«On a parfois tendance à diaboliser le secteur informel.» La phrase de Hamza Saoudi, économiste principal au Policy Center for the New South (PCNS), ouvre une lecture moins mécanique d’un sujet souvent ramené aux seuls chiffres. Dans un échange consacré à l’informel dans l’économie marocaine, diffusé le 31 mai, dans le cadre de la restitution des analyses clés de l’ouvrage «Oxford Handbook of the Moroccan Economy», la discussion a dépassé la seule mesure d’un secteur difficile à saisir. Modéré par l’économiste Sabrine Emran, elle interroge ce que l’informel révèle du marché du travail, des fragilités productives et des arbitrages auxquels sont confrontés travailleurs et entreprises.
Adnane Lahzaoui, économiste au PCNS, donne d’emblée le topo. Selon les estimations les plus larges, l’informel représenterait autour de 30% du PIB. L’approche du Haut-Commissariat au Plan, plus resserrée, retient pour sa part les unités de production informelles non agricoles et ramène cette contribution à 11,5%. Entre les deux chiffres, il n’y a pas tant une divergence qu’un changement d’approche : l’informel ne pèse pas de la même manière selon la définition retenue, le périmètre observé et les instruments de mesure mobilisés.
Adnane Lahzaoui, économiste au PCNS, donne d’emblée le topo. Selon les estimations les plus larges, l’informel représenterait autour de 30% du PIB. L’approche du Haut-Commissariat au Plan, plus resserrée, retient pour sa part les unités de production informelles non agricoles et ramène cette contribution à 11,5%. Entre les deux chiffres, il n’y a pas tant une divergence qu’un changement d’approche : l’informel ne pèse pas de la même manière selon la définition retenue, le périmètre observé et les instruments de mesure mobilisés.
Un refuge social qui révèle les limites du marché du travail
Hamza Saoudi refuse d’aborder l’informel comme une simple anomalie économique. Dans son analyse, ce secteur joue d’abord un rôle social : il constitue un filet de sécurité pour les personnes qui ne parviennent pas à trouver un emploi dans le circuit formel. Le marché du travail marocain doit absorber près de 400.000 nouveaux arrivants par an. Une partie de ceux qui ne trouvent pas leur place dans l’emploi formel bascule alors vers des activités informelles.
Cette fonction devient plus visible encore en période de crise. L’informel agit comme un amortisseur lorsque des travailleurs perdent leur emploi lors d’une récession. L’expérience de la crise de la Covid l’a montré avec netteté. Hamza Saoudi nuance toutefois cette lecture : sans l’appui de l’État en faveur des personnes travaillant dans ce secteur, ce rôle stabilisateur aurait pu se transformer en facteur de déstabilisation.
Ce rôle social n’efface donc pas les fragilités qu’il révèle. Le secteur informel peut protéger une partie de la population, mais il affaiblit aussi les systèmes de protection sociale, limite les recettes fiscales et pèse sur la productivité nationale. C’est toute l’ambivalence du phénomène : il absorbe une partie des tensions du marché du travail, tout en signalant les limites de l’économie formelle à produire suffisamment d’emplois, de revenus stables et de garanties sociales.
Cette fonction devient plus visible encore en période de crise. L’informel agit comme un amortisseur lorsque des travailleurs perdent leur emploi lors d’une récession. L’expérience de la crise de la Covid l’a montré avec netteté. Hamza Saoudi nuance toutefois cette lecture : sans l’appui de l’État en faveur des personnes travaillant dans ce secteur, ce rôle stabilisateur aurait pu se transformer en facteur de déstabilisation.
Ce rôle social n’efface donc pas les fragilités qu’il révèle. Le secteur informel peut protéger une partie de la population, mais il affaiblit aussi les systèmes de protection sociale, limite les recettes fiscales et pèse sur la productivité nationale. C’est toute l’ambivalence du phénomène : il absorbe une partie des tensions du marché du travail, tout en signalant les limites de l’économie formelle à produire suffisamment d’emplois, de revenus stables et de garanties sociales.
