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Pouvoir d’achat : le premier crash-test du futur gouvernement

Pouvoir d’achat, emploi, investissement, protection sociale… les attentes des Marocains sont légion. Derrière les tractations et le jeu des alliances partisanes, c’est une équation économique autrement plus exigeante qui attend le prochain Exécutif. Une équation qui pose d’abord la question de la ligne à suivre : que faut-il préserver des politiques engagées depuis 2021, que faut-il corriger et quelles nouvelles priorités peuvent être dégagées sans perdre de vue les contraintes budgétaires ? C’est autour de ces questionnements que s'est penché Mohamed Jadri, économiste et directeur de l’Observatoire de l’action gouvernementale, dans son intervention en tant qu’invité de «L’Info en Face» le 1er octobre 2026. Pour lui, l’enjeu n’est ni de repartir de zéro ni de reconduire mécaniquement les politiques engagées depuis 2021.

05 Octobre 2026 À 18:09

Le prochain gouvernement aura peu de temps pour donner une première traduction concrète à ses priorités. Les attentes sont nombreuses, les urgences identifiées et les marges de manœuvre budgétaires limitées. Pouvoir d’achat, emploi, investissement, protection sociale : les premières semaines devront permettre de hiérarchiser les mesures et d’en fixer le rythme.

Cent jours pour donner une direction

Le premier enjeu sera donc celui de la méthode. Mohamed Jadri accorde une importance particulière aux 100 premiers jours, cette période où les intentions doivent rapidement laisser place aux premières décisions. C’est là, estime cet économiste, que se mesurera la capacité de la nouvelle équipe à améliorer concrètement les politiques publiques. «Je suis convaincu que les 100 premiers jours du gouvernement seront déterminants : nous allons améliorer la qualité des politiques publiques ou nous allons perpétuer le mode de gouvernance précédent», prévient-il.



Selon le directeur de l’Observatoire de l’action gouvernementale, cette impulsion doit être portée par une ligne claire. La Cheffe de l’Exécutif devra d’abord assurer la coordination entre les différents départements, éviter que chacun avance avec ses propres priorités, puis arbitrer entre les mesures qui appellent une réponse immédiate et celles qui peuvent attendre. Sur ce terrain, M. Jadri fixe une première hiérarchie : le pouvoir d’achat, l’emploi et la relance économique. Trois urgences auxquelles viennent s’ajouter des chantiers de plus long terme, notamment dans l’éducation et la santé. Le défi sera donc de répondre à l’immédiat sans perdre de vue les réformes qui demandent du temps.

Pour cet économiste, la future Cheffe du gouvernement devra s’adresser aux Marocains dès le premier jour et expliquer les choix qui seront faits. «Si elle souhaite réussir sa mission, elle doit communiquer avec les Marocains dès le premier jour», dit-il. Car communiquer ne consiste pas seulement à annoncer. Il faut aussi expliquer les contraintes, préciser ce qui peut être fait et, surtout, ne pas promettre ce que les finances publiques ou la conjoncture économique ne permettent pas de tenir. La crédibilité du prochain gouvernement se jouera aussi sur cette capacité à dire ce qui est possible, et à assumer ce qui ne l’est pas.

Pouvoir d’achat : des leviers immédiats, mais peu de marge

C’est sur le terrain du pouvoir d’achat que les premières décisions seront rapidement confrontées aux réalités économiques. Les carburants en donnent une première illustration. Avec un prix du diesel autour de 16 dirhams et un baril susceptible de dépasser les 100 dollars, les marges de manœuvre du prochain Exécutif apparaissent d’autant plus étroites. Sur ce point, M. Jadri écarte une réponse qui se limiterait au plafonnement des prix ou des marges des opérateurs pétroliers. Une telle mesure pourrait, selon lui, finir par peser sur l’approvisionnement. Il évoque plutôt un ajustement de la fiscalité, notamment de la TVA ou de la taxe intérieure de consommation. Mais là encore, le choix n’est pas sans conséquence : alléger la fiscalité sur les carburants, c’est aussi renoncer à une partie des recettes de l’État, alors que les besoins de financement ne manqueront pas.



Le pouvoir d’achat ne se joue toutefois pas uniquement à la pompe. Une autre bataille se livre dans les circuits de commercialisation, là où le produit passe du producteur au consommateur. Pour lui, la multiplication des intermédiaires, les situations de monopole et les pratiques spéculatives contribuent à renchérir les prix, notamment pour les produits agricoles. Entre le prix payé au producteur et celui acquitté au marché, l’écart peut ainsi devenir considérable.

C’est ici que le temps de la réforme vient se heurter à celui de l’urgence. Revoir ces chaînes d’approvisionnement ne produira pas d’effets immédiats. Selon Jadri, les premières mesures pourraient commencer à porter leurs fruits à mi-mandat. Le prochain gouvernement devra donc composer avec cette contrainte : apporter des réponses aux difficultés qui se posent aujourd’hui, tout en engageant des transformations dont les résultats ne seront visibles que plus tard.

