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Transformations géostratégiques : les enjeux d'un système international en pleine recomposition

Comment les transformations géostratégiques en cours redessinent-elles les équilibres du système international et quels effets produisent-elles sur les dynamiques régionales ? C’est autour de cette interrogation qu’a été organisée à Rabat une rencontre du Centre d’études et de recherches Aziz Belal. Les échanges ont porté sur la recomposition des rapports de puissance, la place croissante des espaces régionaux dans l’architecture mondiale et les perspectives qu’ouvrent ces mutations pour l’Afrique, mais aussi pour le Maroc.

17 Mars 2026 À 15:47

Réunis à l’initiative du Centre d’études et de recherches Aziz Belal (CERAB), chercheurs et universitaires ont débattu, jeudi 12 mars 2026, au siège national du Parti du progrès et du socialisme (PPS) à Rabat, des transformations géostratégiques et de leurs répercussions régionales, à l’occasion de la deuxième édition des «Rencontres ramadanesques» du CERAB. La discussion s’est attachée à éclairer les mutations qui affectent aujourd’hui l’architecture du système international, marqué par une recomposition progressive des rapports de puissance et par l’affirmation croissante des dynamiques régionales. Au fil des interventions, plusieurs dimensions de ces transformations ont été examinées, notamment l’évolution des instruments de puissance, les nouvelles formes de compétition stratégique ainsi que la place grandissante des ensembles régionaux dans l’organisation des équilibres mondiaux. Ces échanges se sont inscrits dans un contexte international traversé par une intensification des rivalités entre puissances, la persistance de multiples foyers de tension et l’émergence de nouveaux facteurs stratégiques, liés en particulier aux avancées technologiques, aux réseaux de circulation des flux et aux enjeux énergétiques.

Comprendre les transformations géostratégiques

L’universitaire Mohammed Senoussi a proposé à cette occasion une lecture analytique des transformations géostratégiques à l’œuvre, en soulignant d’emblée qu’une compréhension rigoureuse de ces mutations supposait un préalable : celui d’une clarification des concepts qui structurent le débat. Selon lui, les transformations du système international renvoient avant tout au passage d’une configuration à une autre, processus qui s’accompagne inévitablement d’une recomposition des rapports de puissance entre les acteurs. Si le système international demeure le cadre dans lequel s’inscrivent les interactions entre États, ces dynamiques s’organisent désormais, de plus en plus, à travers des ensembles régionaux dont le rôle ne cesse de s’affirmer dans l’évolution des équilibres mondiaux.



Pour éclairer cette mutation, l’expert la place dans une perspective historique. Pendant plusieurs décennies après la Seconde Guerre mondiale, l’ordre international s’est structuré autour d’un système bipolaire dominé par deux grandes puissances. Puis, à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique, les États-Unis ont semblé occuper une position centrale dans un système que beaucoup ont alors qualifié d’unipolaire. Toutefois, cette configuration n’a pas résisté à l’épreuve du temps. Peu à peu, de nouveaux acteurs ont émergé, contestant cette centralité et contribuant à redessiner les équilibres mondiaux. C’est dans ce mouvement que s’inscrit la transition vers une configuration plus complexe et plus pluraliste du système international.

Les nouvelles formes de la puissance

Dans le même ordre d’idées, Mohammed Senoussi estime que les transformations géostratégiques ne peuvent être appréhendées sans interroger l’évolution des instruments de puissance qui structurent aujourd’hui les relations internationales. Derrière les rivalités observées sur la scène mondiale se profile, selon lui, une dynamique constante : celle de la maîtrise des ressources et des leviers de puissance, qu’ils soient d’ordre économique, technologique ou politique. À cet égard, l’expert insiste sur un aspect méthodologique souvent sous-estimé dans l’analyse stratégique : la formulation des problématiques. Car, a-t-il souligné en substance, la pertinence des questions posées conditionne largement la capacité à saisir les dynamiques internationales. Autrement dit, comprendre les mutations du monde suppose d’abord de poser correctement les termes du débat.

