À l’horizon affiché par les autorités, 2027-2035, le
Maroc engage l’épreuve la plus difficile de la régionalisation avancée : convertir un volontarisme financier sans précédent en réalisations tangibles pour les citoyens. La rencontre marrakchie de l’
AEI, troisième escale d’une série régionale entamée à
Casablanca et poursuivie à
Fès, a choisi de poser frontalement la question.
L’enjeu n’est plus de savoir si les ressources existent (210 milliards de dirhams sur huit ans, augmentation de 20% des budgets régionaux, création d’une société dédiée à l’exécution des projets régionaux), mais de mesurer la capacité du Royaume à activer les leviers de la mise en œuvre. Devant un parterre d’élus, de parlementaires et de chercheurs, sous la présidence de
Nizar Baraka, le panel a déroulé une démonstration en plusieurs voix. La première intervention, celle du professeur
Abdellatif Komat, ancien doyen de faculté, a fixé le cadre historique de la réforme.
Quinze ans de régionalisation, des acquis institutionnels, mais une efficacité contrastée Le Maroc est entré dans la régionalisation avancée par le
Discours Royal du 3 janvier 2010, qui a institué la commission consultative dédiée, rappelle M. Komat. La Constitution de 2011 a consacré cette orientation, les lois organiques de 2015 l’ont opérationnalisée et le pays a déjà accumulé deux expériences pratiques : le mandat 2016-2021 puis celui de 2021-2026. À chaque étape, «le Maroc avance par sédimentation, en améliorant ce qu’il fait à partir des expériences précédentes», relève l’universitaire. Sur le plan institutionnel, les acquis sont substantiels : les
Programmes de développement régional (PDR) sur six ans encadrent désormais l’action des Conseils, les régions sont consacrées comme acteurs principaux du développement économique territorial et les mécanismes de gouvernance territoriale s’installent progressivement.
Pour autant, prévient-il, « la régionalisation avancée est devenue institutionnellement effective, mais elle demeure en phase de maturation opérationnelle ». Six défis structurent son diagnostic : la délimitation des compétences propres et partagées, la coordination entre la légitimité démocratique des élus et l’autorité étatique exercée par les
walis et
gouverneurs, le déficit de compétences humaines qualifiées, la difficulté à concevoir et évaluer des projets de grande envergure, l’étroitesse des transferts financiers (10 à 12 milliards de dirhams par an) et la fragmentation persistante des politiques publiques en silos sectoriels. La région de Casablanca-Settat, dotée d’une enveloppe globale de 47 milliards de dirhams, illustre la nécessité de cadres capables de structurer scientifiquement les programmes. Et l’ancien doyen d’inscrire l’évaluation comme principe directeur incontournable de la nouvelle génération de programmes.
«Nous ne pouvons pas nous permettre un taux d’exécution de 15%»
Youssef Tazi Mzaalek, fort d’une vingtaine d’années d’expérience dans le développement territorial, reprend ce diagnostic et y ajoute une charge sans détour. «Nous vous donnons 210 milliards sur huit ans, et nous ne pouvons pas nous permettre un taux d’exécution de 15%», lance-t-il. Le temps des stratégies est révolu, prévient-il : «Nous sommes entrés dans le temps de l’exécution». Cette exécution se heurte, selon lui, à des asymétries lourdes.
Casablanca, rappelle l’expert, a levé «le premier emprunt obligataire d’un milliard de dirhams» jamais réalisé par une région marocaine puisque « les autres régions en sont très loin ». Si
Casablanca,
Tanger et
Marrakech «sont connectées au monde», plusieurs territoires «sont encore dans un autre siècle » et ne peuvent dialoguer avec les institutions financières internationales sans accompagnement». Le Programme de développement régional (PDR) lui-même, met-il en garde, ne représente «que 20% de ce qui se passe réellement dans une région».
Pour sortir de cette «réceptivité dépendante», le consultant plaide pour une «charte de gouvernance» clarifiant les rôles entre élus, vision politique et équipes opérationnelles «rompues aux pratiques d’exécution». La transformation des agences régionales en sociétés anonymes constitue à ses yeux «une opportunité énorme de créer une excellence opérationnelle». Il préconise par ailleurs la création de «task forces» à deux niveaux : central et territorial, et l’instauration de mécanismes accélérés d’arbitrage pour débloquer les conflits paralysant les projets. Les régions, dit-il, doivent devenir «des espaces de production» dotés d’ingénieurs, d’agronomes, d’économistes territoriaux, de spécialistes du changement climatique, capables de générer «une véritable doctrine territoriale».
Le ratio des ressources propres, un seuil à briser Sur le terrain de la finance régionale, M. Tazi pose un objectif chiffré. Le taux des ressources propres des régions, «à 10-15% aujourd’hui au niveau national», devrait franchir «30 à 35% dans un horizon relativement rapide», alors que le standard international se situe entre 40 et 50%. Le texte officiel fixe la cible à 20%, ce qu’il juge insuffisant pour conférer aux régions une vraie capacité de portage politique.
