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Mercredi 15 Avril 2026
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Gouvernance et crises : quand l’incertitude devient la norme, repenser l’action publique s’impose

La deuxième édition du colloque international sur la régulation et la gouvernance de l’action publique, organisée les 14 et 15 avril à la FSJES-Agdal de Rabat, a réuni universitaires, institutionnels et acteurs de la société civile autour d’une question devenue incontournable : comment gouverner efficacement dans un monde où les crises ne sont plus l’exception mais la règle ? Entre solidarité repensée, inclusion exigeante et coordination multi-acteurs, les débats ont tracé les contours d’une nouvelle grammaire de l’action publique.

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Pandémie mondiale, séisme dévastateur d’Al Haouz, inondations meurtrières de Ksar El Kébir, perturbations des chaînes d’approvisionnement internationales, stress hydrique chronique : en l’espace de quelques années, le Maroc, comme le reste du monde, a vu se succéder des chocs d’une nature et d’une intensité sans précédent. Des chocs qui ne se suivent plus, mais se superposent, se renforcent mutuellement et remettent en question les cadres traditionnels de l’action publique. C’est précisément ce constat, devenu une évidence partagée, qui a servi de point de départ à la deuxième édition du colloque international sur la régulation et la gouvernance de l’action publique à l’ère de la complexité sociale, organisée les 14 et 15 avril à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales d’Agdal, à Rabat.

Portée par l’Association marocaine des politiques publiques (MAPP), la FSJES-Agdal et ses quatre départements, en partenariat avec le ministère de la Solidarité, de l’insertion sociale et de la famille et la Fondation Friedrich Naumann pour la Liberté au Maroc, cette rencontre a rassemblé plus d’une centaine de chercheurs et praticiens venus d’universités marocaines, tunisiennes, françaises, thaïlandaises et géorgiennes. Seize ateliers thématiques, quatre conférences plénières et près de cent communications structurent deux journées de réflexion dense, articulées autour de la gouvernance des risques, de la protection sociale, du stress hydrique, de la résilience territoriale ou encore de l’intelligence artificielle au service de la décision publique.

L’incertitude comme condition permanente

Le diagnostic a été posé sans détour dès la séance d’ouverture. «Nous ne vivons plus une succession de crises isolées, mais une accumulation de chocs qui se renforcent mutuellement», a déclaré Mohammed Benhamou, conseiller du président de l’Université Mohammed V de Rabat. L’incertitude, a-t-il martelé, n’est plus conjoncturelle, mais structurelle et c’est cette mutation profonde qui oblige à changer la nature même de la question posée aux décideurs. «Il ne s’agit plus seulement de gérer des situations d’urgence, mais de repenser en profondeur la manière même dont nous gouvernons», a-t-il insisté, plaidant pour une action publique fondée sur «la résilience plutôt que la seule performance, la coopération plutôt que la seule hiérarchie et la confiance plutôt que la seule conformité».

Hassan Zouiri, doyen de la FSJES-Agdal, a prolongé cette analyse en soulignant que la complexité des enjeux contemporains impose aux modèles classiques d’action publique de «s’ouvrir davantage sur des approches fondées sur la coopération, l’intelligence collective et des formes renouvelées de régulation». Pour le doyen, il ne suffit plus de comprendre les risques : il faut les anticiper, les prévenir et inscrire cette anticipation dans une perspective de résilience collective et de justice sociale. Le contexte marocain, a-t-il rappelé, marqué par des réformes ambitieuses en matière de protection sociale et de gouvernance, offre un terrain particulièrement riche d’analyses et d’innovations dont la communauté scientifique doit se saisir pour alimenter la décision publique.

Dans l’ouvrage qu’il vient de publier, «Le pouvoir du détail dans la gouvernance des collectivités territoriales au Maroc : l’humain, la méthode et l’impact citoyen», Ahmed Jazouli souhaite mettre en lumière un élément trop souvent négligé dans l’action publique : le détail. Non pas comme un aspect secondaire «où se cache le diable» et qu’il faudrait éviter, mais au contraire comme une réalité qu’il convient de révéler, d’assumer et d’examiner avec toute l’attention nécessaire, en le considérant comme le fil conducteur reliant l’intention politique à l’impact réel sur la vie des citoyennes et citoyens. Selon cet expert et consultant international, le point de départ est simple : les politiques publiques échouent rarement par manque d’idées, mais bien par insuffisance de conception, de pilotage et de mise en œuvre. «Gouverner ne consiste pas uniquement à définir des orientations stratégiques, mais à maîtriser l’ensemble du cheminement qui va de l’idéation d’un projet jusqu’à la production d’un impact visible, mesurable et partageable. L’impact citoyen constitue la finalité ultime de toute action publique» insiste-t-il. Partant de là, l’auteur, déploie dans son ouvrage une méthode conçue spécifiquement pour les phases de conception des politiques publiques, de manière à conduire à une mise en œuvre efficace aboutissant à un impact tangible. Il illustre son approche par des exemples comme la lutte contre la pauvreté ou la promotion de l’investissement. Ahmed Jazouli est un expert en gouvernance et en politiques publiques, fort de plus de 20 années d’expérience aux niveaux national et international. Il a exercé en qualité de consultant, chef d’équipe d’experts et directeur de programmes au Maroc et à l’étranger, en accompagnant des réformes et des initiatives stratégiques dans le domaine de la gouvernance. Pour lui, ce livre se veut une contribution à la réflexion sur la performance de l’action publique au niveau territorial. L’actualité et l’opportunité de cet ouvrage n’est pas à prouver au moment où le Maroc prépare les échéances électorales du 23 septembre 2026.