Un poids massif, mais difficile à mesurer
Adnane Lahzaoui apporte une lecture nuancée, de son côté, de l’importance du phénomène. L’informel n’a pas un seul visage statistique, dit-il. Selon certaines estimations larges, il représente autour de 30% du PIB. Selon le périmètre plus restreint du HCP, sa contribution atteint 11,5% du PIB. Derrière ces écarts, le tissu informel conserve des traits bien identifiables. Il représenterait près de deux millions d’unités, majoritairement concentrées en milieu urbain, à hauteur d’environ 77%. Une part notable se situe dans la région de Casablanca. Les activités concernées relèvent surtout du commerce et des services, avec une forte présence du commerce de détail. La part importante des secteurs non échangeables dans la valeur ajoutée informelle confirme aussi la nature largement locale de cette économie, peu exposée aux marchés extérieurs. Cette réalité interdit de traiter l’informel comme un résidu marginal. Il traverse une partie visible de l’économie quotidienne, même lorsqu’il échappe aux outils classiques de mesure. Il structure des formes d’activité, d’emploi et de revenu qui restent déterminantes pour de nombreux ménages.
La productivité, verrou central de la formalisation
Le chiffre le plus révélateur avancé par Adnane Lahzaoui concerne la productivité. Celle des unités informelles représenterait environ la moitié de la productivité nationale moyenne. L’indication est décisive, car elle chamboule les termes du débat. L’enjeu n’est pas seulement de déclarer des unités ou de les faire entrer dans des registres administratifs. Il est de comprendre pourquoi elles restent faiblement productives, peu capitalisées et peu capables de changer d’échelle. Cette faiblesse tient en partie au sous-investissement. Selon les données citées par l’économiste, seules 14% des entreprises déclarent investir dans le capital physique, et moins de 9% dans le capital humain. Le déficit touche donc à la fois les équipements, les capacités productives et la formation. Il limite la montée en gamme des entreprises et réduit leur capacité à rejoindre durablement le secteur formel.
Adnane Lahzaoui rattache aussi cette situation à une transformation structurelle incomplète. Dans une économie plus fluide, les ressources devraient se déplacer progressivement des entreprises les moins productives vers celles qui le sont davantage. Or ce mouvement reste faible. Les entreprises les plus productives peinent à gagner des parts de marché, tandis que des unités moins productives parviennent à survivre durablement. L’informel apparaît alors comme le symptôme d’une mauvaise allocation des ressources, autant que comme une question de statut.
Adnane Lahzaoui rattache aussi cette situation à une transformation structurelle incomplète. Dans une économie plus fluide, les ressources devraient se déplacer progressivement des entreprises les moins productives vers celles qui le sont davantage. Or ce mouvement reste faible. Les entreprises les plus productives peinent à gagner des parts de marché, tandis que des unités moins productives parviennent à survivre durablement. L’informel apparaît alors comme le symptôme d’une mauvaise allocation des ressources, autant que comme une question de statut.
Croissance, protection sociale, civisme : les réponses simples ne suffisent pas
Hamza Saoudi le dit clairement : «On peut miser sur la croissance, mais elle n’est pas suffisante.» L’évolution longue de l’informalité au Maroc l’illustre. Malgré un PIB par habitant qui a presque doublé entre 2.000 et 2021, l’emploi informel n’aurait reculé que d’environ dix points, passant de près de 85% de l’emploi total à environ 75%. La croissance améliore le cadre général, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à faire basculer massivement les travailleurs vers le formel.
Le recul plus rapide observé après la réforme de généralisation de la protection sociale doit également être lu avec prudence. Selon la définition retenue dans le chapitre évoqué par les intervenants, l’informalité représenterait aujourd’hui environ 29% de l’emploi total. Mais cette baisse traduit fortement l’effet institutionnel de l’extension de la couverture sociale. Avant la réforme de 2021, la protection sociale couvrait principalement les salariés du secteur privé. Elle a ensuite été élargie à d’autres catégories, avec l’intégration d’environ 3,5 millions de non-salariés, ainsi que des travailleurs pauvres et vulnérables à travers l’AMO Tadamon.