L’équation sociale face à la réalité budgétaire

Hausse des salaires et des pensions, renforcement de l’aide sociale, réduction de la pression fiscale, création d’emplois : les engagements sont nombreux. Face à eux, le prochain gouvernement devra composer avec trois contraintes : le déficit, la dette et l’inflation. Toutes les dépenses ne pourront donc pas être engagées au même rythme, ni sans arbitrage sur leurs modalités de financement. M. Jadri juge difficile de faire tenir ensemble ces différents objectifs. «Personnellement, je pense qu’il est impossible de concilier ces trois éléments, car il sera très difficile de les maintenir tous les trois», explique-t-il. Augmenter les dépenses peut soutenir la demande intérieure, la consommation, l’investissement et l’emploi. Mais l’effet se fait aussi sentir sur le déficit et la dette. À l’inverse, réduire la fiscalité tout en renforçant les dépenses sociales suppose de dégager de nouvelles ressources. Il faudra donc trouver les marges nécessaires pour financer les engagements pris.

L’élargissement de la base fiscale apparaît, à ce titre, comme l’une des pistes avancées par M. Jadri, notamment à travers une meilleure intégration du secteur informel. Mais les recettes ne pourront pas être immédiates. Selon lui, cette réforme ne produira pas de résultats significatifs dès la première année, ni même nécessairement dès la deuxième. La protection sociale renvoie au même impératif de financement dans la durée. M. Jadri rappelle que son équilibre repose à la fois sur la contribution de l’État et sur les cotisations. Encore faut-il que les assurés aient confiance dans le système et comprennent ce qu’il leur apporte. Restaurer cette confiance et mieux expliquer les bénéfices de la couverture sociale deviennent ainsi des conditions de sa pérennité. La question est donc moins celle du niveau de dépense que de sa soutenabilité. Pour le prochain gouvernement, chaque nouvel engagement devra trouver sa contrepartie dans les ressources disponibles et dans la capacité de l’État à le financer dans la durée.

Changer le moteur de la croissance

Au-delà de l’urgence sociale, une autre difficulté apparaît : celle d’une croissance qui ne produit pas suffisamment d’emplois. Pour M. Jadri, la réponse passe par une évolution du modèle économique et par une place plus importante accordée au secteur privé. Les micro-entreprises et les PME sont appelées à prendre une part plus importante dans la création de richesse et d’emplois. Leur développement dépend notamment de leur accès au financement et aux dispositifs de soutien. La commande publique constitue également un levier. L’objectif de réserver 20% des marchés publics aux micro-entreprises et aux PME reste toutefois insuffisamment atteint dans la pratique.

L’investissement doit lui aussi évoluer dans sa répartition. Il ne s’agit pas de réduire l’effort de l’État, mais de permettre à celui-ci de créer les conditions d’un engagement plus important du secteur privé. L’objectif avancé est d’atteindre, à l’horizon 2030-2035, un ratio de deux tiers d’investissement privé pour un tiers d’investissement public. Réforme fiscale, lutte contre la corruption, amélioration du climat des affaires : ces différents chantiers doivent contribuer à rendre l’environnement plus favorable aux entreprises. L’enjeu est alors de transformer l’investissement en activité et de donner au secteur privé les moyens de prendre une part plus importante à la création d’emplois. La promesse d’un million d’emplois prend, dans ce cadre, une dimension très concrète. «Ce n’est pas l’État qui les créera, mais le secteur privé», souligne M. Jadri. La réalisation de cet objectif dépendra donc de la capacité des entreprises à se développer et à créer les postes attendus.

Un enjeu économique, mais aussi territorial

La question de l’emploi ne se résume toutefois pas au nombre de postes créés. Elle renvoie aussi à leur localisation et à la répartition de l’activité entre les territoires. Aujourd’hui, l’investissement et la création de richesse restent fortement concentrés autour des principaux pôles économiques. M. Jadri appelle à davantage soutenir des régions comme Guelmim ou l’Oriental et évoque un «Maroc à deux vitesses», marqué par des écarts à la fois territoriaux et économiques.

Le développement du tissu entrepreneurial dans ces régions peut contribuer à réduire ces écarts. Attirer davantage d’activité hors des grands axes, renforcer les entreprises locales et rapprocher la création de richesse des territoires qui en bénéficient encore insuffisamment relèvent ainsi d’un même objectif. La répartition géographique de la croissance devient alors une question économique à part entière. Il ne suffit pas d’accroître l’activité : encore faut-il qu’elle irrigue davantage de territoires et qu’elle contribue à réduire les écarts qui les séparent.

Des promesses aux arbitrages

Le calendrier budgétaire viendra, lui aussi, encadrer les premières décisions. Le prochain gouvernement ne disposera pas immédiatement d’une pleine latitude : le projet de loi de Finances 2027 a été préparé par le gouvernement sortant et son calendrier de présentation intervient peu après la reprise de la session parlementaire. Les premiers mois ne seront pas pour autant une période d’attente. Le nouvel Exécutif pourra agir sur la méthode, fixer ses priorités et engager certaines mesures de correction. C’est surtout dans le projet de loi de Finances 2028 que devrait apparaître, selon M. Jadri, la marque plus complète de la nouvelle équipe.

Le temps politique et le temps budgétaire ne coïncident donc pas. Les premières semaines permettront de donner une direction ; les budgets suivants devront lui donner une traduction financière ; les années qui suivront permettront d’en mesurer les effets. C’est aussi à ce moment que les promesses devront laisser place à des engagements précis. Un objectif de croissance, de réduction de l’inflation ou de création d’emplois ne peut se suffire à lui-même. Il faut pouvoir préciser les mesures qui le sous-tendent, les moyens mobilisés et le calendrier retenu. La crédibilité du prochain gouvernement se jouera ainsi dans sa capacité à passer de l’annonce à l’exécution : fixer des priorités, leur affecter des ressources et rendre compte, dans le temps, des résultats obtenus.
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