée uniquement à travers les budgets mobilisés ou le nombre d’équipements réalisés. Elle doit aussi se mesurer à leur utilité, à leur accessibilité et à leur capacité à répondre durablement aux besoins des populations.

Le renforcement des capacités locales constituera un autre volet majeur de cette réflexion. La montée en compétence des élus et des cadres territoriaux apparaît indispensable pour concevoir, piloter et évaluer les projets, mais aussi pour permettre aux collectivités d’assumer pleinement leurs responsabilités. Elle doit s’accompagner d’une gouvernance renforcée des structures régionales chargées de l’exécution et d’une vision de long terme, capable de dépasser les échéances électorales et d’atteindre les communes les plus éloignées.

Construire des territoires attractifs pour les citoyens et les entreprises

Le deuxième panel sera consacré à l’attractivité des territoires pour les citoyens et les entreprises. Il examinera les conditions permettant de faire émerger des régions aux vocations économiques claires, capables d’attirer les investissements, de créer des emplois et d’offrir un cadre de vie de qualité. L’investissement public demeure essentiel, mais il ne peut produire tous ses effets sans une mobilisation accrue du secteur privé. L’attractivité ne se limite cependant ni aux avantages fiscaux ni aux infrastructures. Elle dépend également de la qualité du cadre juridique, de la logistique, des compétences disponibles et des services proposés aux familles. Une entreprise qui envisage de s’implanter dans une région doit pouvoir y trouver les profils dont elle a besoin. Ses collaborateurs doivent, eux aussi, disposer d’écoles, de services de santé, de logements et d’un environnement correspondant à leurs attentes. L’attractivité économique et la qualité de vie apparaissent ainsi indissociables. Cette dynamique rejoint le chantier de l’État social. La valorisation des ressources régionales et la création d’emplois doivent permettre aux populations de gagner progressivement en autonomie économique. Les aides directes demeurent indispensables pour les catégories vulnérables, mais l’objectif de long terme reste de réduire la dépendance par l’activité, l’investissement et l’élargissement des possibilités offertes dans les différents territoires.

Le numérique pour réduire les distances

Le troisième panel explorera le rôle du digital et de l’intelligence artificielle au service de l’humain et de la gouvernance. Les technologies numériques peuvent améliorer l’accès aux services publics, renforcer l’efficacité de l’action publique et contribuer à réduire les fractures territoriales. «Le numérique et l’intelligence artificielle peuvent contribuer à réduire les distances et à accélérer la transformation des territoires. Leur utilisation doit cependant s’inscrire dans une gouvernance claire et répondre à des besoins identifiés, plutôt que de constituer une finalité en soi», souligne Mohammed Haitami. Télémédecine, services administratifs à distance, enseignement numérique, gestion intelligente des ressources ou aide à la décision publique : les usages possibles sont nombreux. Leur pertinence dépendra toutefois de leur capacité à améliorer les services rendus aux citoyens et à ne pas créer de nouvelles formes d’exclusion dans les zones les moins connectées.

Un Forum tourné vers les solutions

Lancé en 2016 sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Morocco Today Forum s’est imposé comme une plateforme de réflexion et d’échange sur les grands enjeux de développement du Royaume. Chaque édition rassemble des responsables publics, des experts, des acteurs économiques et des représentants de la société civile, avant de donner lieu à la production d’un Livre blanc réunissant les recommandations issues des débats. À travers cette neuvième édition, le Groupe Le Matin entend également réaffirmer la fonction citoyenne des médias. Pour Mohammed Haitami, la presse doit attirer l’attention sur les difficultés, faire entendre les différentes voix et participer à la recherche de solutions, sans céder ni au pessimisme ni à la complaisance. En portant cette année le débat à Errachidia, le Morocco Today Forum veut ainsi rapprocher la réflexion nationale des réalités locales et contribuer au passage du diagnostic à l’action. L’ambition est claire : faire émerger un modèle dans lequel le développement ne se juge pas seulement à la performance économique, mais à sa capacité à améliorer la vie de chaque citoyen. Car le Maroc de demain ne peut être un Maroc à deux vitesses. Il doit être un Maroc qui avance, avec tous ses territoires, vers un même avenir.

