Nation

Frais du temps aménagé : dernière planche de salut pour l’université publique, ou premier pas vers sa privatisation ?

À moins d’un mois de la rentrée universitaire 2026-2027, le débat sur les frais du temps aménagé n’a jamais été aussi vif. Pour la première fois, une grille tarifaire harmonisée impose à l’ensemble des fonctionnaires et salariés inscrits dans ce dispositif de payer leur formation, sur la base de la loi 59-24, jusqu’à 20.000 dirhams par an pour un doctorat. «Le Matin» a recueilli, auprès d’une source gouvernementale proche du dossier, les arguments qui sous-tendent la réforme, avant de les confronter à une contestation qui, des tribunaux administratifs à l’Institution du Médiateur du Royaume, ne faiblit pas.

06 Août 2026 À 18:10

À un mois de la rentrée, l’université marocaine s’apprête à vivre une première : pour la première fois, tous les fonctionnaires et salariés qui vont s’inscrire dès cette rentrée 2026-2027, en licence, en master ou en doctorat par la voie du temps aménagé devront s’acquitter d’un tarif harmonisé, identique dans l’ensemble des universités publiques du Royaume. Actée mi-juillet par la Conférence des présidents d’université sur la base de la loi 59-24 relative à l’enseignement supérieur et à la recherche scientifique, la nouvelle grille prévoit 5.000 dirhams par an pour une licence, 18.000 pour un bachelor, 15.000 pour un master et jusqu’à 20.000 pour un doctorat, soit, pour ce dernier cycle, le tarif le plus élevé jamais appliqué à l’échelle nationale. Objectifs affichés : mettre fin aux disparités tarifaires allant du simple au triple, doter les universités de ressources propres pour la recherche et les infrastructures, instaurer une gouvernance financière transparente, réguler les flux de candidatures, d’opportunités et garantir l’excellence.

Les arguments d’un ministère qui ne recule pas

Dans certaines filières de master et de doctorat, en droit par exemple, jusqu’à huit étudiants sur dix sont aujourd’hui des fonctionnaires ou des salariés. Ce chiffre, obtenu auprès d’une source proche du ministère de l’Enseignement supérieur, résume à lui seul la logique défendue en coulisses par le département de Azzedine El Midaoui : sans régulation, les places réservées aux jeunes bacheliers et aux futurs chercheurs à temps plein finiraient par se raréfier, absorbées par une population d’adultes déjà insérée dans la vie active. Officiellement, le ministère avance des chiffres plus mesurés, entre 40 et 50% des inscrits en doctorat à l’échelle nationale, mais le constat, en coulisses, est plus tranchant.

L’argument, tel qu’il nous a été présenté, n’est pas d’abord budgétaire mais qualitatif. Un doctorat, rappelle-t-on au ministère, exige un encadrement individuel, des rencontres régulières avec le directeur de thèse et un suivi que l’enseignement classique ne requiert pas au même degré. D’où la volonté de recentrer le doctorat gratuit sur les jeunes chercheurs à temps plein, via notamment la bourse des doctorants moniteurs, versée pour le moment, aux profils sélectionnés sur l’excellence, autour de 7.000 à 8.000 dirhams par mois, tout en maintenant, mais en l’encadrant strictement, l’accès des salariés par la voie payante du temps aménagé.

Par ailleurs, selon le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique, la production scientifique par enseignant-chercheur ne dépassait pas 0,37 publication par an à l’échelle nationale, tandis que le nombre de thèses effectivement soutenues ne représentait qu’environ 5,7% du nombre de doctorants inscrits la même année. Le Maroc ne consacre en effet qu’entre 0,7 et 0,8% de son PIB à la recherche et au développement, loin des 3% et plus observés dans les pays les plus avancés en la matière.

Dans ce contexte, resserrer l’accès au doctorat gratuit autour des chercheurs à temps plein relève, pour le ministère, moins d’un calcul budgétaire que d’une tentative de corriger un système où le nombre de titres délivrés n’a jamais garanti la qualité de la recherche produite.

