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Pourquoi l’action publique doit intégrer désormais les événements catastrophiques

Cinq crises majeures en quatre ans, jusqu’à 30% de la variabilité économique liée à la sécheresse, un coût équivalent à près de 10% du PIB pour le séisme d’Al Haouz : au Maroc, l’accumulation des chocs n’a plus rien d’exceptionnel. Elle met en lumière des fragilités économiques, sociales et institutionnelles persistantes. Face à ce constat, plusieurs experts appellent à repenser en profondeur les cadres de l’action publique, de la gestion des vulnérabilités sociales aux dépendances géopolitiques, jusqu’à l’absence d’un véritable droit du risque.

15 Avril 2026 À 19:11

Pandémie de Covid-19, séisme d'Al Haouz, sécheresses prolongées, inondations dévastatrices... le Maroc a affronté, en un temps resserré, une série de chocs dont la fréquence et l'intensité obligent à repenser en profondeur les instruments de l'action publique. Cette idée, énoncée par l'économiste Zakaria Firano, professeur à la FSJES-Agdal, résume on ne peut mieux l’objet du colloque international sur la régulation et la gouvernance de l’action publique, organisé les 14 et 15 avril à la FSJES-Agdal de Rabat. «La question est aujourd'hui d'actualité pour le Maroc, pour réfléchir de façon différente sur la question des catastrophes et comment on peut introduire la question sociale et maintenir les amortisseurs sociaux», a-t-il précisé, appelant l'ensemble des acteurs institutionnels, le gouvernement, la Banque centrale, le Parlement et les instances consultatives à s'engager dans cette transformation.

Ce que disent les chiffres de la vulnérabilité économique

L'intervention de Zakaria Firano a marqué les esprits par la densité de ses données. Le Maroc, a-t-il rappelé, présente un taux d'assurance privée qui ne dépasse pas 4%, un niveau très inférieur à la moyenne de l'OCDE, ce qui limite considérablement la capacité des ménages et des entreprises à absorber les chocs. Le secteur financier, malgré sa solidité reconnue, souffre d'une concentration qui réduit la concurrence et freine le financement de l'économie en période de crise. Et surtout, les politiques post-catastrophes restent essentiellement portées par l'État, le secteur privé demeurant en retrait, un déséquilibre structurel que l'économiste a qualifié d'endogène.
Les ordres de grandeur avancés donnent la mesure du défi. Le séisme d'Al Haouz a représenté un coût estimé à près de 10% du PIB. La sécheresse, qui frappe le Maroc par cycles de six à sept ans, génère une volatilité de la production pouvant atteindre 30%, affectant directement la croissance et la capacité de création de richesse. Quant à la probabilité de survenance d'une catastrophe, elle s'établit à 1,8% au Maroc, un niveau supérieur à la moyenne mondiale de 1,7%. «30% de la variabilité de la production marocaine est liée à la sécheresse. Il faut analyser la dynamique de la croissance en tenant compte que ce choc catastrophique est avec nous tout le temps, durant toute la vie économique du Maroc », a-t-il insisté.
Mais loin de se limiter au diagnostic, l'économiste a présenté les résultats d'un modèle macroéconomique novateur, intégrant simultanément les frictions financières, les chocs catastrophiques et ce qu'il appelle une «règle sociale» : un mécanisme par lequel l'État intervient lorsqu'une catastrophe provoque une déperdition en matière de bien-être. Selon ses calculs, l'adoption de cette règle, combinée à la prise en compte du capital social dans la fonction de production et au renforcement du fonds de garantie des catastrophes, permettrait d'améliorer le bien-être des Marocains de 7,4% en termes de consommation, soit un gain de plus de 4 points par rapport au régime actuel. Un résultat qui plaide, a-t-il conclu, pour une refonte des instruments de politique économique, dans laquelle la dimension sociale ne serait plus un correctif, mais un paramètre structurant.