Tariq Akdim : «Le développement territorial doit améliorer la vie quotidienne des populations»

Le développement territorial ne peut plus être envisagé comme une simple déclinaison locale des politiques publiques nationales. Pour Tariq Akdim, économiste et spécialiste des politiques publiques territoriales, il doit d’abord répondre à une question concrète : dans quelles conditions les populations vivent-elles réellement dans leur territoire ? Invité d’une édition spéciale de «L’Info en Face», organisée en marge de la 9ᵉ édition du Morocco Today Forum autour du thème «Le Maroc des territoires : pour une émergence intégrée et inclusive», l’expert a défendu une approche qui place les habitants et leur quotidien au centre des politiques de rééquilibrage régional. «Le territoire d’aujourd’hui n’est pas seulement un espace où se produisent des politiques publiques. C’est un espace du vécu, un espace où vivent les gens», souligne-t-il.



À ses yeux, les enjeux territoriaux ne doivent plus être abordés uniquement à travers les infrastructures, les investissements ou les indicateurs de création de richesse. Ils doivent aussi être évalués à l’aune de l’accès à l’eau, aux soins, à l’école, à la mobilité et aux autres services indispensables à la vie quotidienne. Tariq Akdim résume cette évolution par la notion d’«habitabilité territoriale», qu’il présente comme la capacité d’un espace à offrir à sa population des conditions de vie dignes et durables. «Ce sont des enjeux d’habitabilité territoriale, c’est-à-dire comment vivre dans un territoire», explique-t-il. Cette approche implique de dépasser les modèles uniformes. Les mêmes politiques ne peuvent pas, selon lui, être appliquées de manière identique à une métropole, une province rurale, une région montagneuse ou un territoire confronté au stress hydrique. Chaque espace possède sa propre trajectoire, son histoire, ses ressources, mais aussi ses contraintes démographiques et sociales.

L’économiste plaide ainsi pour une «différenciation territoriale», fondée sur une lecture fine des réalités locales. «Chaque territoire doit être pensé en fonction non seulement de l’offre publique au niveau national, mais également de ses capacités», insiste-t-il. L’objectif ne serait donc plus de reproduire partout les mêmes équipements, mais d’adapter les interventions publiques aux besoins et aux possibilités de chaque région. Cette exigence est d’autant plus importante que les dynamiques territoriales connaissent de profondes mutations. Transition démographique, déplacements de population, urbanisation, recul de certaines zones rurales et pression croissante sur les grandes agglomérations modifient rapidement la carte des besoins.

Pour M. Akdim, il devient impossible de programmer une école, un centre de santé ou une infrastructure routière sans prendre en considération les mouvements de population. «Il ne faut plus analyser le territoire avec la seule offre économique, mais davantage selon la distribution de la population dans le territoire national», affirme-t-il. Certaines régions continueront à attirer les investissements et les équipements structurants, tandis que d’autres risquent de «perdre de vitesse». Dans ce contexte, la disponibilité de données territorialisées apparaît comme un préalable. L’expert appelle à renforcer les capacités d’analyse et d’évaluation, notamment pour mieux mesurer l’évolution des populations, leurs déplacements et leur accès aux services publics. Il estime que le Haut-Commissariat au Plan doit pouvoir aller au-delà de la production de statistiques générales et jouer un rôle accru dans l’analyse des transformations territoriales. «Nous avons besoin de données qui permettent de comprendre les mutations qui existent au niveau territorial», relève-t-il.

