Face à la persistance de la
cherté de la vie, le gouvernement entend s'attaquer aux mécanismes qui contribuent à renchérir les
produits alimentaires. Dans son programme 2026-2031, présenté devant le Parlement, l'Exécutif consacre un volet spécifique à la baisse des prix des denrées de première nécessité, notamment les légumes, les fruits, les viandes et les poissons. L'objectif affiché est de ramener ces produits à des niveaux de prix « raisonnables et durables », sans pour autant chercher à retrouver artificiellement les tarifs d'il y a plusieurs années. Le gouvernement précise ainsi qu'un prix raisonnable doit refléter les coûts réels de production, de stockage et de transport, ainsi que des marges commerciales justifiées, tout en garantissant un revenu équitable aux producteurs. Une approche qui repose sur une idée centrale : pour faire baisser les prix à la consommation, il faut agir sur les dysfonctionnements de l'ensemble de la chaîne d'approvisionnement, et non uniquement sur les prix pratiqués au détail.
Les intermédiaires dans le viseur
C'est l'un des principaux constats sur lesquels repose cette stratégie. Selon une analyse du
Conseil de la concurrence publiée en 2024 et citée dans le programme gouvernemental, les marges des intermédiaires peuvent représenter environ 34% du prix final de certains produits agricoles, contre 30% revenant au producteur. Pour l'Exécutif, la multiplication des intermédiaires, les faiblesses de l'organisation des circuits de commercialisation, le manque d'infrastructures de stockage et le fonctionnement de certains marchés de gros contribuent à creuser l'écart entre le prix payé au producteur et celui supporté par le consommateur.
Pour réduire cet écart, le gouvernement prévoit la création de sociétés régionales ou de plateformes numériques de regroupement et de commercialisation des produits agricoles, notamment dans les grands bassins de production comme le Souss, le Gharb, le Loukkos, la région de Berkane et le bassin du Haouz. Ces structures devront permettre d'organiser des transactions transparentes, avec des prix et des frais clairement identifiés. Elles offriront également aux agriculteurs et aux coopératives des services de collecte, de tri, de conditionnement, de réfrigération et de transport.
L'objectif est de raccourcir les circuits de distribution, de faciliter la vente directe et de renforcer la concurrence entre les différents opérateurs. Le programme prévoit également d'élargir les contrats d'approvisionnement direct entre les producteurs et les acheteurs collectifs, notamment les établissements scolaires, les hôpitaux et les commerces, afin de limiter le recours systématique aux intermédiaires.
Marchés de gros : la réforme pour réduire les coûts de distribution
Autre chantier majeur : la modernisation des marchés de gros et des circuits de distribution. Le gouvernement entend développer des plateformes commerciales modernes, dotées d'équipements de stockage, de réfrigération, de conditionnement et de systèmes de traçabilité. Cette réforme doit notamment permettre de réduire les pertes de marchandises, d'améliorer la conservation des produits et de limiter les coûts supplémentaires qui se répercutent sur les prix de vente.
Le programme prévoit également de revoir le cadre juridique des marchés de gros, en clarifiant leurs conditions de création, d'organisation et de gestion, ainsi que les responsabilités respectives de l'État, des collectivités territoriales et des différents intervenants. L'Exécutif entend parallèlement s'attaquer aux prélèvements informels et aux pratiques qui renchérissent artificiellement les produits sans contrepartie réelle. Il prévoit aussi de renforcer les contrôles sanitaires et les règles de transparence au sein de ces espaces commerciaux.
La réforme doit s'accompagner d'une modernisation des souks hebdomadaires, avec un objectif de 100 marchés modernisés à l'horizon 2030, afin d'améliorer les conditions de commercialisation et de favoriser une concurrence plus équitable.
Anticiper les pénuries pour éviter les flambées des prix
Au-delà de la distribution, le gouvernement veut mieux anticiper les déséquilibres entre l'offre et la demande. Il prévoit, à cet effet, la constitution d'un panier de produits alimentaires essentiels, dont la composition sera régulièrement actualisée en fonction des habitudes de consommation des ménages. Pour chacun de ces produits, une planification annuelle devra permettre d'évaluer les besoins du marché national, les capacités de production, les stocks disponibles et les éventuels recours aux importations. Cette démarche vise à anticiper les périodes de tension et à éviter que les pénuries ne provoquent des hausses brutales des prix. Le gouvernement prévoit notamment de recourir, selon les situations, à la mobilisation des stocks, à l'accélération de la production ou à des importations ciblées.
Dans le même esprit, l'Exécutif entend réorienter une partie du soutien agricole vers les productions destinées à l'approvisionnement du marché national. Les aides à l'irrigation, à la mécanisation, aux semences et aux aliments pour bétail devront ainsi être davantage liées à des engagements de production et de commercialisation sur le marché intérieur.
Viandes rouges et poissons : des mesures spécifiques pour deux produits sensibles
Le gouvernement réserve un traitement particulier aux viandes rouges, dont les prix pèsent lourdement sur le budget des ménages. Il considère qu'une baisse durable nécessite une intervention sur l'ensemble de la filière, depuis le coût des aliments pour bétail jusqu'aux circuits d'abattage, de stockage et de distribution. Le programme prévoit notamment de renforcer l'encadrement des marchés aux bestiaux, de moderniser les abattoirs et d'améliorer la transparence dans la formation des prix. L'objectif est de mieux identifier les marges réalisées à chaque étape et de limiter les surcoûts injustifiés.
