Mounia Senhaji
05 Juin 2026
À 17:01
Le Matin : En tant qu'entreprise opérant déjà sur le marché et inscrite dans la souveraineté nationale, que vous inspirent les ambitions annoncées pour le secteur maritime nationale, dévoilées récemment en marge des Premières Assises maritimes, et quelles perspectives offrent-elles pour votre développement ?
Rachid Houari : Je dirais que ces Assises ont marqué une étape importante pour le secteur maritime marocain. D'abord parce qu'il s'agissait d'une première. Contrairement à d'autres secteurs stratégiques comme le tourisme ou l'industrie, qui disposent depuis longtemps d'espaces réguliers de concertation, le maritime n'avait encore jamais bénéficié d'un rendez-vous d'une telle ampleur. Le simple fait que ces Assises aient eu lieu traduit une prise de conscience de l'importance stratégique du secteur. Elles ont permis de mettre sur la table un diagnostic partagé et de dégager des orientations qui, sur le papier, sont particulièrement prometteuses pour les opérateurs nationaux.
Pour Africa Morocco Link (AML), ces perspectives sont d'autant plus importantes que nous faisons partie des rares armateurs marocains à maintenir une présence significative sur le détroit de Gibraltar. À travers nos activités, nous contribuons à assurer près de 30% du trafic sous souveraineté marocaine sur cette liaison stratégique. Mais lorsqu'on regarde l'ensemble des flux transitant par les ports marocains, le potentiel reste immense. Aujourd'hui, la flotte nationale ne représente que 3 à 4% des flux qui pourraient être captés par des opérateurs marocains. Cela montre à quel point les marges de progression sont importantes.
Nous attendons désormais que les recommandations formulées lors des Assises se traduisent en mesures concrètes et en mécanismes d'accompagnement efficaces. C'est à cette condition que les entreprises marocaines pourront investir davantage, se développer et renforcer leur compétitivité. Pour notre part, nous suivons de très près les évolutions qui découleront de cette feuille de route. Les perspectives existent, le potentiel est réel, et nous sommes prêts à accompagner cette dynamique si les conditions sont réunies pour permettre l'émergence d'une flotte nationale plus forte et plus compétitive.
Travaillez-vous actuellement sur des projets spécifiques en collaboration avec le ministère de tutelle ?Notre collaboration avec le ministère est permanente et s'inscrit dans une vision commune de renforcement de la présence marocaine dans le transport maritime. Nous travaillons régulièrement sur des projets visant à développer ou à rétablir des lignes stratégiques reliant le Maroc à ses principaux partenaires. L'un des exemples les plus récents est la relance de la liaison maritime Nador-Almeria qui sera ouverte cet été. Cette ligne n'était plus exploitée par un opérateur marocain depuis près de dix ans. Son retour constitue une avancée importante pour la présence nationale sur cet axe stratégique. Ce projet a bénéficié d'un accompagnement des autorités compétentes, notamment du ministère du Transport, de la Direction de la marine marchande et de l'Agence nationale des ports. Cette coopération entre les acteurs publics et les opérateurs privés est essentielle pour permettre aux entreprises marocaines de se positionner durablement sur des marchés fortement concurrentiels.
Notre ambition est de poursuivre cette dynamique dans les années à venir. Chaque fois que les conditions économiques et opérationnelles le permettront, nous étudierons avec les pouvoirs publics les possibilités de développer de nouvelles dessertes ou de renforcer celles qui existent déjà. L'objectif reste le même : accroître la présence des armateurs marocains sur les lignes qui desservent les ports du Royaume et contribuer au renforcement de la souveraineté maritime nationale.
À l’approche de l’opération Marhaba, qui constitue chaque année un rendez-vous majeur pour le transport maritime entre le Maroc et l’Europe, comment vous préparez-vous à cette période de forte affluence ?
L’opération Marhaba est aujourd’hui un dispositif parfaitement rodé. Elle existe depuis plus de 35 ans et le Maroc a acquis une expertise reconnue dans son organisation. Les opérateurs maritimes comme les autorités publiques sont habitués à gérer ces flux importants dans les meilleures conditions. Il faut savoir que sur les lignes du détroit, l’activité est fortement saisonnière. Les opérateurs, qu’ils soient marocains ou étrangers, réalisent l’essentiel de leur activité durant la période estivale. Pendant une grande partie de l’année, les volumes restent relativement faibles, alors que l’été concentre une forte demande en passagers, véhicules et marchandises.
Comme chaque année, nous allons donc renforcer significativement notre offre. Sur les lignes Tanger Ville-Tarifa et Tanger Med-Algésiras, le nombre de traversées quotidiennes passe généralement d’environ 20 à 25 départs par jour en hiver à près de 45 départs en été. L’ensemble des compagnies augmente ses fréquences et mobilise des navires supplémentaires afin d’absorber cette hausse du trafic. Nous abordons cette campagne avec sérénité. Les pouvoirs publics suivent de très près les préparatifs de l’opération Marhaba et l’ensemble des intervenants travaillent en coordination pour garantir la fluidité des déplacements. L’objectif est que les Marocains résidant à l’étranger puissent rejoindre leur pays dans les meilleures conditions de confort, de sécurité et de ponctualité.
Quelles sont justement vos prévisions en termes de trafic pour cette année ?
L’opération Marhaba représente un enjeu majeur pour notre activité puisqu’elle concentre à elle seule près de la moitié de notre trafic annuel. À titre d’exemple, notre compagnie a transporté environ 1,2 million de passagers l’an dernier sur l’ensemble de ses lignes, dont près de 600.000 durant la période Marhaba. Nous anticipons des volumes du même ordre, voire en légère progression si la dynamique observée ces dernières années se confirme. À l’échelle de l’ensemble des opérateurs présents sur les principales lignes reliant le Maroc à l’Espagne, le trafic généré pendant l’opération Marhaba atteint généralement près de 2 millions de passagers. Cela illustre l’importance stratégique de cette opération, aussi bien pour les compagnies maritimes que pour la mobilité des Marocains du monde.
