Société

Gouvernance, apprentissages, budget... Amaquen dresse le bilan de dix ans de réforme de l’École marocaine

Une décennie après le lancement de la Vision stratégique 2015-2030, qui a ouvert l’un des plus vastes chantiers de réforme de l’école marocaine, l’heure est au bilan. Réalisé par l’Association marocaine pour l’amélioration de la qualité de l’enseignement, un Rapport d’évaluation couvrant la période 2015-2025 dresse un état des lieux sans concession des avancées et des limites de cette transformation. «Le Matin» a pu consulter, en exclusivité, plusieurs extraits de ce document avant sa publication officielle le 9 septembre prochain.

06 Août 2026 À 17:13

Pendant dix ans, l’école marocaine n’aura probablement jamais autant changé... du moins sur le papier. Depuis l’adoption de la Vision stratégique 2015-2030, les réformes se sont succédé à un rythme soutenu : promulgation de la Loi-cadre 51.17, refonte des programmes, développement du préscolaire, réforme de la gouvernance, déploiement des écoles pionnières, généralisation progressive des outils numériques, nouveaux mécanismes d’évaluation, réforme du statut des enseignants ou encore lancement de la Feuille de route 2022-2026. Autant de chantiers qui traduisent une volonté affichée de replacer l’éducation au cœur du développement national. Dix ans plus tard, l’heure est au premier véritable bilan.

Prévu pour être rendu public le 9 septembre prochain, le Rapport élaboré par l’Association marocaine pour l’amélioration de la qualité de l’enseignement (Amaquen), sous la direction de son président Abdennasser Naji, propose une évaluation approfondie de cette décennie de réformes. Construit autour du Cadre intégré d’évaluation de la qualité éducative (CIEQE), inspiré des référentiels de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et de l’Unesco, puis adapté au contexte marocain, le document ne se limite pas à inventorier les réalisations. Il mesure leur pertinence, leur efficacité, leur mise en œuvre et leur capacité à produire des changements durables au sein du système éducatif.

La conclusion générale qui se dégage est nuancée. Le Rapport reconnaît les avancées importantes enregistrées depuis 2015, mais il souligne que les performances du système restent largement en deçà des ambitions affichées. Autrement dit, le Maroc a considérablement renforcé le cadre stratégique de son école, sans parvenir encore à combler le fossé entre les réformes conçues dans les textes et leur traduction dans les classes.

«Le Maroc a démontré sa capacité à élaborer une vision stratégique cohérente et ambitieuse. Aujourd’hui, le véritable enjeu consiste à faire vivre cette vision sur le terrain et à mesurer son impact réel sur les apprentissages», estime Abdennasser Naji.

Une réforme largement saluée sur le plan institutionnel

Le premier mérite que reconnaît Amaquen concerne l’ampleur du travail de planification réalisé depuis 2015. Le Rapport rappelle que la Vision stratégique 2015-2030 est issue d’un processus de concertation inédit ayant mobilisé plus de 64.000 participants à travers les douze régions du Royaume ainsi que 26 organisations syndicales et associatives. Peu de politiques publiques auront bénéficié d’une telle consultation préalable.

Cette vision s’est ensuite traduite dans la Loi-cadre 51.17, qui fait de l’équité, de la qualité, de la citoyenneté et de la justice sociale les piliers du système éducatif. Les auteurs rappellent que ces valeurs irriguent désormais les programmes scolaires, les nouveaux manuels ainsi que la Feuille de route 2022-2026, qui place les apprentissages fondamentaux, les compétences transversales et l’épanouissement de l’élève au cœur de la réforme.

Le Maroc s’est aussi doté d’outils de pilotage sophistiqués. Le système d’information Massar, les tableaux de bord stratégiques, les évaluations nationales et l’Indice national de développement de l’éducation constituent désormais une base solide pour suivre les politiques publiques. Le Rapport relève aussi que plus de 130 indicateurs de performance permettent aujourd’hui d’assurer le suivi des différents programmes éducatifs, une situation relativement rare dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA). Pour Amaquen, cette évolution marque une rupture avec les décennies précédentes, où les politiques éducatives étaient souvent dépourvues d’objectifs chiffrés et d’outils d’évaluation.