L'Exécutif annonce également un suivi plus rigoureux des
avantages fiscaux et douaniers accordés aux importations de viandes et de bétail. Il entend notamment vérifier que les exonérations consenties aux importateurs se traduisent effectivement par une diminution des prix pour les consommateurs.
Pour les produits de la mer, la stratégie repose principalement sur l'amélioration des infrastructures de conservation et de commercialisation. Le gouvernement prévoit de développer les équipements de réfrigération et les services de stockage dans les ports et les points de débarquement, afin de réduire les pertes et de faciliter l'écoulement du poisson frais. Il entend également encourager la vente directe, renforcer la transparence des transactions et améliorer les circuits de distribution vers les marchés intérieurs, avec l'ambition de rendre les produits de la pêche plus accessibles aux ménages.
Exportations et importations : donner la priorité à l'équilibre du marché national
La question des exportations agricoles constitue un autre volet de cette stratégie. Le gouvernement entend mettre en place un mécanisme permettant de mieux concilier les engagements commerciaux des producteurs et les besoins du marché intérieur. Pour les produits jugés sensibles, des seuils de stocks, de prix et des périodes de référence pourraient être définis afin d'anticiper les tensions sur l'approvisionnement national. Les exportations supplémentaires pourraient être soumises à des conditions temporaires lorsque la situation du marché l'exige, dans le respect des engagements commerciaux.
Parallèlement, le gouvernement veut rendre les importations plus prévisibles en cas de déficit de l'offre nationale. Il prévoit notamment d'annoncer suffisamment tôt les calendriers d'importation et les éventuelles réductions de droits de douane, afin de permettre aux opérateurs d'anticiper leurs approvisionnements.
L'objectif est d'éviter les décisions tardives qui peuvent accentuer les pénuries et contribuer à la hausse des prix. Le programme prévoit également d'évaluer l'effet réel des importations sur les prix à la consommation, en tenant compte des quantités importées, de leur coût, des prix à l'arrivée et des marges de distribution.
Un système national pour surveiller les prix et les marges
Pour accompagner ces réformes, le gouvernement annonce la mise en place d'un système national d'information et de suivi des marchés alimentaires. Ce dispositif devra centraliser les données relatives aux prix à la production, aux coûts de transport et de stockage, aux stocks disponibles et aux marges pratiquées tout au long de la chaîne de commercialisation.
L'objectif est de disposer d'informations actualisées permettant d'identifier rapidement les hausses anormales et les dysfonctionnements du marché. Des indicateurs réguliers sur les prix des produits essentiels devront également être rendus publics.
Le programme prévoit, en outre, de renforcer la coordination entre les services de contrôle et les autorités compétentes en matière de concurrence, afin de mieux détecter les pratiques anticoncurrentielles et les augmentations injustifiées. Cette surveillance doit permettre de distinguer les hausses liées à une augmentation réelle des coûts de celles résultant de marges excessives ou de pratiques spéculatives.
Baisse des prix et soutien aux revenus : une stratégie à deux niveaux
Le gouvernement reconnaît toutefois que la réforme des circuits alimentaires ne suffira pas, à elle seule, à restaurer le pouvoir d'achat des ménages. Il prévoit donc de compléter ces interventions par des mesures de soutien direct aux revenus et de réduction de certaines dépenses contraintes.
Parmi les engagements annoncés figure une compensation sociale sur les factures d'électricité pouvant atteindre 100 dirhams par mois pour les ménages éligibles, sous la forme d'une réduction directement appliquée à la facture.
Le programme prévoit également une réforme progressive de l'impôt sur le revenu, avec notamment le relèvement du seuil annuel d'exonération de 40.000 à 60.000 dirhams et la réduction du taux marginal supérieur de 37% à 30%, selon un calendrier étalé sur cinq ans. Ces mesures doivent s'ajouter à la poursuite des aides sociales directes et à l'amélioration des services publics de santé et d'éducation, afin de réduire les charges supportées par les familles.
Une feuille de route ambitieuse, mais sans objectif chiffré de baisse des prix
À travers ces différentes mesures, le gouvernement entend agir simultanément sur l'offre, les coûts de distribution, les marges commerciales et les revenus des ménages. Sa stratégie repose davantage sur une transformation du fonctionnement des marchés que sur une intervention administrative directe pour fixer les prix. Reste toutefois une question essentielle : dans quelle mesure ces réformes se traduiront-elles par une baisse effective des prix payés par les consommateurs ?
Si le programme détaille les instruments envisagés, il ne fixe pas d'objectif chiffré de réduction des prix alimentaires ni de calendrier précis permettant de mesurer les économies attendues pour les ménages. La réussite de cette stratégie dépendra ainsi de la mise en œuvre des réformes annoncées, de leur capacité à réduire réellement les coûts et les marges injustifiées, mais aussi de la répercussion de ces gains sur les prix de vente au détail. Car pour les ménages marocains, l'efficacité de cette feuille de route se mesurera avant tout à une réalité très concrète : le montant à débourser chaque semaine pour remplir leur panier de courses.