Quel impact la conjoncture géopolitique internationale et la forte volatilité des prix de l'énergie ont-elles aujourd'hui sur votre activité ? Ces hausses de coûts se répercutent-elles sur les tarifs proposés aux voyageurs et aux transporteurs ?
Le transport maritime n'échappe pas aux tensions qui affectent l'ensemble de l'économie. Avant même de parler de notre secteur, chaque citoyen constate que le coût de l'énergie a fortement augmenté ces derniers mois. Les transporteurs routiers sont confrontés à la même réalité et répercutent une partie de ces surcoûts sur leurs clients. Dans le maritime, l'impact est encore plus marqué. Contrairement à d'autres secteurs, nous sommes directement exposés aux cours internationaux des carburants marins et ne bénéficions d'aucun mécanisme de compensation. Lorsque les prix de l'énergie s'envolent, nos coûts d'exploitation augmentent immédiatement.
Pour donner un ordre d'idée, le prix du carburant maritime a connu une hausse très importante par rapport à ses niveaux habituels. Pour une compagnie comme la nôtre, cela représente plusieurs millions d'euros de charges supplémentaires chaque année. Une telle augmentation ne peut pas être absorbée intégralement par l'entreprise sans mettre en péril son équilibre économique. Comme l'ensemble des acteurs du transport, nous sommes donc amenés à répercuter une partie de ces surcoûts sur nos tarifs. Toutefois, nous veillons à limiter autant que possible leur impact sur nos clients.
Faut-il alors s'attendre à une hausse significative des prix des billets ?
Les tarifs ont effectivement connu certains ajustements, mais dans des proportions bien inférieures à l'augmentation réelle de nos coûts. À titre d'exemple, alors que le coût du carburant a progressé d'environ 60%, les révisions tarifaires que nous avons appliquées restent de l'ordre de 15%. Autrement dit, une part importante de la hausse continue d'être absorbée par l'entreprise. Notre priorité est de préserver notre compétitivité tout en maintenant un service de qualité pour les passagers et les transporteurs.
Dans ce contexte de hausse des coûts et d'incertitudes internationales, craignez-vous un ralentissement du marché ou une remise en question de vos ambitions de croissance ? Vous aviez notamment évoqué l'an dernier un objectif de 50% de part de marché à moyen-long terme. Cet objectif reste-t-il d'actualité ?
Non, nous ne constatons pas de contraction du marché. Les échanges entre le Maroc et l'Europe demeurent soutenus, car les besoins d'importation et d'exportation restent structurels. Les flux de marchandises et de camions continuent donc de circuler à des niveaux importants. L'impact principal de la hausse des coûts énergétiques ne se traduit pas par une baisse de l'activité, mais plutôt par une augmentation progressive des coûts tout au long de la chaîne logistique. Cette hausse finit par se répercuter, dans une certaine mesure, sur le prix final des produits transportés.
Concernant nos ambitions, elles restent inchangées. Nous continuons à viser une progression de notre part de marché à moyen et long termes. Cet objectif s'inscrit d'ailleurs dans l'esprit des accords de coopération qui encadrent les échanges maritimes entre le Maroc et ses partenaires européens. Ces accords prévoient un partage équilibré des flux, avec une participation significative des opérateurs marocains aux côtés de leurs homologues européens. 30% du marché, c'est déjà une performance importante, mais nous estimons qu'il existe encore un potentiel de croissance pour renforcer davantage la présence nationale. Notre ambition est donc de nous rapprocher progressivement du seuil de 50%, qui correspond à la place que le pavillon marocain peut légitimement occuper sur ces liaisons stratégiques. Nous travaillons dans ce sens à travers le développement de notre flotte, l'ouverture de nouvelles lignes et l'amélioration continue de nos services.
Vous restez donc autour de 30% aujourd'hui ?
Oui, nous nous maintenons autour de ce niveau. C'est une base solide, mais nous avons plusieurs projets de développement en cours qui devraient nous permettre de poursuivre notre progression dans les années à venir.
Justement, au-delà de cette ambition de croissance, avez-vous aujourd'hui des projets concrets ou des développements en cours qui pourraient vous permettre de gagner de nouvelles parts de marché ?
Oui, plusieurs opportunités sont actuellement à l'étude. Le ministère a lancé, ou prévoit de lancer, des appels d'offres concernant différentes liaisons maritimes stratégiques. En tant qu'opérateur national, nous nous positionnons naturellement sur ces projets lorsqu'ils correspondent à notre stratégie de développement. Nous avons déjà répondu à certains de ces appels d'offres et nous sommes mobilisés pour renforcer notre présence sur les lignes où nous estimons pouvoir apporter une réelle valeur ajoutée, tant en matière de service que de souveraineté maritime.
Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?
Ces informations sont publiques. Parmi les projets actuellement ouverts à la concurrence figurent notamment de nouvelles lignes Tanger Ville-Tarifa ou encore Tanger Med-Algésiras. D'autres opportunités pourraient également émerger dans les prochains mois. Notre objectif est clair : accompagner le développement du secteur maritime marocain et renforcer progressivement la présence des opérateurs nationaux sur les principales routes reliant le Maroc à ses partenaires européens. Chaque nouvel appel d'offres représente une opportunité supplémentaire de contribuer à cet objectif et de consolider la place du pavillon marocain sur ces axes stratégiques.