Des textes ambitieux... mais un fossé persistant avec la réalité

Mais cette réussite institutionnelle ne suffit pas à masquer les difficultés rencontrées sur le terrain. Le Rapport parle même d’une «inflation textuelle», estimant que le Maroc excelle dans la production de stratégies, de lois et de référentiels, mais éprouve davantage de difficultés lorsqu’il s’agit de les traduire concrètement dans les établissements scolaires.

Les auteurs observent notamment que les nombreuses consultations organisées lors de l’élaboration de la Vision stratégique n’ont pas toujours débouché sur une véritable co-construction des réformes. Les contributions des enseignants, des syndicats ou des acteurs locaux restent difficilement traçables dans les décisions finales, alimentant progressivement un sentiment de distance entre les décideurs et le terrain.

Cette fracture s’est accentuée avec les mouvements sociaux qu’a connus le secteur, notamment autour du nouveau statut des enseignants. Le Rapport cite une enquête de l’Instance nationale d’évaluation selon laquelle près de 45% des enseignants estiment que le climat scolaire n’est plus favorable à la transmission des valeurs. «On a beaucoup consulté, mais insuffisamment co-construit. Une réforme éducative ne peut réussir durablement si ceux qui la mettent en œuvre ne se l’approprient pas pleinement», souligne Abdennasser Naji.

Des indicateurs qui restent préoccupants

Le document dresse ensuite un état des lieux particulièrement critique des performances du système. Premier constat : plusieurs objectifs majeurs restent loin d’être atteints. Ainsi, alors que le Royaume ambitionne une généralisation du préscolaire à l’horizon 2028, le taux de couverture atteignait 70,4% en 2024, laissant encore près de trois enfants sur dix hors du dispositif.

Autre sujet de préoccupation : l’abandon scolaire. Après une amélioration observée ces dernières années, le phénomène repart à la hausse. Le Rapport indique que plus de 56.000 élèves supplémentaires ont quitté le système éducatif entre 2021 et 2024, tandis que le nombre annuel d’abandons avoisine désormais 276.000 élèves.

Les difficultés apparaissent encore plus nettement lorsqu’il est question des apprentissages.

Selon l’évaluation, moins de 40% des élèves atteignent aujourd’hui le niveau attendu en lecture, alors que la Feuille de route fixe un objectif de 82% à l’horizon 2026. Les auteurs y voient l’une des principales faiblesses de la réforme : les efforts consentis sur les infrastructures, les équipements ou les recrutements ne produisent pas encore les gains attendus sur les compétences fondamentales des élèves.

Le constat est confirmé par les évaluations nationales et internationales. Le Rapport rappelle que seuls 19% des élèves de quatrième année primaire atteignent le niveau attendu en lecture, tandis que les résultats de TIMSS 2023 montrent que seuls 18% des collégiens atteignent le seuil minimal en sciences, contre près de la moitié quelques années auparavant.

Pour les auteurs, ces chiffres illustrent un paradoxe devenu récurrent : le système réussit à construire des écoles, à recruter des enseignants ou à développer des outils numériques, mais peine encore à améliorer durablement les apprentissages.

Une planification saluée, une exécution qui demeure le véritable défi

L’un des messages les plus forts du Rapport réside probablement dans cette distinction entre la qualité de la planification et celle de l’exécution. Amaquen estime que le Maroc dispose aujourd’hui d’un dispositif de gouvernance éducative parmi les plus élaborés de la région. Les objectifs stratégiques sont désormais déclinés en projets, suivis par des indicateurs et intégrés à la programmation budgétaire de l’État. Mais cette sophistication administrative se heurte à une réalité plus contrastée.

Le Rapport relève que près de 80% des objectifs liés aux infrastructures et aux moyens matériels sont atteints, alors que les résultats concernant les apprentissages plafonnent entre 35 et 40% des objectifs fixés. Autrement dit, le système livre les équipements, mais pas encore les résultats attendus en matière de qualité de l’enseignement.

Un effort financier considérable, mais un rendement qui interroge

S’il est un point sur lequel le Rapport insiste particulièrement, c’est bien celui de l’efficience des dépenses publiques. Le Maroc figure parmi les pays qui consacrent la part la plus importante de leurs ressources à l’éducation. Selon les données reprises par Amaquen, les dépenses du secteur représentent près de 6% du produit intérieur brut et environ 25% du Budget général de l’État, des niveaux comparables, voire supérieurs, à ceux de nombreux pays de l’OCDE. Pour les auteurs, cet engagement budgétaire témoigne d’un choix politique fort. Toutefois, la question n’est plus seulement celle des montants investis, mais de leur efficacité.

