Le Matin : Qu’est-ce que les OSINT et comment expliquez-vous l’intérêt croissant qu’ils suscitent ?
Hicham El Amrani : Les OSINT, acronyme pour Open Source Intelligence, aussi nommé ROSO (Renseignement d’origine sources ouvertes), désignent l’ensemble des techniques de collecte, d’analyse et d’exploitation d’informations provenant de sources ouvertes et accessibles au public. Il peut s’agir de données issues des médias, des réseaux sociaux, des publications académiques, des sites web, des bases de données publiques ou encore d’images satellitaires. Contrairement aux méthodes de renseignement traditionnelles, les OSINT reposent exclusivement sur des informations légales et librement disponibles, mais leur valeur réside dans la capacité à les croiser, les vérifier et en extraire du sens stratégique.
L’intérêt croissant pour les OSINT s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, la digitalisation massive de nos sociétés a entraîné une explosion des données disponibles en ligne. Ensuite, les menaces contemporaines, qu’il s’agisse de désinformation, de cybercriminalité ou de risques géopolitiques, nécessitent des outils d’analyse rapides, flexibles et peu coûteux. Enfin, les OSINT permettent aux États, aux entreprises et même aux journalistes d’accéder à un niveau d’information autrefois réservé aux services de renseignement. Aujourd’hui, les OSINT s’imposent comme un levier stratégique incontournable, notamment dans les domaines de la sécurité nationale, de l’intelligence économique et de la lutte contre les campagnes de manipulation de l’information.
Qu’elle est l’opportunité stratégique pour le Maroc et comment peut-on en tirer pleinement parti ?
Dans un environnement marqué par des menaces hybrides telles que le terrorisme, la radicalisation en ligne, les cybermenaces, la criminalité transnationale, le blanchiment des capitaux et les campagnes de désinformation, les OSINT permettent de renforcer les capacités de veille, d’anticipation et d’aide à la décision. Ils offrent aux institutions sécuritaires la possibilité de surveiller en temps réel les espaces numériques, de détecter les signaux faibles et d’identifier des dynamiques émergentes avant qu’elles ne se concrétisent sur le terrain. Sur le plan opérationnel, les OSINT facilitent la surveillance des réseaux et acteurs hostiles à travers les plateformes ouvertes, l’analyse des discours extrémistes et des processus de radicalisation, ainsi que le suivi des zones sensibles grâce à des données géospatiales et des images accessibles. Ils contribuent également à la détection et à l’attribution des campagnes de désinformation visant les intérêts stratégiques du pays.
Pour en tirer pleinement parti, le Maroc gagnerait à structurer des unités OSINT spécialisées au sein des forces de sécurité et de défense, tout en intégrant ces pratiques dans une logique de fusion du renseignement, en complément du HUMINT (humain intelligence) et du SIGINT (interception de communications). Il est également nécessaire d’investir dans des technologies avancées telles que l’intelligence artificielle, l’analyse prédictive et le traitement automatique du langage afin d’exploiter efficacement les grands volumes de données disponibles. Le développement d’une expertise nationale à travers la formation, la recherche et des partenariats stratégiques constitue également un levier essentiel, tout comme la mise en place de cadres juridiques et doctrinaux clairs pour encadrer l’usage des données ouvertes dans un contexte sécuritaire. En somme, les OSINT offrent au Maroc un moyen agile, réactif et souverain de renforcer sa posture de défense, en s’adaptant aux nouvelles formes de conflictualité informationnelle et numérique.
Mais les OSINT peuvent être une arme à double tranchant. Nos adversaires pourraient les utiliser contre nous. Comment pallier ça ?
Effectivement, les OSINT constituent une arme à double tranchant. Les mêmes données ouvertes qui permettent au Maroc de renforcer sa sécurité peuvent également être exploitées par des acteurs hostiles, qu’il s’agisse d’États, de groupes terroristes ou de réseaux criminels, afin de collecter des informations sensibles, mener des campagnes de désinformation ou identifier des vulnérabilités. L’adage bien connu de Francis Bacon, «qui détient l’information détient le pouvoir», illustre parfaitement l’importance stratégique de la maîtrise de l’information dans les rapports de force contemporains.