Reste que l’équation financière, elle, se resserre : la demande d’enseignement supérieur augmente plus vite que l’argent public disponible pour y répondre. Chaque étudiant coûte à l’État, salaires des enseignants et du personnel compris, environ 20.000 dirhams par an. Le Conseil supérieur de l’éducation en tirait déjà les conséquences dans son rapport «L’enseignement supérieur à l’horizon 2030» : les fonds publics représentent entre 70 et 97% des ressources des universités marocaines, une dépendance qu’il jugeait excessive, et parmi ses recommandations figuraient noir sur blanc la diversification des sources de financement et l’encouragement de la formation à temps partiel dans le cadre de l’apprentissage tout au long de la vie, soit précisément le dispositif que le ministère met en œuvre aujourd’hui, sept ans plus tard.

S’y ajoute la question du bénéficiaire. Un doctorat n’est pas une formation obligatoire : c’est un choix personnel, souvent porteur d’un bénéfice individuel très concret : promotion, accès à un grade supérieur, changement de carrière, etc. Les travaux de l’OCDE chiffrent ce rendement privé du diplôme supérieur à plus de 8% par an en moyenne dans ses pays membres. Quand la personne qui en bénéficie occupe déjà un poste, l’idée qu’elle en finance une partie plutôt que d’en laisser l’intégralité au contribuable cesse d’être une provocation. C’est le principe du partage des coûts, théorisé depuis les années 1980 par l’économiste américain Bruce Johnstone et devenu la référence des politiques de financement universitaire dans les pays à moyens limités. La Banque mondiale va plus loin, qualifiant depuis une dizaine d’années la gratuité universelle du supérieur de mesure «régressive» : maintenir gratuit un doctorat pour un cadre déjà en poste revient, dans cette lecture, à faire payer par l’ensemble des contribuables, y compris les plus modestes, la deuxième formation d’un salarié, pendant que les bourses et les places d’un jeune bachelier sans revenu, elles, restent rationnées.

Ce raisonnement s’inscrit enfin dans un contexte de saturation que le ministère documente volontiers. Les effectifs ont franchi 1,31 million d’étudiants à la rentrée 2025-2026, en hausse de 4,8%, avec plus de 338.500 nouveaux inscrits ; certaines universités comptent déjà 30 à 40% de salariés dans leurs effectifs. Devant les députés, le 20 avril dernier, Azzedine El Midaoui a lui-même qualifié de «dangereux» l’écart constaté entre établissements, jusqu’à 44.000 dirhams pour un master à Errachidia, contre moins de 20.000 dirhams ailleurs, justifiant précisément la nécessité d’une grille harmonisée. «La loi 59-24 a tranché en reconnaissant la légalité de l’horaire aménagé», a-t-il martelé, avant d’assurer, quelques jours plus tard, qu’«il n’est pas possible de revenir en arrière».

Le dispositif n’est d’ailleurs pas nouveau: le ministre a lui-même reconnu que le temps aménagé existe depuis près d’une dizaine d’années dans plusieurs établissements, l’Université Mohammed V de Rabat ayant fait figure de pionnière en la matière, mais sans cadre légal jusqu’à la loi 59-24, définitivement adoptée fin février 2026 et inscrite dans le Pacte ESRI 2030. Le ministère met enfin en avant le coût réel des formations en horaire aménagé : enseignants, personnel administratif, agents de sécurité et de nettoyage mobilisés le soir et le week-end... et le compare aux quelque 100.000 dirhams annuels que certaines familles déboursent déjà dans le privé pour un cursus équivalent. Au terme de l’entretien, notre source revient sur ce qu’elle présente comme la finalité unique de la réforme : «Le premier et le dernier objectif, c’est d’améliorer l’enseignement supérieur dans son ensemble, de promouvoir la créativité et la recherche.» Tout le reste, insiste-t-elle, tarification comprise, n’est qu’un moyen au service de cette fin.

Une contestation qui ne faiblit pas

Sur le terrain, l’application de ce cadre tarifaire s’appuie sur une jurisprudence majoritairement favorable aux établissements. Si le tribunal administratif d’Oujda a fait exception en annulant, en décembre 2025, les frais requis par l’Université

