Yousra Amrani
04 Septembre 2026
À 17:00
C’est une nouvelle photographie du
handicap au Maroc, plus précise mais aussi plus préoccupante, que vient de livrer la troisième Enquête nationale consacrée à cette question. Présentés jeudi à Rabat par
Abdeljebbar Rachidi, secrétaire d’État chargé de l’Insertion sociale, les premiers résultats situent le taux de prévalence du handicap à
8,7% de la population, contre 6,8% lors de la précédente enquête réalisée en 2014. Une progression de 1,9 point en douze ans.
Mais derrière cette hausse se cache une réalité statistique plus complexe. Elle ne saurait être interprétée comme la seule traduction d’une augmentation mécanique du nombre de personnes en situation de handicap. La nouvelle enquête repose en effet sur des outils de mesure plus fins, permettant notamment de mieux identifier les difficultés fonctionnelles et certaines situations qui pouvaient auparavant échapper aux radars statistiques. Elle intègre également, pour la première fois, les cas d’autisme. L'enjeu est de taille : mieux compter pour mieux comprendre, et surtout mieux agir.
Près d’une famille sur trois directement concernée
Le chiffre national de 8,7% ne dit d'ailleurs qu'une partie de la réalité. Un autre indicateur donne la mesure de l'empreinte sociale du handicap : 29% des ménages marocains comptent au moins une personne en situation de handicap, soit près de trois familles sur dix. La comparaison avec 2014 est éloquente. À l'époque, environ un ménage sur quatre était concerné. Douze ans plus tard, on se rapproche d'un ménage sur trois.
Ce basculement rappelle que le handicap dépasse largement la situation individuelle de la personne concernée. Ses répercussions s'étendent à l'ensemble du cercle familial : prise en charge quotidienne, soins, accompagnement, mobilité, disponibilité des proches, mais aussi dépenses supplémentaires et, parfois, renoncement à certaines activités professionnelles. Les résultats préliminaires font par ailleurs apparaître une proportion d'environ 2,3% pour les situations de handicap sévère, catégorie pour laquelle les besoins en accompagnement, en aides techniques et en services spécialisés deviennent particulièrement déterminants.
Une enquête de grande ampleur après douze ans d'attente
Ces résultats sont l'aboutissement d'une opération statistique d'envergure. Selon les données présentées jeudi, l'enquête a été conduite pendant neuf mois auprès d'un échantillon de 20.412 ménages, fourni par le Haut-Commissariat au Plan. Quelque 236 enquêteurs, répartis en 47 équipes, ont été mobilisés autour d'un questionnaire comportant près de 300 points. Lancée officiellement le 21 janvier dernier, cette troisième enquête intervient douze ans après celle de 2014. Elle associe notamment le ministère de la Solidarité, de l'insertion sociale et de la famille, le secrétariat d'État chargé de l'Insertion sociale, le HCP, l'Observatoire national du développement humain et le Fonds des Nations unies pour la population. Un mémorandum d'entente avait été signé entre ces institutions afin d'encadrer leur coopération.
L'ambition affichée dès son lancement était d'aller au-delà d'un simple dénombrement. L'enquête doit mesurer la prévalence du handicap aux niveaux national et régional, mais également documenter les conditions d'accès des personnes concernées à la santé, à l'éducation, à la formation, à l'emploi et à la protection sociale.
De 2,4 à 14,2% : le handicap révèle aussi une fracture territoriale
C'est sans doute l'un des enseignements les plus saisissants de cette nouvelle enquête. Derrière la moyenne nationale de 8,7% apparaissent des écarts régionaux considérables. Béni Mellal-Khénifra affiche le taux le plus élevé, avec 14,2%, devant Fès-Meknès (12%) et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma (11,7%). La région Rabat-Salé-Kénitra atteint pour sa part 10,4%, tandis que l'Oriental se situe à 9,1%. À l'autre extrémité du tableau, Dakhla-Oued Eddahab affiche 2,4%, Casablanca-Settat 4,6%, Draâ-Tafilalet 5,9% et Souss-Massa 6,2%. L'écart entre les deux extrêmes est donc presque de un à six.