La question devient alors celle de la durée. Une partie de la population couverte ne cotise pas effectivement et bénéficie d’un appui de l’État. Pour les travailleurs indépendants immatriculés et cotisant à la CNSS, l’enjeu sera de savoir s’ils resteront dans le système, s’ils continueront à cotiser ou s’ils en sortiront si le rapport entre coût et bénéfice leur paraît défavorable. La réforme élargit l’accès, mais l’adhésion durable dépendra de la qualité du système et de l’intérêt concret perçu par les bénéficiaires.
C’est ici que Hamza Saoudi tord le cou à une idée préconçue : l’informel ne peut être réduit à un manque de civisme. «On a tendance à associer l’informel au manque de civisme. Non, ce n’est pas ça», affirme-t-il. Pour lui, les agents économiques répondent à une structure d’incitations. Ils arbitrent entre coûts, bénéfices, contraintes et opportunités, en fonction du cadre réglementaire, du coût de la protection sociale, de la fiscalité, du droit du travail, de la concurrence et de l’accès aux marchés.
Adnane Lahzaoui en rajoute une couche. L’informel n’est pas toujours un passage temporaire avant l’entrée dans le formel ; il tend parfois à devenir un statut durable. La pauvreté entretient aussi le recours à des activités de subsistance, faiblement capitalisées et difficiles à intégrer dans les cadres formels. Le problème n’est donc pas seulement juridique. Il est économique, social et productif.
Le recul plus rapide observé après la réforme de généralisation de la protection sociale doit également être lu avec prudence. Selon la définition retenue dans le chapitre évoqué par les intervenants, l’informalité représenterait aujourd’hui environ 29% de l’emploi total. Mais cette baisse traduit fortement l’effet institutionnel de l’extension de la couverture sociale. Avant la réforme de 2021, la protection sociale couvrait principalement les salariés du secteur privé. Elle a ensuite été élargie à d’autres catégories, avec l’intégration d’environ 3,5 millions de non-salariés, ainsi que des travailleurs pauvres et vulnérables à travers l’AMO Tadamon.
La question devient alors celle de la durée. Une partie de la population couverte ne cotise pas effectivement et bénéficie d’un appui de l’État. Pour les travailleurs indépendants immatriculés et cotisant à la CNSS, l’enjeu sera de savoir s’ils resteront dans le système, s’ils continueront à cotiser ou s’ils en sortiront si le rapport entre coût et bénéfice leur paraît défavorable. La réforme élargit l’accès, mais l’adhésion durable dépendra de la qualité du système et de l’intérêt concret perçu par les bénéficiaires.
C’est ici que Hamza Saoudi tord le cou à une idée préconçue : l’informel ne peut être réduit à un manque de civisme. «On a tendance à associer l’informel au manque de civisme. Non, ce n’est pas ça», affirme-t-il. Pour lui, les agents économiques répondent à une structure d’incitations. Ils arbitrent entre coûts, bénéfices, contraintes et opportunités, en fonction du cadre réglementaire, du coût de la protection sociale, de la fiscalité, du droit du travail, de la concurrence et de l’accès aux marchés.
Adnane Lahzaoui en rajoute une couche. L’informel n’est pas toujours un passage temporaire avant l’entrée dans le formel ; il tend parfois à devenir un statut durable. La pauvreté entretient aussi le recours à des activités de subsistance, faiblement capitalisées et difficiles à intégrer dans les cadres formels. Le problème n’est donc pas seulement juridique. Il est économique, social et productif.
Rendre le formel plus attractif que l’informel
Que faire alors pour amener les acteurs à entrer dans le cercle du formel ? Dans les recommandations formulées, Hamza Saoudi écarte l’idée d’une réponse unique. «Il ne faut pas une politique unique», résume-t-il. La formalisation suppose d’agir simultanément sur plusieurs leviers : protection sociale, fiscalité, marché du travail et accès aux débouchés économiques. Sur la protection sociale, l’enjeu n’est pas seulement d’élargir la couverture. Encore faut-il que la qualité des services suive, notamment dans l’accès à la santé. Si les bénéficiaires ne perçoivent pas l’utilité concrète du système, leur adhésion restera fragile. La participation effective dépend aussi de la compréhension du dispositif, de sa lisibilité et de la confiance qu’il inspire.
