À moins de 12 semaines des élections législatives de septembre 2026, le Rassemblement national des indépendants (RNI) a choisi de soumettre aux Marocains un document inhabituel dans le paysage politique national. Non pas une liste de promesses calibrées pour l'heure de vérité électorale, mais un programme de gouvernance pensé sur cinq ans, construit sur les fondations d'un premier mandat assumé. «Nous le savons, car nous en avons fait l'expérience : élaborer un programme est une chose, l'inscrire à l'agenda exécutif, puis le traduire en réalité opérationnelle en est une autre bien différente», reconnaît d'emblée le document (dont nous avons copie).
Un bilan macroéconomique comme socle de crédibilité
Les chiffres avancés par le RNI sont éloquents. Le taux de croissance atteindra 5,2% en 2026, l'inflation a été ramenée à 0,8% après avoir culminé à 6,6% en 2022, le déficit budgétaire a été comprimé de 5,5 à 3% et l'endettement stabilisé à 65% du PIB. Sur le front social, 135 milliards de dirhams ont été mobilisés pour la compensation, 46 milliards pour le dialogue social, et 29 milliards par an pour les aides sociales directes qui bénéficient à des millions de familles. Le volume de l'investissement brut est passé de 390 milliards en 2021 à 564 milliards par an en 2025-2026, portant le taux d'investissement à 32%. L'engagement de créer un million d'emplois a été tenu, voire dépassé, toujours selon les chiffres du RNI.
C'est sur ce socle que le parti construit sa légitimité à gouverner. «Contrairement aux gouvernements précédents qui se retranchaient systématiquement derrière la volonté de la majorité pour abandonner leurs promesses sitôt les coalitions formées, nous avons tenu à inscrire nos engagements dans le programme gouvernemental», affirme le document. Une pique adressée à ses partenaires de coalition passés, mais aussi une déclaration d'intention pour le prochain mandat.
Un programme qui se veut au-delà de l'élection Le titre même du programme, «Dignité et opportunités pour tous», donne le ton d'une ambition qui transcende le cycle électoral. Le RNI revendique une démarche participative exceptionnelle pour l'élaborer : des centaines de rencontres dans les douze régions du Royaume, plus de 100.000 Marocaines et Marocains consultés, à travers cinq parcours successifs baptisés «La Voie de la Confiance», «La Voie des Villes», «La Voie du Développement», «La Voie des Réalisations» et «La Voie de l'Avenir». Ces ateliers collectifs ont alimenté les arbitrages programmatiques, conférant au document une assise sociologique que le RNI revendique en la mettant en avant.
Structuré autour de trois engagements et douze mesures, le programme décline une vision cohérente. Protéger «durablement» le pouvoir d'achat constitue le premier engagement, avec quatre boucliers ciblant respectivement les aides sociales, l'épargne des travailleurs informels, les salaires et les dépenses éducatives des familles. Le deuxième engagement porte sur la qualité des services publics dans tous les territoires, à travers une politique hydrique et énergétique ambitieuse, une réforme scolaire à parachever et un système de santé à rendre accessible. Le troisième engagement, enfin, cible l'inclusion économique, avec l'objectif d'un taux de chômage à 9% d'ici 2030, une nouvelle allocation chômage plus protectrice, un contrat saisonnier sécurisé et un fonds de prêts productifs à taux zéro. «Ne pas promettre plus. C'est permettre mieux». Cette formule, inscrite dans le document, résume la posture choisie par le RNI. En social-démocrates, ses dirigeants affirment leur conviction qu'il ne peut y avoir de progrès social sans création de richesse, et que le Maroc aborde 2026 avec des atouts réels, dont il s'agit de ne pas dilapider l'élan.
Quatre boucliers pour préserver le pouvoir d'achat
L'hiver 2022 a laissé des traces dans la mémoire économique des Marocains. La flambée des prix des matières premières, en raison des grandes crises géopolitiques qui avaient secoué l'ordre mondial, avait propulsé l'inflation à 6,6%, érodant en quelques mois des gains salariaux patiemment négociés. Le gouvernement Akhannouch avait alors répondu par des mesures d'urgence. Mais la question qui demeure ouverte est celle de la résilience : que se passerait-il lors du prochain épisode inflationniste, si les instruments protecteurs n'étaient pas, cette fois, automatiques ? C'est précisément à cette question que répond le premier engagement du programme RNI 2026–2031.
