Les chiffres, à eux seuls, racontent une partie du basculement. Onze voix pour le projet américain, trois abstentions et un veto russe. Puis trois voix favorables au contre-projet de Moscou, onze abstentions et une opposition américaine. Aucun texte adopté, mais deux rapports de forces diamétralement opposés. Le projet porté par
Washington, référencé S/2026/868, entendait franchir un nouveau cap. Il proposait de faire du
plan marocain d’autonomie de 2007 la seule base des négociations, en considérant
l’autonomie sous souveraineté marocaine comme la
solution politique la plus réalisable. Le texte envisageait également de rebaptiser la
Minurso en
Minuso, faisant disparaître de son appellation la référence au référendum. Il prévoyait enfin une adaptation des missions de la présence onusienne et demandait l’enregistrement des populations des
camps de Tindouf par le
Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, dans un délai de six mois.
Autant de dispositions qui, si elles avaient été adoptées, auraient inscrit dans une nouvelle résolution des orientations particulièrement favorables à Rabat. Elles prolongeaient la
résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025, qui avait déjà fait de la proposition marocaine d’autonomie la base des négociations. Trois cycles de discussions, organisés en 2026 avec
le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie et le "polisario", sous l’impulsion américaine et avec l’accompagnement des
Nations unies, avaient ensuite tenté de traduire cette évolution en avancées politiques.
À New York,
l’ambassadeur américain Mike Waltz a défendu la nécessité d’une rupture avec les pratiques héritées du passé. Pour Washington, reconduire indéfiniment une mission créée pour organiser un référendum dont les préparatifs ont été abandonnés depuis plus de vingt ans ne constituait plus une réponse satisfaisante. Le diplomate a dénoncé la persistance d’un dispositif qui, trente-cinq ans après sa création, n’a pas atteint son objectif initial. Le veto russe a empêché cette réorientation d’être consacrée par le Conseil. Moscou a accusé Washington de vouloir prédéterminer l’issue des négociations et de marginaliser le "polisario". Son représentant permanent,
Vassily Nebenzia, a défendu le maintien d’un cadre fondé sur l’autodétermination et une solution acceptable par les parties. Mais le contre-projet russe, qui proposait simplement de prolonger la
Minurso d’un an, n’a recueilli que les voix de
la Russie, de la Chine et de la Somalie. Les onze autres membres, à l’exception des États-Unis qui ont voté contre, se sont abstenus. Le texte n’ayant pas obtenu les neuf voix requises, il aurait échoué même sans l’opposition américaine.
C’est là l’un des enseignements politiques de la séance. Si la Russie a pu empêcher l’adoption du texte américain, elle n’a pas réussi à rallier une majorité au maintien du dispositif existant. À l’inverse,
Washington a rassemblé autour de son projet
les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, le Danemark, la Grèce, le Panama, Bahreïn, la Colombie, la Lettonie, le Liberia et la République démocratique du Congo. Onze voix qui témoignent d’une large convergence en faveur d’une évolution du cadre politique onusien, avec l’initiative marocaine d’autonomie au centre du processus.
Cette convergence a pris tout son relief dans les déclarations des délégations. La
France, par la voix de son représentant permanent
Jérôme Bonnafont, a réaffirmé sans détour que «le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine». Paris a également appelé à reprendre les discussions sur la seule base du plan d’autonomie marocain, en vue d’une solution juste, durable et négociée.
Le
Royaume-Uni a adopté une position tout aussi explicite sur la valeur de l’initiative marocaine. Son ambassadrice,
Sarah MacIntosh, a exprimé son immense déception après le veto russe et réaffirmé que le plan d’autonomie de 2007 constituait, aux yeux de Londres, la base la plus crédible, viable et pragmatique d’un règlement durable. Après le rejet des deux textes, elle a même invité les membres du Conseil à rechercher une issue à partir du projet américain, rappelant qu’il avait obtenu onze voix.
Les soutiens arabe et africain n’ont pas été en reste.
Bahreïn a renouvelé son attachement à la
marocanité du Sahara et à la
souveraineté du Royaume sur ses
provinces du Sud. Le
Liberia, par la voix de son représentant
Lewis Garseedah Brown II, a réaffirmé son appui à la proposition marocaine d’autonomie, tout en appelant à sortir d’une impasse qui se prolonge depuis plusieurs décennies. Cette majorité demeure traversée par des nuances. La France comme le Royaume-Uni ont exprimé leurs inquiétudes devant les conséquences sécuritaires d’une disparition brutale de la Minurso. Mais, sur le fond politique, les déclarations ont mis en évidence l’étendue des soutiens dont bénéficie désormais l’approche marocaine.
Le changement est désormais concret. Dimanche 1er novembre, les Nations unies ont annoncé la cessation des opérations de la Minurso et le début de sa liquidation. Une équipe réduite doit superviser le retrait des équipements appartenant aux pays contributeurs et le traitement du matériel onusien. Aucun calendrier définitif de départ n’a encore été rendu public. Pour Rabat, la disparition progressive de la mission revêt une portée à la fois opérationnelle et symbolique.