La solidarité, de principe moral à instrument de gouvernance

C’est sans doute Jamal Hattabi, président de l’Association marocaine des politiques publiques et ancien doyen de la FSJES de Mohammedia, qui a formulé l’interrogation la plus incisive du colloque : «La solidarité est-elle encore un principe ou devient-elle un instrument de gouvernance ? Qui la produit ? À quel niveau ? Avec quels moyens ? Et avec quelle légitimité ?» Gouverner aujourd’hui, a-t-il expliqué, ne signifie plus décider unilatéralement, mais «coordonner, arbitrer, négocier, parfois dans l’urgence et souvent dans la complexité». L’État demeure central, a-t-il reconnu, mais il n’est plus exclusif : il doit désormais composer avec les collectivités territoriales, les acteurs privés, la société civile et les technologies numériques.

Jamal Hattabi a par ailleurs mis en garde contre deux écueils. Le premier est «l’usage trop facile de certains concepts, notamment celui de résilience», dont l’emploi généralisé risque de vider le terme de sa substance analytique. Le second est l’occultation de la conflictualité inhérente à toute gouvernance de crise, car celle-ci «ce n’est pas seulement de la coopération, c’est aussi de l’arbitrage, des tensions et des choix politiques». L’enjeu, a-t-il conclu, est de construire une lecture proprement marocaine de la gouvernance des crises, nourrie par les épreuves récentes qui ont démontré que le Royaume a acquis un savoir-faire réel en matière de gestion de l’urgence. Mohammed Benhamou a abondé dans ce sens en prenant l’exemple du séisme d’Al Haouz, où «ce ne sont pas seulement les dispositifs publics qui ont agi, mais aussi des élans spontanés de solidarité, des mobilisations citoyennes, des réseaux informels». La solidarité, a-t-il plaidé, ne peut plus être pensée comme une simple réponse ponctuelle : elle doit être conçue comme «une véritable architecture de gouvernance».

Le Maroc à l’épreuve de ses réformes Rachid Kadida, directeur du développement social au ministère de la Solidarité, de l’insertion sociale et de la famille, a inscrit ces réflexions dans le cadre concret des chantiers engagés par le Royaume. S’exprimant au nom de la ministre, il a rappelé que la vision Royale en matière d’inclusion sociale constituait un socle fondamental pour renforcer la dignité humaine et la capacité de la société à absorber les chocs. Le représentant du ministère a détaillé les réformes structurantes en cours : la généralisation de l’assurance maladie obligatoire, le Registre social unifié et le développement de mécanismes d’aide sociale directe, ainsi que les programmes sectoriels en faveur des personnes en situation de vulnérabilité, de la protection de l’enfance, des droits des femmes et des personnes en situation de handicap.

Mais au-delà de l’inventaire des dispositifs, Rachid Kadida a livré une conviction forte : le véritable défi ne réside pas dans la multiplication des programmes, mais dans la mise en place d’une gouvernance intégrée, capable d’assurer la convergence entre les différents intervenants, de stimuler la complémentarité entre les politiques sectorielles et de garantir une réponse rapide et efficace en temps de crise. La solidarité, a-t-il affirmé, ne doit pas rester une réponse conjoncturelle limitée aux moments d’urgence : elle doit devenir un mécanisme structurel et durable, traduit en politiques redistributives justes et en dispositifs de protection sociale effectifs. Chaïmae Bourjij, représentante de la Fondation Friedrich Naumann pour la Liberté au Maroc, a pour sa part articulé la contribution du partenaire allemand autour de trois piliers : la liberté comme condition du débat public et de la confiance, le renforcement des capacités de l’ensemble des acteurs, citoyens, jeunes, femmes, institutions et société civile, et l’innovation inclusive. Sur ce dernier point, elle a formulé une mise en garde lucide : «Le risque est réel, celui de créer de nouvelles fractures, notamment numériques. Nous devons promouvoir une innovation qui inclut, qui relie, et qui n’exclut personne.» La digitalisation et l’intelligence artificielle ouvrent des perspectives prometteuses pour l’action publique, a-t-elle convenu, mais à la condition expresse qu’elles ne reproduisent pas les inégalités qu’elles prétendent combattre.

Au fil des seize ateliers qui ponctuent les deux journées, de la gouvernance du stress hydrique à la résilience des finances publiques, de la participation citoyenne en temps de crise à la gestion post-catastrophe, c’est une même conviction qui traverse l’ensemble des débats : le Maroc dispose aujourd’hui d’un corpus de réformes et d’une expérience de terrain qui lui confèrent une légitimité singulière pour penser la gouvernance de la complexité. Reste à transformer cette intelligence collective en recommandations opérationnelles capables d’irriguer effectivement la décision publique. C’est, au fond, le pari que s’est fixé ce colloque, et la mesure à laquelle il sera jugé.
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