L'indexation des aides comme premier verrou
La mesure phare de cet engagement consiste à indexer automatiquement les aides sociales directes sur l'inflation. En garantissant que les 4 millions de ménages bénéficiaires conservent leur pouvoir d'achat réel face à toute variation des prix, le RNI entend transformer un acquis administratif en droit économique pérenne. Sans une adaptation continue, ces acquis risquent de s'éroder lorsque des épisodes inflationnistes se produisent», avertit le programme, justifiant ainsi le choix d'un mécanisme automatique plutôt que discrétionnaire.
Cette logique de pérennisation s'étend à l'ensemble des protections construites depuis 2021 : l'assurance maladie obligatoire, désormais étendue à 88% de la population, les allocations familiales et les aides directes mensuelles. Avant 2021, rappelle le document, l'AMO ne profitait qu'aux employés déclarés, les aides directes n'existaient pas et les salaires étaient gelés. La rupture accomplie, il s'agit désormais de la rendre irréversible.
Le secteur informel, angle mort des protections traditionnelles
La deuxième mesure s'attaque à un paradoxe structurel de l'économie marocaine. Des millions de travailleurs informels, dépourvus de filet de sécurité institutionnel, restent exposés à la moindre turbulence économique. Pour eux, le RNI propose un Bouclier d'épargne : un compte d'épargne simple, flexible, abondé par l'État, permettant à chaque travailleur du secteur informel de constituer progressivement sa propre sécurité économique. «L'épargne constitue un levier central. Elle permet de faire face aux imprévus sans basculer dans la pauvreté», explique le programme, en assumant un pari sur l'autoprotection plutôt que la seule assistance. Le mécanisme est conçu pour être accessible : aucune complexité administrative, abondement public incitatif, et portabilité totale. L'objectif affiché est d'orienter progressivement les travailleurs informels vers des comportements d'autoprotection financière, sans attendre une hypothétique formalisation complète du secteur.
Salaires et pensions, le travail comme chemin vers la dignité
La troisième mesure prolonge la dynamique salariale engagée depuis 2021. Le RNI s'engage à poursuivre le relèvement du salaire minimum, l'augmentation du revenu moyen et l'amélioration des pensions de retraite. «Pour chaque Marocain, le travail doit rester le chemin le plus sûr vers une vie digne», propose le document, en s'appuyant sur le bilan du premier mandat pour crédibiliser l'engagement. Sur la période 2021-2026, 46 milliards de dirhams ont été mobilisés au titre du dialogue social, dans un contexte de pression inflationniste inédite.
Un crédit d'impôt pour réconcilier école publique et choix privé
La quatrième mesure innove sur un terrain politiquement sensible. Le RNI propose d'instaurer «un crédit d'impôt éducation» allant jusqu'à 5.000 dirhams par an et par enfant, au bénéfice des familles ayant scolarisé leurs enfants dans le secteur privé. Le choix est assumé comme une approche équilibrée entre la priorité donnée à l'école publique et la liberté éducative des familles. «Nous continuerons à appuyer et à renforcer la réforme de l'école publique [...] et nous protégerons les familles dont les enfants sont scolarisés dans le secteur privé», précise le programme. Un équilibre qui reconnaît la réalité d'un secteur privé éducatif massif, tout en évitant de le subventionner au détriment de la réforme publique.
Pris ensemble, ces quatre boucliers composent une philosophie cohérente : celle d'un État qui ne se contente pas d'intervenir en pompier lors des crises, mais qui construit en amont les mécanismes qui rendent les familles marocaines moins vulnérables aux chocs. Une résilience structurelle, à la mesure d'un Maroc qui sait désormais qu'aucune décennie ne s'écrira sans turbulences.
Services publics : le pari de l'équité territoriale
Eau, énergie, école, santé : ces quatre piliers forment le deuxième engagement du programme RNI 2026-2031, placé sous le signe de l'équité territoriale. Derrière chaque mesure, le même fil conducteur : mettre fin à la fracture entre un Maroc qui avance et un Maroc qui attend. Avec des objectifs datés et chiffrés, accélération du mix hydrique barrages-interconnexions-dessalement, autoproduction solaire sans paiement initial, généralisation des écoles pionniers d'ici 2027, extension des groupements sanitaires territoriaux à toutes les régions, le RNI entend faire de la qualité des services publics un droit réel et non une promesse.
Il y a dans l'histoire récente du Maroc une image qui résume, mieux que n'importe quel indicateur, la fracture territoriale que le pays doit surmonter. Celle de S.M. le Roi Mohammed VI qui rappelle, dans Son dernier Discours du Trône, qu'il n'y a de place «ni aujourd'hui, ni demain, pour un Maroc avançant à deux vitesses». Cette injonction Royale, le RNI la fait sienne dans son deuxième engagement, qui entend garantir des services publics de qualité sur l'ensemble du territoire national, à travers quatre mesures d'ampleur portant respectivement sur l'eau, l'énergie, l'éducation et la santé.