Pour pallier ce risque, il est essentiel d’adopter une approche à la fois proactive et défensive. Cela passe d’abord par le développement d’une véritable culture de sécurité de l’information au sein des institutions, mais aussi auprès des citoyens et des entreprises, car une grande partie des données exploitées en OSINT provient d’une surexposition involontaire, notamment sur les réseaux sociaux. Parallèlement, le Maroc doit renforcer ses capacités de contre-OSINT, en surveillant en continu son environnement informationnel, en détectant les tentatives de collecte hostile et en identifiant rapidement les campagnes de désinformation ou d’influence. Cette démarche doit s’accompagner de politiques rigoureuses de gestion de l’information sensible, incluant la classification, l’anonymisation et le contrôle des publications.
Il est également indispensable de former les personnels civils et militaires aux risques liés à l’exposition numérique et d’intégrer pleinement les OSINT dans une stratégie globale de cybersécurité et de défense informationnelle. Enfin, une coordination étroite entre les acteurs du renseignement, de la sécurité et de la communication stratégique permettrait d’assurer une réponse rapide et efficace face aux menaces. En définitive, l’enjeu n’est pas d’éviter les OSINT, mais de les maîtriser, tout en réduisant sa propre surface d’exposition, afin de transformer un risque potentiel en un véritable avantage stratégique.
Exploiter le renseignement de sources ouverte est-il donné à tout le monde ou faut-il faire appel à l’expertise des analystes pour en tirer profit ?
L’exploitation du renseignement de sources ouvertes peut, en apparence, sembler accessible à tous, puisque les données utilisées sont publiques et librement disponibles. Cependant, la véritable valeur des OSINT ne réside pas dans l’accès à l’information, mais dans la capacité à l’analyser, la vérifier et la contextualiser. Dans un contexte sécuritaire et de défense, cette exploitation exige des compétences avancées. Il ne s’agit pas seulement de collecter des données, mais de distinguer le vrai du faux, de détecter les manipulations, de croiser des sources hétérogènes et d’identifier des signaux faibles souvent invisibles pour un non-spécialiste. Sans cette expertise, il existe un risque réel de désinformation, de mauvaise interprétation ou de prise de décision erronée. C’est pourquoi le recours à des analystes spécialisés est essentiel. Ces experts maîtrisent des méthodologies rigoureuses, des outils techniques avancés et des approches analytiques issues du renseignement. Ils sont également formés à travailler dans des environnements complexes où la fiabilité de l’information est un enjeu critique.
Avant, pendant et après la CAN, le Maroc a fait l’objet des campagnes de désinformation malveillantes. Quels leviers nos adversaires ont-ils exploités et Comment peut-on selon vous faire face à ce genre d’attaques à l’avenir ?
Avant, pendant et après la Coupe d’Afrique des nations, le Maroc a effectivement été ciblé par des campagnes de désinformation malveillantes, s’inscrivant dans une logique de guerre informationnelle. Ces attaques reposent généralement sur plusieurs leviers bien identifiés. D’abord, l’exploitation massive des réseaux sociaux permet une diffusion rapide et virale de contenus trompeurs, souvent amplifiés par des comptes automatisés ou coordonnés. Ensuite, les adversaires utilisent des techniques de manipulation émotionnelle en jouant sur le nationalisme, les rivalités sportives ou les tensions géopolitiques pour polariser l’opinion publique. On observe également la réutilisation d’images ou de vidéos sorties de leur contexte, ainsi que la fabrication de fausses informations visant à nuire à l’image du pays ou à semer le doute.
Face à ce type de menaces, la réponse doit être à la fois stratégique, technologique et humaine. Il est essentiel de renforcer les capacités de veille et de détection à travers des dispositifs OSINT capables d’identifier rapidement les campagnes hostiles et leurs modes opératoires. La mise en place d’une communication officielle réactive et crédible constitue également un levier clé pour contrer la propagation des fausses informations et rétablir les faits. Par ailleurs, le développement d’une résilience informationnelle est indispensable. Cela passe par la sensibilisation des citoyens à l’esprit critique et aux mécanismes de désinformation, ainsi que par la formation des acteurs institutionnels aux enjeux de la guerre cognitive. L’intégration de technologies avancées, notamment en intelligence artificielle, peut aussi améliorer la détection des contenus manipulés et des comportements inauthentiques.
Enfin, une coordination étroite entre les services de sécurité, les institutions publiques et les acteurs médiatiques permettrait d’adopter une réponse cohérente et rapide. À long terme, l’enjeu pour le Maroc est de passer d’une posture réactive à une véritable stratégie proactive de défense informationnelle, capable non seulement de contrer les attaques, mais aussi de protéger durablement son image et ses intérêts stratégiques.