C’est dans ce cadre qu’il a proposé d’élargir la compréhension de la géostratégie. Si la géographie continue d’occuper une place centrale dans l’analyse des rapports de puissance, elle ne saurait plus, à elle seule, en constituer la clé de lecture. La puissance se joue désormais aussi dans la capacité à maîtriser les réseaux, à organiser les flux et à produire des récits susceptibles d’orienter les perceptions et les représentations à l’échelle internationale. Ainsi comprise, la géostratégie contemporaine repose, selon lui, sur une articulation entre trois dimensions complémentaires : l’espace géographique, les réseaux de circulation des flux – qu’ils soient énergétiques, économiques ou informationnels – et, enfin, la production de sens à travers les narratifs qui structurent la compréhension du monde.

L’émergence de nouvelles puissances

Dans le prolongement de cette analyse, Mohammed Senoussi s’est également arrêté sur l’émergence de nouvelles puissances qui participent aujourd’hui à la redéfinition des équilibres mondiaux. À mesure que le système international évolue vers une configuration plus plurielle, plusieurs acteurs s’affirment progressivement sur la scène internationale. Parmi eux figurent notamment la Chine et la Russie, mais également un certain nombre de puissances régionales telles que la Turquie, la Malaisie, le Brésil ou encore l’Afrique du Sud dans une moindre mesure.

Dans le même mouvement, l’intervenant a regretté que le monde arabe ne parvienne toujours pas à valoriser pleinement les ressources et les potentialités dont il dispose. Selon lui, les divisions internes et l’absence d’une vision stratégique commune continuent de limiter la capacité de cet espace à peser davantage dans les recompositions en cours du système international. Par ailleurs, ces transformations s’accompagnent de l’émergence de nouveaux instruments de puissance. Aux facteurs traditionnels s’ajoutent désormais des leviers stratégiques liés aux technologies avancées, à l’intelligence artificielle, aux ressources énergétiques, mais aussi aux routes maritimes et aux grands corridors de circulation. Ces éléments contribuent à redéfinir les modalités de la compétition internationale et les conditions d’influence des États.

Dans ce contexte en mutation, M. Senoussi a mis l’accent sur quelques atouts dont dispose le Maroc. Le Royaume bénéficie en effet d’un positionnement géographique particulier, illustré notamment par un littoral d’environ 3.500 kilomètres. Selon lui, cet atout peut constituer un levier stratégique pour renforcer l’intégration du Maroc dans les réseaux économiques et logistiques internationaux.

Une crise multidimensionnelle du système international

Pour sa part, Abdelahad El Fassi Fihri a replacé ces transformations géostratégiques dans un cadre plus large, celui d’une crise profonde qui affecte aujourd’hui plusieurs dimensions de l’ordre international. Selon ce membre du bureau politique du Parti du progrès et du socialisme, cette crise dépasse largement la seule sphère économique. Elle se déploie également sur les plans militaire, technologique et culturel, révélant l’ampleur des recompositions qui traversent actuellement le système international. Dès lors, a-t-il souligné, il devient indispensable de dépasser la lecture immédiate des événements pour en interroger les ressorts structurels, notamment les dynamiques du capitalisme mondial et les logiques de domination liées au contrôle des ressources.

Dans le même esprit, l’intervenant a attiré l’attention sur l’affaiblissement progressif du multilatéralisme et sur la remise en cause de certains mécanismes qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avaient contribué à structurer l’ordre international. À ses yeux, cette évolution s’inscrit dans un contexte marqué par la multiplication des foyers de tension à travers le monde. Qu’il s’agisse de la guerre en Ukraine, des tensions persistantes au Moyen-Orient ou encore des crises qui affectent certaines régions du Sahel, ces situations traduisent, selon lui, une instabilité croissante du système international et la montée de rivalités géopolitiques aux conséquences encore incertaines.