L'eau, d'une contrainte climatique à un levier de développement
La sécheresse structurelle qui s'est installée au Maroc n'est plus une anomalie conjoncturelle. Face à cette réalité, le programme RNI propose d'accélérer la transformation du modèle hydrique national autour d'un mix intégré «Barrages-Interconnexions-Dessalement». L'ambition pour 2026-2031 est de sécuriser l'accès à l'eau dans chaque territoire, d'étendre l'irrigation pour couvrir jusqu'à 80% du potentiel agricole national et de transformer la contrainte climatique en levier de développement agricole, industriel et touristique.
Le bilan du premier mandat fournit les fondations de cet objectif : achèvement de sept grands barrages, accélération de treize autres, réalisation du projet stratégique de liaison entre les bassins du Sebou et du Bouregreg, lancement de l'interconnexion Oued El Makhazine-Dar Khrofa, et multiplication par neuf de la capacité nationale de dessalement. La mesure 5 du programme entend amplifier cette dynamique, en protégeant simultanément les ménages vulnérables des effets économiques de la raréfaction hydrique.
Chaque foyer, producteur de sa propre énergie
L'énergie constitue le deuxième axe de cet engagement territorial. La mesure 6 du programme s’articule autour de trois composantes. D'abord, l'autoproduction solaire sans paiement initial, pour que chaque foyer puisse devenir producteur d'énergie verte sans avance de fonds. Ensuite, un bouclier énergétique ciblé sur les ménages vulnérables, dans la continuité des 30 milliards de dirhams mobilisés par l'État pour absorber les chocs tarifaires de 2022. Enfin, une ambition de souveraineté énergétique territoriale qui fait de chaque région un acteur de la transition énergétique nationale. Le cadre légal de l'autoproduction, déjà établi lors du mandat précédent, offre la base juridique de ce déploiement. Le programme entend désormais le rendre opérationnel à grande échelle, en supprimant la barrière financière du coût initial qui freinait l'accès des foyers modestes à ces dispositifs.
L'école comme ascenseur social retrouvé
La mesure 7, intitulée La Réussite scolaire, pour tous», se fixe des objectifs précis et datés. Généralisation des écoles et collèges pionniers d'ici 2027, réduction de moitié du taux d'abandon scolaire et repositionnement de l'institution scolaire comme véritable moteur de promotion sociale. Sur le plan universitaire, l'objectif est de ramener la capacité moyenne à 41.000 étudiants par université et d'intégrer davantage les établissements dans les politiques régionales et sectorielles. Le RNI assume sur ce point une continuité assumée avec la réforme engagée depuis 2021, en particulier le traitement de la question des enseignants contractuels, la généralisation du préscolaire et l'amélioration de sa qualité. Ces chantiers seront conduits jusqu'à leur terme, dans la perspective d'une école publique qui tienne sa promesse d'égalité des chances.
Des soins accessibles, partout
La quatrième mesure de cet engagement porte sur la santé, secteur dans lequel le bilan du mandat 2021-2026 est présenté comme une rupture historique. Le budget de la santé publique a progressé de près de 20 milliards à plus de 42 milliards de dirhams, la couverture médicale a été étendue à 88% de la population et des structures nouvelles ont été créées : Haute Autorité de la santé, Agence nationale du médicament, Agence nationale du sang, premiers groupements sanitaires territoriaux dans six régions.
Pour 2026-2031, la mesure 8 fixe l'extension des Groupements sanitaires territoriaux à toutes les régions d'ici 2027, la régulation des prix des médicaments et des actes médicaux, et le déploiement progressif du tiers-payant dans le secteur public. Un objectif assumé : que l'assurance maladie obligatoire soit non seulement universelle sur le papier, mais réellement accessible dans les faits, quelle que soit la région où vit le citoyen. Car entre une couverture légale et un soin effectivement accessible en moins d'une heure de route, il y a encore, dans de nombreux territoires marocains, un abîme que ce programme entend combler.