L’un des principaux constats dressés au cours de l’émission concerne la concentration persistante de la richesse et des grands investissements dans un nombre limité de régions. Les zones d’accélération industrielle, les grands équipements et les projets structurants bénéficient principalement aux territoires déjà les plus attractifs, au risque d’accentuer les écarts avec les régions moins intégrées aux dynamiques économiques nationales. Les futurs Programmes de développement territorial intégré doivent précisément contribuer à corriger ces déséquilibres. Mais Tariq Akdim met en garde contre l’idée selon laquelle une enveloppe budgétaire suffirait, à elle seule, à mettre fin aux fractures régionales. «On a tendance à croire que c’est parce qu’on va mobiliser des financements qu’on va finir avec les inégalités. Or les inégalités ne sont pas induites seulement par l’offre économique», prévient-il.

La répartition des ressources devra donc reposer sur des critères plus larges que le seul poids économique des régions. Le revenu moyen par habitant, l’accès aux services de base, l’éloignement géographique, la mobilité des populations et l’exposition aux risques climatiques devraient, selon lui, être pris en compte. L’économiste évoque à ce titre la nécessité de garantir une forme de «minimum territorial» aux populations les plus éloignées des grands centres. «Même si vous êtes deux ou trois habitants dans un village appartenant à une commune rurale, l’État doit vous assurer un minimum de services publics : l’eau, l’électricité, la route et l’accès aux soins», affirme-t-il.

La question de l’eau occupe une place particulière dans cette nouvelle hiérarchie des priorités. Plusieurs territoires sont confrontés à une vulnérabilité hydrique croissante, aggravée par les changements climatiques. Les incendies de forêt, la déforestation et la dégradation des écosystèmes imposent également d’intégrer la résilience climatique dans la programmation territoriale. Pour M. Akdim, une répartition équitable ne signifie donc pas nécessairement une distribution identique des financements entre toutes les régions. Elle suppose au contraire de «donner davantage de fonds aux régions où le besoin est le plus pressant».

L’autre défi concerne la gouvernance. Les collectivités territoriales disposent déjà de leurs propres instruments de planification, à travers les plans d’action communaux, les programmes de développement régional et les programmes de développement des provinces et préfectures. Les nouveaux dispositifs devront s’articuler avec ces cadres sans créer de chevauchements ni diluer les responsabilités. L'invité rappelle également que le transfert des compétences et de l’autonomie financière aux collectivités doit rester progressif. Cette évolution dépend, selon lui, de la capacité des acteurs locaux à consolider la transparence, la redevabilité et la qualité de la gouvernance territoriale. Il appelle, dans le même temps, à renforcer l’implication des citoyens dans la gestion de la chose locale. Le succès des politiques territoriales dépendra aussi de la capacité des populations à suivre les programmes, à évaluer leurs résultats et à demander des comptes aux institutions et aux élus.

Au-delà des dotations publiques, l’économiste estime enfin que les territoires devront diversifier leurs ressources. La coopération décentralisée, les financements internationaux et les partenariats avec le secteur privé peuvent accompagner les projets, à condition qu’ils répondent à des besoins locaux clairement identifiés. «Il ne faut pas s’arrêter au budget alloué. Rien n’empêche d’aller chercher, dans le cadre de la coopération internationale, d’autres fonds pour accompagner la transition», observe-t-il. Tariq Akdim ne remet pas en cause l’utilité des grands projets. Il considère toutefois que leurs effets doivent se diffuser dans les économies locales et entraîner les entreprises, les compétences et les populations des territoires concernés. «Les grands projets sont très importants. Le pays en a besoin comme locomotives. Mais il faut aussi entraîner tout l’écosystème dans les territoires», soutient-il.

Le changement attendu ne relève donc pas uniquement d’un nouvel arbitrage budgétaire. Il suppose une transformation plus profonde de la manière de concevoir l’action publique territoriale. Pour l’économiste, la priorité ne doit plus être seulement de rendre une région attractive pour les investisseurs, mais d’en faire un espace dans lequel les habitants peuvent vivre, travailler, se déplacer et accéder dignement aux services publics. «Cette transformation doit être un enjeu non pas seulement d’attractivité, mais d’habitabilité», conclut-il. Une évolution qui conditionnera, selon lui, la capacité des nouveaux programmes à réduire concrètement les écarts entre les territoires et à dépasser la réalité d’un Maroc à deux vitesses.
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