Quels impacts ces campagnes peuvent-elles avoir ? Comment évaluer leurs dégâts ?
Les campagnes de désinformation peuvent avoir des impacts significatifs et multidimensionnels. Sur le plan sécuritaire, elles peuvent fragiliser la cohésion nationale en amplifiant les tensions sociales, en alimentant la méfiance envers les institutions et en polarisant l’opinion publique. À l’échelle internationale, elles peuvent nuire à l’image et à la crédibilité du Maroc, en influençant la perception des partenaires étrangers, des investisseurs ou des organisations internationales. Dans un contexte événementiel comme la Coupe d’Afrique des nations, ces campagnes peuvent également perturber le bon déroulement des événements, créer un climat de suspicion ou tenter de délégitimer les réussites du pays. À plus long terme, elles s’inscrivent dans une logique de guerre informationnelle visant à affaiblir progressivement la position stratégique d’un État.
Évaluer leurs dégâts reste un exercice complexe, mais plusieurs indicateurs peuvent être mobilisés. Il s’agit notamment d’analyser la viralité des contenus, leur portée et leur capacité à influencer les conversations en ligne. L’étude des tendances sur les réseaux sociaux, des volumes de diffusion et des interactions permet d’estimer l’ampleur de la campagne. Au-delà des données quantitatives, il est essentiel d’intégrer une dimension qualitative, en évaluant l’impact sur la perception du public, le niveau de confiance envers les institutions ou encore les changements de comportement. Des enquêtes d’opinion, des analyses sémantiques et des outils d’intelligence artificielle peuvent être utilisés pour mesurer ces effets. En définitive, l’évaluation des campagnes de désinformation repose sur une combinaison d’indicateurs techniques, analytiques et sociétaux. L’enjeu n’est pas seulement de mesurer leur diffusion, mais surtout de comprendre leur capacité réelle à influencer, déstabiliser et produire des effets durables sur le plan sécuritaire et stratégique.
La guerre cognitive fait rage dans le monde. Et le Maroc n’est pas épargné comme on vient de le voir à l’occasion de la CAN. Notre pays est-il préparé selon vous à cette guerre ? Quelles armes doit-on utiliser pour la gagner ou du moins pour imposer notre récit ?
La guerre cognitive est aujourd’hui une réalité globale, où l’enjeu n’est plus seulement territorial ou militaire, mais aussi informationnel et psychologique. Comme l’ont montré les dynamiques observées autour de la Coupe d’Afrique des nations, le Maroc n’est pas épargné par ces formes d’influence et de déstabilisation. Le Maroc dispose déjà de certains atouts, notamment en matière de stabilité institutionnelle, de crédibilité internationale et de capacités sécuritaires. Toutefois, la guerre cognitive impose un changement d’échelle et de paradigme. Elle exige une approche intégrée, où la maîtrise de l’information devient un pilier central de la souveraineté. Pour faire face efficacement, il est essentiel de renforcer plusieurs leviers. D’abord, la mise en place d’une véritable stratégie nationale de défense informationnelle, coordonnée entre les acteurs du renseignement, de la sécurité, de la diplomatie et de la communication. Ensuite, le développement des capacités en OSINT et en analyse des données massives, afin de détecter, comprendre et anticiper les campagnes d’influence.
Par ailleurs, la bataille se joue aussi sur le terrain du récit. Il est crucial pour le Maroc de produire un narratif cohérent, crédible et proactif, capable de valoriser ses positions et de contrer les discours hostiles. Cela passe par une communication stratégique agile, appuyée par des relais médiatiques et numériques efficaces, à l’échelle nationale et internationale. L’investissement dans les technologies avancées, notamment l’intelligence artificielle, est également déterminant pour détecter les manipulations, analyser les tendances et réagir en temps réel. En parallèle, le renforcement de la résilience cognitive de la société, à travers l’éducation aux médias et à l’information, constitue une ligne de défense essentielle face aux tentatives de manipulation.
En définitive, gagner la guerre cognitive ne signifie pas seulement se défendre, mais aussi être capable d’influencer, de convaincre et d’imposer son récit dans l’espace informationnel. Cela suppose une vision stratégique claire, des moyens adaptés et une mobilisation coordonnée de l’ensemble des acteurs concernés.