Hiba Chaker
03 Juin 2026
À 16:53
Cinq ans après son adoption, le
nouveau modèle de développement (NMD) a-t-il tenu toutes ses promesses ? Conçu comme la boussole stratégique devant guider le Maroc vers l’émergence à l’horizon 2035, ce cap ambitieux est aujourd’hui confronté à la dure réalité des chiffres et du terrain. Le
rapport d'évaluation publié par le
Centre de prospection économique et sociale (CPES), sous la direction de son président,
Ali El Rhanbouri, dresse un état des lieux sans concession. Si les chantiers d'infrastructure et la protection sociale affichent des progressions indéniables, le moteur économique, lui, montre des signes d'essoufflement, piégé par des maux structurels persistants et une conjoncture internationale hostile.
Les victoires de l'État providence
C'est le grand succès de ce premier quinquennat : le déploiement massif de l'État social. Le rapport du CPES met l'accent sur une accélération spectaculaire de la couverture médicale. Le nombre de bénéficiaires de l’assurance maladie obligatoire (AMO) a bondi pour atteindre plus de 32 millions de personnes en 2025, soit environ 88% de la population, contre seulement 42 % avant le lancement de la réforme. En parallèle, le programme d’aide sociale directe, amorcé en décembre 2023, a bénéficié en 2025 à près de 4 millions de familles (environ 12,5 millions d'individus), mobilisant une enveloppe budgétaire colossale de 40,5 milliards de dirhams.
Sur le front de l'investissement public, le Royaume n'a pas lésiné sur les moyens, affichant un budget d'investissement public programmé record de 380 milliards de dirhams pour 2026. Le Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, a ainsi pu vanter devant le Parlement la validation par la Commission nationale des investissements de 381 projets, totalisant 581 milliards de dirhams. Les flux d'investissements directs étrangers (IDE) ont suivi cette tendance haussière, passant de 32 milliards de dirhams en 2021 à plus de 56 milliards de dirhams en 2025. De même, la transition verte progresse : la capacité installée en énergies renouvelables a atteint 4,85 GW en 2025, maintenant le Maroc à la 8e place mondiale de l’Indice de performance climatique. Autre point de satisfaction, la course contre le stress hydrique s'accélère avec 17 stations de dessalement de l'eau de mer opérationnelles, l'ambition étant de produire 1,7 milliard de mètres cubes par an d’ici 2030.
Le «Royaume des deux vitesses»
Pourtant, derrière cette vitrine d'infrastructures se cache une réalité macroéconomique plus sombre. Alors que le NMD tablait sur une croissance annuelle supérieure à 6% pour garantir un véritable décollage, l’économie nationale est restée bridée dans un couloir médiocre, oscillant entre 3 et 4% au cours des dernières années. Ce différentiel de croissance se paie cash sur le marché de l'emploi. Le document souligne ainsi que le taux de chômage a atteint 13% en 2025, laissant plus de 1,6 million de Marocains sur le carreau. Plus alarmant encore, le chômage frappe de plein fouet les jeunes de 15 à 24 ans, dont plus d'un tiers est sans emploi. Le rapport révèle le chiffre choc issu des données du Conseil économique, social et environnemental : le Maroc compte près de 1,5 million de «NEET», ces jeunes exclus à la fois du système éducatif, de la formation et du marché du travail.
Le rapport soulève également une profonde fracture territoriale en matière de création de richesse. Trois régions seulement, à savoir Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, accaparent 58,5% du PIB national. À elle seule, la région de Casablanca-Settat génère plus de 32% de la richesse du pays. De plus, malgré le recul du taux de pauvreté multidimensionnelle au niveau national (passant de 11,9% en 2014 à 6,8% en 2024), 72% des personnes pauvres restent concentrées dans le monde rural. Le PIB par habitant plafonne quant à lui à 3.993 dollars par an en 2024 selon la Banque mondiale, un niveau jugé «en deçà des ambitions du nouveau modèle de développement et des performances des pays émergents concurrents».
Effets d'aubaine, corruption et dérive technocratique : ce qui fait grincer l'opinion
C'est le volet le plus politique et le plus propice aux débats passionnés : le rapport met en lumière un détournement implicite des bénéfices de certaines réformes au profit d'intérêts privés. Le cas du secteur de la santé est emblématique : alors que l'AMO se voulait le socle de l'hôpital public, le document révèle que près de 90% des dépenses d'assurance maladie liées aux soins et à l'hospitalisation profitent en réalité aux cliniques et institutions privées, laissant les structures publiques sous-équipées et exsangues.
Le rapport revient également sur le scandale du secteur des carburants, qualifié d'exemple type «de pratiques anticoncurrentielles, d'ententes illicites et d'échanges d'informations» qui ont poussé le Conseil de la concurrence à infliger de lourdes sanctions financières aux compagnies pétrolières. De même, les aides à l'importation de bétail et de viandes rouges ont essuyé de vives critiques. Le rapport se fait l'écho de l'indignation populaire en soulignant qu'une part importante de ces subventions publiques a fini dans les poches d'une caste restreinte d’importateurs et d'intermédiaires, les fameux «Frakchia», sans impact tangible sur le panier de la ménagère.
Enfin, le CPES pointe du doigt deux boulets qui lestent l'économie nationale : l'informel et la corruption. Selon une étude de Bank Al-Maghrib citée dans le texte, l'économie informelle représente toujours près de 30% du PIB, privant l'État de précieuses ressources fiscales. Quant à la corruption, son coût annuel est estimé à 50 milliards de dirhams par l’Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption (INPPLC), tandis que le pays stagne à la 99e place mondiale de l'Indice de perception de la corruption. In fine, le diagnostic est sans ambiguïté : pour éviter que le NMD ne devienne une coquille technocratique déconnectée des attentes des citoyens, le think tank appelle urgemment à «passer d’une économie de croissance pure à une économie de l'emploi» et à engager une lutte frontale contre les rentes et la concentration économique. Sans cette thérapie de choc, le risque est grand de voir s'élargir la fracture entre la lointaine arithmétique des ministères et la vie quotidienne des citoyens.