Sur le marché du travail, Hamza Saoudi évoque l’assouplissement du Code du travail pour les entreprises, mais en l’articulant à des mécanismes de protection, comme l’assurance chômage et l’assurance sociale non contributive. Il attire également l’attention sur les effets pervers que peuvent produire certaines aides si elles incitent à rester dans une situation de pauvreté déclarée pour continuer à en bénéficier. La conception des politiques publiques doit donc tenir compte de ces comportements d’arbitrage.
La fiscalité constitue une autre piste à explorer. Les effets de seuil peuvent pousser certaines entreprises à rester petites ou à sous-déclarer leur activité pour éviter de basculer dans un autre régime. Les régimes fiscaux spéciaux doivent être évalués à partir de leurs effets réels sur la productivité, l’emploi et le comportement des entreprises. Dans cette perspective, l’évolution vers une convergence de l’impôt sur les sociétés autour de 20% est présentée comme un élément de clarification.
Reste enfin la question du marché. Si le statut formel ouvre l’accès à des débouchés plus attractifs, notamment les marchés publics ou les paiements dématérialisés, la formalisation cesse d’être perçue uniquement comme une contrainte. Elle peut devenir rentable. L’exemple cité par Hamza Saoudi, celui d’un commerçant introduisant le paiement par carte pour toucher une clientèle disposant d’un pouvoir d’achat mais ne payant pas en espèces, illustre ce basculement. Ce n’est pas seulement la règle qui pousse à formaliser une partie de l’activité, mais l’intérêt économique.
La formalisation du secteur informel ne se jouera donc ni dans les seuls registres administratifs ni dans un durcissement des contrôles. Elle dépendra de la capacité à rendre le formel plus avantageux que l’informel. C’est le point de convergence entre Hamza Saoudi et Adnane Lahzaoui : tant que les coûts de la formalisation resteront plus visibles que ses bénéfices, travailleurs et entreprises continueront d’arbitrer selon les incitations qui leur sont offertes. Le défi est moins de forcer l’entrée dans le formel que d’en faire un choix rationnel.
Sur le marché du travail, Hamza Saoudi évoque l’assouplissement du Code du travail pour les entreprises, mais en l’articulant à des mécanismes de protection, comme l’assurance chômage et l’assurance sociale non contributive. Il attire également l’attention sur les effets pervers que peuvent produire certaines aides si elles incitent à rester dans une situation de pauvreté déclarée pour continuer à en bénéficier. La conception des politiques publiques doit donc tenir compte de ces comportements d’arbitrage.
La fiscalité constitue une autre piste à explorer. Les effets de seuil peuvent pousser certaines entreprises à rester petites ou à sous-déclarer leur activité pour éviter de basculer dans un autre régime. Les régimes fiscaux spéciaux doivent être évalués à partir de leurs effets réels sur la productivité, l’emploi et le comportement des entreprises. Dans cette perspective, l’évolution vers une convergence de l’impôt sur les sociétés autour de 20% est présentée comme un élément de clarification.
Reste enfin la question du marché. Si le statut formel ouvre l’accès à des débouchés plus attractifs, notamment les marchés publics ou les paiements dématérialisés, la formalisation cesse d’être perçue uniquement comme une contrainte. Elle peut devenir rentable. L’exemple cité par Hamza Saoudi, celui d’un commerçant introduisant le paiement par carte pour toucher une clientèle disposant d’un pouvoir d’achat mais ne payant pas en espèces, illustre ce basculement. Ce n’est pas seulement la règle qui pousse à formaliser une partie de l’activité, mais l’intérêt économique.
La formalisation du secteur informel ne se jouera donc ni dans les seuls registres administratifs ni dans un durcissement des contrôles. Elle dépendra de la capacité à rendre le formel plus avantageux que l’informel. C’est le point de convergence entre Hamza Saoudi et Adnane Lahzaoui : tant que les coûts de la formalisation resteront plus visibles que ses bénéfices, travailleurs et entreprises continueront d’arbitrer selon les incitations qui leur sont offertes. Le défi est moins de forcer l’entrée dans le formel que d’en faire un choix rationnel.