La crise comme révélateur des fragilités sociales

C'est une tout autre grille de lecture, complémentaire, qu'a proposée le sociologue Abdelfattah Ezzine, professeur à l'Université Mohammed V de Rabat. S'appuyant sur trois crises majeures, à savoir la pandémie, le séisme d'Al Haouz et les inondations de Ksar El Kebir. Le professeur a invité l'auditoire à dépasser l'analyse technique pour interroger la dimension sociale et culturelle des réponses aux catastrophes. «Parfois, le problème n'est pas l'événement naturel ou pandémique en soi, mais la manière dont l'action publique l'anticipe, l'encadre ou la gère, tout en produisant des séquelles ou en provoquant des complications», a-t-il prévenu. Dans le cas de la pandémie, Abdelfattah Ezzine a mis en évidence la fragilité du tissu social, marquée par des inégalités d'accès aux services et une solidarité restée largement informelle. Le séisme d'Al Haouz a révélé des vulnérabilités structurelles anciennes en milieu rural : précarité persistante, faible résilience institutionnelle locale... tout en démontrant la puissance des élans spontanés de la société civile, même si la gestion de l'aide a parfois posé des problèmes de coordination et de durabilité. Quant aux inondations de Ksar El Kebir, elles ont mis en lumière des faiblesses liées à l'aménagement du territoire et à la gouvernance locale, dans un contexte où, a regretté le sociologue, la société civile n'était pas suffisamment outillée pour intervenir en amont, malgré des alertes précoces sur les zones à risque.
Au-delà de ces constats, Abdelfattah Ezzine a plaidé pour une revalorisation des savoirs locaux dans la gestion des crises, rappelant que «le risque est global et international, mais ses effets et ses modes de gestion restent profondément ancrés dans des réalités locales». Il a invité à une convergence entre sociologie et géographie pour mieux comprendre les dynamiques territoriales du risque, et insisté sur la nécessité d'intégrer le coût social et économique dans l'évaluation de toute action civile. «Dans nos actions, on ne comptabilise pas le côté socio-économique de la chose. Il faut toujours intégrer le coût social, le coût économique», a-t-il martelé, avant d'ouvrir une réflexion prospective sur ce qu'il a qualifié de «Maroc possible», un pays capable de s'inscrire dans une modernité réflexive, pensant ses propres transformations à partir de la solidité de ses liens sociaux.

Géopolitique et Constitution : les deux angles morts du débat

Le professeur Zakaria Abouddahab, spécialiste de relations internationales à la FSJES-Agdal, a élargi la focale en rappelant l'interdépendance croissante entre les politiques publiques nationales et l'environnement géopolitique mondial. Prenant l'exemple concret de la loi de Finances, qui avait fixé le prix de référence du baril à 65 dollars, alors que les cours ont dépassé les 100 dollars, il a illustré la pression permanente que les turbulences internationales exercent sur les équilibres domestiques. Blocus naval au détroit d'Hormuz, guerre en Ukraine, tensions sur les chaînes d'approvisionnement céréalières, réorganisation du commerce mondial autour de l'OMC : autant de facteurs exogènes qui, a-t-il souligné, «impactent directement ou indirectement le modèle de croissance» et obligent à repenser les mécanismes d'anticipation et de réactivité. «On est dans ce qu'on appelle en relations internationales le VUCA : volatilité, incertitude, complexité et ambiguïté», a résumé M. Abouddahab, appelant à développer des études articulant le national et l'international et à renforcer les garde-fous face aux chocs géopolitiques qui «ne sont plus des intempéries passagères, mais des constantes».
Le constitutionnaliste Kamal Hachoumy, professeur à la FSJES-Agdal, a pour sa part interrogé la capacité du cadre juridique suprême à accompagner cette nouvelle donne. Citant Ulrich Beck, pour qui «ce n'est pas la richesse qui définit les sociétés modernes, mais les risques qu'elles produisent», il a rappelé que la Constitution marocaine, si elle consacre les droits sociaux et le principe de solidarité, notamment dans ses articles 31 et 40, ne fait pas mention d'un dispositif explicite de gestion des crises. L'épisode de Covid-19, a-t-il rappelé, a illustré ce décalage : face à l'urgence, l'État a dû agir dans un premier temps sans cadre législatif spécifique avant de recourir au décret-loi. Loin de constituer une critique, cette analyse a été présentée comme une invitation à faire évoluer le texte constitutionnel vers ce que le professeur a qualifié de «constitutionnalisme du risque», un cadre dans lequel la norme suprême ne se limiterait plus à protéger les droits et libertés en temps normal, mais organiserait également la réponse institutionnelle en période de crise, en garantissant la transparence, la participation et la légitimité des décisions prises dans l'urgence. L'expérience accumulée par le Maroc au fil des crises récentes, a-t-il conclu, constitue un socle précieux pour engager cette réflexion.
Ainsi, au croisement de ces approches, un même constat s’impose : face à des crises devenues structurelles, le Maroc ne peut plus se contenter d’ajuster ses réponses à la marge. C’est une refonte en profondeur de ses instruments économiques, sociaux et institutionnels qui se dessine, à condition de transformer l’expérience des crises en véritable levier de réforme.
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