Ces différences territoriales appellent toutefois à la prudence : elles devront être éclairées par l'analyse détaillée des caractéristiques démographiques, sanitaires et socio-économiques des régions ainsi que par la méthodologie de l'enquête. Elles n'en constituent pas moins un indicateur précieux pour les pouvoirs publics. Une politique nationale du handicap ne peut produire les mêmes réponses partout lorsque la réalité statistique varie aussi fortement d'un territoire à l'autre.
8,7% dans l'enquête, 4,8% dans le recensement : deux chiffres à ne pas confondre
La publication de ces résultats soulève inévitablement une question. Quelques mois auparavant, le HCP avait établi, sur la base du Recensement général de la population et de l'habitat de 2024, la prévalence du handicap à 4,8%, soit environ 1,73 million de personnes, contre 5,1% en 2014. Comment expliquer alors que la nouvelle enquête aboutisse à 8,7% ? Les deux chiffres ne sont pas directement superposables. Le RGPH est un recensement général de la population, tandis que l'Enquête nationale sur le handicap constitue une investigation spécifiquement consacrée à cette problématique, avec un questionnaire beaucoup plus approfondi et une méthodologie destinée à détecter différentes formes de limitations fonctionnelles.
Le HCP lui-même soulignait, dans son analyse du RGPH publiée en mars dernier, l'intérêt de compléter le recensement par des enquêtes spécifiques afin d'approfondir la connaissance des incapacités, d'évaluer les dispositifs existants et d'adapter plus finement les interventions publiques aux besoins des personnes concernées. Cette différence méthodologique est essentielle : sans elle, la confrontation brute entre 4,8 et 8,7% pourrait conduire à des conclusions erronées.
Derrière les statistiques, le défi persistant de l'inclusion
Car la véritable question commence là où s'arrête le comptage. Les données du RGPH 2024 avaient déjà montré l'ampleur des difficultés sociales auxquelles restent confrontées les personnes en situation de handicap. Selon l'analyse publiée par le HCP, 67,7% n'ont aucun niveau scolaire et seulement 8,9% sont occupées. La couverture médicale a certes progressé pour atteindre 63,3%, mais de fortes disparités persistent, notamment selon le sexe et le milieu de résidence.
Ces indicateurs donnent tout son sens à la nouvelle enquête. La question n'est plus seulement de déterminer combien de Marocains vivent avec un handicap, mais de savoir dans quelles conditions ils étudient, travaillent, se soignent, se déplacent et participent à la vie sociale. Lors du lancement de l'opération en janvier, le haut-commissaire au Plan, Chakib Benmoussa, avait d'ailleurs résumé l'ambition en insistant sur la nécessité de ne pas s'arrêter à la production des données, mais de les analyser et de les utiliser effectivement pour améliorer le ciblage des programmes sociaux.
Des chiffres qui doivent désormais se traduire en politiques publiques
La troisième Enquête nationale sur le handicap remet ainsi la question de l'inclusion au centre du débat public. En faisant apparaître une prévalence de 8,7%, près de trois ménages sur dix concernés et des écarts régionaux considérables, elle fournit aux pouvoirs publics une nouvelle boussole statistique. Reste désormais à savoir ce qui sera fait de cette photographie. Car l'enjeu ne réside pas seulement dans l'actualisation d'indicateurs restés figés pendant douze ans. Il consiste à traduire ces données en politiques publiques mieux ciblées, en services accessibles, en parcours éducatifs réellement inclusifs, en possibilités d'emploi et en dispositifs d'accompagnement adaptés aux réalités territoriales. En ce sens, la publication des résultats ne clôt pas l'enquête : elle ouvre surtout le temps de l'action.