Abdellatif Maâzouz, président de la région de Casablanca-Settat, étaye ce constat par sa propre arithmétique. Les transferts de l’État représentent aujourd’hui environ 80% des ressources des régions, «près de 25% si l’on intègre les emprunts». À partir de 2027, la part attribuée aux régions sur l’impôt sur le revenu, l’impôt sur les sociétés et la taxe d’assurance passera de 5 à 20%, tandis que le plafond garanti par l’État sera porté de 10 à 12 milliards de dirhams. M. Maâzouz plaide pour un élargissement de l’assiette : pourquoi pas, dit-il, une redevance liée à l’activité aéroportuaire, à l’image de celles existant déjà pour les ports ou les permis miniers ? Il préconise surtout une mutation philosophique. Au lieu de subventions à fonds perdus, la région doit prendre des participations en capital dans les projets à rentabilité économique, comme elle l’a fait pour une zone industrielle financée à hauteur d’un tiers en équity. «Nous ne cherchons pas le profit, mais il est légitime qu’une part des fonds investis revienne à la région pour financer de nouveaux projets», justifie-t-il, citant aussi les marchés de gros régionaux, désormais inscrits dans les compétences nouvelles.
Plus globalement, le partenariat public-privé prend chez lui valeur de méthode : c’est ainsi qu’une station de dessalement a vu le jour, et qu’un projet de traitement et de valorisation des déchets initialement estimé à 3,5 milliards de dirhams a finalement été porté à 14 milliards, au prix d’une durée d’exploitation portée de 15 à 35 ans, transformé en équipement intégré produisant de l’
énergie à partir des
déchets.
L’université se redéploie pour épouser les régions Au cœur de la démonstration, M. Komat insiste sur la matière première décisive : les compétences. Il y relie trois chantiers récents. La
loi 59.24 sur l’enseignement supérieur a institué un «Conseil des administrateurs» au sein de chaque université, intégrant désormais le wali de région et le président du Conseil régional, un alignement institutionnel destiné à arrimer l’université aux besoins du territoire. Le programme des Cités des métiers et des compétences, lancé par le Souverain à Rabat, atteindra douze unités, sept déjà opérationnelles et cinq en chantier ; chacune se spécialise selon le tissu productif de sa région :
tourisme à
Souss-Massa-Agadir,
automobile à
Tanger.
La carte universitaire, enfin, sera profondément remaniée : passage de douze à vingt-sept universités. Marrakech disposera de trois universités au lieu d’une (Cadi Ayyad, complétée par Essaouira et Safi), de nouveaux établissements verront le jour dans les provinces du Sud, à Al Hoceïma et à Draâ-Tafilalet, région aujourd’hui dépourvue d’université. «L’objectif est de rapprocher la formation et la recherche scientifique des besoins des régions», résume l’ancien doyen. M. Maâzouz prolonge le propos : l’environnement, sur le terrain, souffre d’un «manque criant de compétences spécialisées». Les partenaires financiers internationaux, dit-il, le constatent dès la première table de négociation. La région de Casablanca-Settat, pionnière dans la captation de financements internationaux, a appris que la confiance se gagne par l’expertise.
Vers des «PDR climatiques» Nadia Zeddou, experte en développement territorial durable, déplace le débat sur le terrain qu’elle juge stratégiquement le plus négligé. Le Royaume, rappelle-t-elle, dispose d’une stratégie climatique ambitieuse : atteindre 20% d’énergies renouvelables et viser jusqu’à 53% à l’horizon 2035 sous condition d’appuis internationaux, alors qu’il ne représente «même pas 0,2% des émissions mondiales». Mais cette stratégie demeure pensée en silo sectoriel : «Les ministères élaborent une feuille de route nationale, qu’ils tentent ensuite de décliner dans les territoires». L’inverse devrait prévaloir : partir du territoire pour remonter à la stratégie. Conséquence concrète, dit-elle : des investissements industriels installés près de cours d’eau sans budget de protection contre les inondations, qui finissent par freiner le développement économique au lieu de le soutenir.
Sa proposition est nette : faire du climat «une composante centrale des Programmes de développement régionaux» et faire évoluer ces PDR vers de véritables «PDR climatiques», déclinés selon les spécificités internes de chaque région (montagnes, oasis, littoral, médinas). Elle plaide pour une finance verte territorialisée, encore trop centralisée à ses yeux, assortie de «primes territoriales» capables d’attirer les investissements verts. Le potentiel régional est documenté : Laâyoune, par exemple, peut produire de l’énergie au-delà de ses propres besoins et la vendre à d’autres régions, ouvrant une logique de complémentarité interrégionale. «Il faut sortir de la logique des moyens et entrer dans une logique de résultats et d’impact», conclut-elle, en réclamant «des indicateurs, un suivi, une évaluation et une capacité d’adaptation permanente».
La mise en garde finale de M. Maâzouz résume l’esprit de la rencontre : «L’argent n’a jamais été le véritable obstacle à la réalisation des projets. Quand un projet est bien étudié, avec des objectifs clairs et un impact social et territorial réel, il trouve son financement». Les 210 milliards de dirhams sur huit ans, le relèvement de 20% des budgets régionaux, la création d’une société d’exécution des projets régionaux, l’arsenal est désormais arrêté. Le rendez-vous fixé par les programmes de développement territorial intégré coïncide avec l’horizon du nouveau modèle de développement validé par le Souverain ; trois gouvernements successifs en porteront la mise en œuvre. À Marrakech, l’AEI aura formulé sa conviction sans détour : la régionalisation avancée n’est plus à inventer ; elle est à exécuter.