Inclusion économique : du chantier de la Coupe du monde aux prêts productifs gratuits
Il existe au Maroc deux réalités économiques qui cohabitent sans se parler. La première est celle des grands chantiers, des indicateurs macroéconomiques flatteurs, d'une croissance qui atteindra 5,2% en 2026 et d'un pays qui accueillera dans moins de quatre ans la Coupe du monde de football. La seconde est celle du taux de chômage qui reste structurellement élevé, de millions de travailleurs sans protection sociale, et d'une jeunesse qui peine à trouver un emploi stable et rémunérateur. Réconcilier ces deux Maroc, faire descendre la croissance dans le quotidien de chaque famille : c'est l'ambition du troisième engagement du programme RNI 2026-2031.
La Coupe du monde 2030, levier d'emploi ou vitrine internationale
Le RNI assume pleinement l'enjeu de la Coupe du monde 2030 comme accélérateur d'inclusion économique. L'objectif affiché est de ramener le taux de chômage à 9% à l'horizon 2030, grâce aux grands projets structurants, à l'expansion du secteur touristique ciblant 26 millions de visiteurs et à la dynamique industrielle. «La réussite de cet événement planétaire se mesurera, non pas à son organisation, mais à son impact réel sur la vie quotidienne de chaque famille marocaine. Elle se mesurera au nombre d'emplois créés, à la valeur des investissements réalisés, à la mise à niveau de nos territoires et, surtout, au développement humain que ce rendez-vous aura permis», affirme le programme. Pour soutenir cette trajectoire, le RNI table sur un rythme de croissance de 5% par an des activités non agricoles sur la période 2027-2030, dans la continuité du taux de 4,9% observé en 2025-2026. Une feuille de route emploi dotée d'un budget de 15 milliards de dirhams est prévue pour accompagner cette dynamique, avec un ciblage territorial explicite des opportunités générées.
Une nouvelle architecture pour la protection contre le chômage
La mesure 10 du programme propose de remplacer l'Indemnité pour perte d'emploi (IPE) par une Allocation pour le retour à l'emploi (ARE), aux conditions d'accès significativement assouplies. Le seuil de cotisation est abaissé à 520 jours contre 780 pour l'IPE, et la période de référence réduite à 186 jours sur les 12 derniers mois, contre 260 jours pour l'ancien dispositif. Le montant de l'allocation est fixé à 70% du salaire de référence. L'objectif affiché est de sécuriser les transitions professionnelles, y compris dans un marché du travail où l'alternance entre informalité, chômage et emploi précaire constitue la norme pour une large frange de la population active. «L'ARE proposé offre une protection adaptée aux périodes de transition professionnelle», précise le programme, en assumant une logique d'accompagnement actif plutôt que de simple indemnisation passive.
Le «fijo discontinuo» à la marocaine
La mesure 11 s'attaque à un paradoxe bien documenté du marché du travail marocain : les secteurs à fort potentiel d'emploi, comme le tourisme et l'agriculture, reposent sur des cycles saisonniers qui condamnent leurs travailleurs à une précarité récurrente. Pour y remédier, le RNI propose un contrat à durée indéterminée adapté aux emplois intermittents, directement inspiré du modèle espagnol du «fijo discontinuo». Le mécanisme est précis. Le salarié est embauché en CDI et travaille pendant les périodes d'activité. Entre les saisons, le contrat est suspendu, mais le lien d'emploi est maintenu. Le salarié conserve son ancienneté et bénéficie d'une priorité légale de rappel à chaque nouvelle saison. L'employeur, de son côté, ne supporte aucune charge salariale durant la suspension. Cette formule permet de concilier la flexibilité dont les secteurs saisonniers ont besoin avec la stabilité et les droits sociaux auxquels chaque travailleur est en droit de prétendre.
Des prêts productifs à taux zéro pour les plus vulnérables
La douzième et dernière mesure du programme ferme la boucle de l'inclusion économique par le bas, une zone que les autres dispositifs ne parviennent pas toujours à atteindre. Le RNI propose la création d'un Fonds de prêts productifs, offrant des crédits à taux zéro garantis par l'État aux populations vulnérables souhaitant financer un petit projet productif dans l'économie sociale et solidaire, les services du care ou l'industrie artisanale.
Le dispositif comprend un appui à la formulation du projet, une formation de base et un accompagnement durant la phase de démarrage, en s'appuyant sur les acteurs de l'économie sociale et solidaire. Les montants sont calibrés pour rester accessibles à des porteurs de projets que le système bancaire traditionnel n'a jamais su regarder autrement qu'avec méfiance. C'est peut-être là, dans cette dernière mesure, que le programme révèle le mieux sa philosophie profonde : celle d'un État accompagnateur qui choisit de faire confiance à ceux qui ont le moins, parce qu'il sait que c'est là que l'inclusion économique se gagne vraiment.