L’Afrique au cœur des rivalités géopolitiques

De son côté, Moussa El Malki a abordé la question des transformations géostratégiques à partir de l’échelle régionale, en mettant en lumière la place croissante qu’occupe désormais le continent africain dans les recompositions du système international. Selon lui, l’Afrique connaît aujourd’hui une évolution notable de son statut dans l’architecture mondiale. Longtemps relégué à la périphérie des dynamiques internationales, le continent tend progressivement à s’imposer comme un espace stratégique de premier plan, notamment en raison de l’importance de ses ressources naturelles, énergétiques et minières.

À cet égard, plusieurs données illustrent l’ampleur de ce potentiel. L’Afrique constitue la deuxième plus grande masse territoriale du globe et dispose d’un littoral dépassant les 30.000 kilomètres. Sa population, estimée à plus de 1,4 milliard d’habitants, se caractérise par une structure démographique particulièrement jeune. Le continent recèle par ailleurs d’importantes richesses naturelles, parmi lesquelles près de 65% des terres arables mondiales ainsi qu’environ 40% des réserves mondiales d’or. Toutefois, a-t-il souligné, ces atouts considérables coexistent avec des fragilités structurelles persistantes. Celles-ci s’expliquent en partie par l’héritage historique de la période coloniale, dont les effets continuent de peser sur les trajectoires économiques et institutionnelles de nombreux États africains. À cela s’ajoutent des défis économiques et politiques qui freinent encore la pleine valorisation du potentiel du continent.

L’initiative atlantique et les perspectives régionales

Dans ce contexte marqué par la recomposition des équilibres régionaux, Moussa El Malki s’est également arrêté sur l’initiative Royale atlantique, qu’il a présentée comme une approche visant à repenser les modalités de coopération entre les pays du Sud et leurs partenaires internationaux. Cette initiative s’inscrit, selon lui, dans une dynamique fondée sur le renforcement de la coopération Sud-Sud et sur la promotion d’une intégration économique régionale plus affirmée. L’un de ses objectifs majeurs consiste notamment à offrir aux pays du Sahel un accès à l’océan Atlantique, condition susceptible de favoriser leur insertion dans les circuits économiques et commerciaux internationaux et, partant, de soutenir leurs perspectives de développement.

Dans cette perspective, plusieurs projets structurants ont été évoqués, au premier rang desquels le projet de gazoduc reliant l’Afrique de l’Ouest à l’Europe. Une telle infrastructure pourrait contribuer à répondre aux besoins énergétiques du continent européen, dans un contexte international marqué par les tensions et les perturbations qui affectent actuellement les marchés mondiaux de l’énergie.

Le Maroc dans les recompositions géostratégiques

Au fil des échanges, les intervenants ont également mis en lumière les opportunités stratégiques que ces transformations pourraient offrir au Maroc dans un contexte international en pleine recomposition. À cet égard, la position géographique du Royaume ainsi que le développement progressif de ses infrastructures portuaires apparaissent comme des atouts susceptibles de renforcer son rôle dans les dynamiques économiques et logistiques régionales. Dans cette perspective, des projets portuaires d’envergure, à l’image de Nador West Med, sont appelés à consolider ce positionnement en facilitant notamment la distribution énergétique et les flux commerciaux dans l’espace régional.

Par ailleurs, les discussions ont souligné l’importance de diversifier les routes commerciales et les corridors logistiques afin de soutenir l’intégration économique régionale. Dans ce cadre, la Mauritanie apparaît comme un partenaire stratégique pour l’accès du Maroc aux pays du Sahel, constituant un point de passage essentiel dans l’articulation des échanges entre l’Afrique de l’Ouest et l’espace atlantique.

À travers les différentes interventions, la rencontre organisée par le CERAB a ainsi permis d’apporter un éclairage sur les transformations profondes qui affectent aujourd’hui le système international et sur leurs répercussions à l’échelle régionale. Pour les participants, comprendre ces mutations apparaît désormais comme une condition indispensable pour anticiper les évolutions du monde et adapter les stratégies nationales aux nouvelles réalités géopolitiques.
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