Mohammed Ier au motif qu’ils entravaient le parcours des doctorants fonctionnaires, cette position reste isolée. D’autres juridictions, à l’instar du tribunal administratif de Casablanca, mais aussi la Cour d’appel administrative de Rabat, saisies sur le fond, ont validé la position du ministère et des conseils d’université en rejetant les recours des étudiants salariés. Depuis, une Coordination nationale des étudiants fonctionnaires et salariés s’est constituée et a réaffirmé, ces derniers jours encore, son rejet des nouveaux tarifs. Le Syndicat national de l’enseignement supérieur avait pour sa part observé une grève de trois jours début février, dénonçant une réforme conduite selon lui sans réelle concertation ; des sit-in avaient également marqué les universités d’Oujda et de Tétouan. La contestation a franchi, ces derniers jours, une étape supplémentaire inattendue. La Fédération nationale des étudiants tajammouistes, bras estudiantin du Rassemblement national des indépendants (RNI), le parti du Chef du gouvernement, a rejeté «toute orientation de nature à restreindre l’accès des étudiants aux études supérieures pour des considérations matérielles». Elle appelle le ministère à revoir son approche «en conformité avec les principes de justice sociale et d’égalité des chances», et réclame l’ouverture d’un débat national réunissant étudiants, enseignants, chercheurs et cadres administratifs au sein des conseils d’université. Le sujet a également resurgi au Parlement à plusieurs reprises depuis l’automne, porté tour à tour par le Parti du progrès et du socialisme et par l’Union socialiste des forces populaires, dont le député Mehdi Alaoui a dénoncé en avril des frais «sans base légale». De leur côté, des présidents d’université avaient recommandé, dès décembre 2025, d’exonérer les fonctionnaires et salariés dont le revenu mensuel ne dépasse pas le salaire minimum, une mesure sociale que chaque établissement doit désormais décliner à sa façon, faute d’accord sur un taux d’exonération commun.

Sur le terrain juridique et international

Au-delà de la rue et du Parlement, le dossier a désormais gagné les mécanismes de recours les plus formels du Royaume. Une plainte déposée fin juillet a été transmise début août par l’Institution du Médiateur du Royaume au ministère de l’Enseignement supérieur, à charge pour lui de prendre les mesures relevant de sa compétence. Dans une tribune, l’avocat Noufal El Baamri, président de l’Organisation marocaine des droits de l’Homme, interroge frontalement la conformité de la mesure avec les engagements constitutionnels et internationaux du Maroc. Il invoque l’article 31 de la Constitution, qui fait de la compétence, et non de la capacité financière, le critère d’accès à l’éducation, ainsi que l’article 26 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme et l’article 13 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, qui posent que l’enseignement supérieur doit être accessible sur la base du mérite. Pour lui, un dispositif qui ferait de la situation matérielle un obstacle aux études universitaires «pose un problème réel d’égalité des chances et d’équité sociale», l’enseignement ne devant, écrit-il, «jamais devenir une marchandise». Sur un point au moins, le principe juridique permet de couper court à la polémique : celui de la rétroactivité. Des rumeurs, largement relayées sur les réseaux sociaux, prêtent à la réforme un effet rétroactif qui contraindrait aussi les étudiants déjà engagés dans leur cursus à s’acquitter des nouveaux tarifs. En vertu du principe de non-rétroactivité des lois, qui structure l’ensemble du droit marocain, une telle application ne devrait concerner que les nouvelles inscriptions à compter de la rentrée 2026-2027, non les parcours déjà entamés, nous confirme une source du ministère.

Quid du reste du monde ?

Sur le plan international, la prise en charge des doctorants salariés répond à des logiques bien distinctes. Outre-Atlantique, les doctorats professionnels (Executive PhD) relèvent du marché privé (10.000 à 40.000 dollars par an), mais le coût est majoritairement financé par les entreprises de sponsoring. En France, le doctorat en formation continue est un dispositif officiel, préparé à temps partiel sur 4 à 6 ans autour de sujets souvent liés au milieu professionnel. Il additionne les droits nationaux d’inscription (environ 398 euros par an) et des frais universitaires de formation continue (de 2.000 à plus de 10.000 euros par an). Cependant, le reste à charge du salarié ou du fonctionnaire y est quasi nul : ces frais ainsi que les aménagements de service sont quasi systématiquement absorbés par les employeurs, le Compte personnel de formation (CPF) ou les administrations. En faisant porter le poids financier directement sur le portefeuille de l’étudiant salarié, sans écosystème d’accompagnement ou de financement patronal jusqu’à aujourd’hui, le Maroc fait figure d’exception, un arbitrage politique qui s’annonce déjà au cœur des débats pour les législatives de septembre 2026. n
Copyright Groupe le Matin © 2026