Le Rapport souligne qu’entre 80 et 90% des dépenses du ministère sont absorbées par la masse salariale, réduisant considérablement les marges de manœuvre pour financer l’innovation pédagogique, la formation continue, l’accompagnement des établissements ou encore les dispositifs d’évaluation.

Cette structure budgétaire, selon Amaquen, limite la capacité du système à investir dans les leviers susceptibles d’améliorer durablement les apprentissages. Le document va plus loin en estimant que le déficit de compétences accumulé par les élèves représente un coût économique compris entre 48 et 60 milliards de dirhams, conséquence d’une faible maîtrise des apprentissages fondamentaux qui pèse sur la productivité future, l’employabilité des jeunes et la compétitivité du pays. «L’enjeu n’est plus seulement de financer l’école, mais de s’assurer que chaque dirham investi produit une amélioration mesurable des apprentissages», résume Abdennasser Naji. Le Rapport recommande ainsi de faire évoluer progressivement la logique budgétaire vers une culture de la performance, où les ressources seraient davantage allouées en fonction des résultats obtenus plutôt que des seuls moyens mobilisés.

Une profession enseignante au cœur de la réforme... mais encore insuffisamment accompagnée

Au fil des pages, une conviction s’impose : aucune réforme ne peut réussir sans les enseignants. Amaquen reconnaît les efforts entrepris pour professionnaliser davantage le métier, moderniser la formation initiale et réorganiser la gestion des ressources humaines. Toutefois, ces avancées restent insuffisantes au regard des attentes.

Le Rapport met en évidence un déficit persistant en matière de développement professionnel. Les formations continues demeurent irrégulières, souvent peu articulées avec les besoins des enseignants et rarement évaluées quant à leur impact sur les pratiques pédagogiques.

Plus préoccupant encore, 74% des enseignants interrogés déclarent ne pas bénéficier d’un accompagnement suffisant pour développer leurs compétences professionnelles. Pour les auteurs, cette situation contribue à fragiliser l’appropriation des réformes. Les nouvelles approches pédagogiques, l’évaluation par compétences ou encore l’intégration du numérique supposent un accompagnement de proximité qui reste encore inégal selon les académies et les établissements.

Le Rapport estime aussi que les tensions sociales ayant marqué le secteur ces dernières années ont affecté le climat de confiance indispensable à toute transformation du système. «Une réforme éducative ne se décrète pas. Elle se construit avec les enseignants, dans la durée, grâce à un accompagnement continu et à une reconnaissance réelle de leur rôle», estime Abdennasser Naji.

Politique linguistique : le maillon faible de la qualité des apprentissages

Autre constat majeur : la question des langues d’enseignement demeure l’un des principaux obstacles à l’amélioration des performances scolaires. Le Rapport souligne que les résultats des évaluations nationales et internationales montrent une corrélation forte entre la faible maîtrise des langues et les difficultés rencontrées par les élèves dans les disciplines scientifiques.

Les auteurs rappellent notamment que le Maroc a obtenu 339 points lors de l’évaluation Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) 2022, loin de la moyenne de l’Organisation de coopération et de développement économiques, établie à 476 points.

Le document relève aussi une baisse de 67 points des performances en sciences entre TIMSS 2019 et TIMSS 2023, évolution qui traduit, selon les auteurs, des difficultés persistantes dans l’acquisition des compétences de base.

Sans remettre en cause les choix stratégiques opérés par le Royaume, Amaquen estime que la transition linguistique reste insuffisamment préparée et qu’elle accentue les écarts entre les élèves, notamment entre les milieux favorisés et les populations les plus vulnérables.

Le Rapport plaide ainsi pour une approche davantage progressive, centrée sur les capacités réelles des apprenants et accompagnée d’un renforcement significatif de la maîtrise des langues dès les premières années de scolarité.

Une orientation qui peine encore à accompagner les parcours des élèves

L’orientation scolaire constitue un autre chantier identifié comme prioritaire. Si plusieurs dispositifs numériques ont été déployés et si le Projet personnel de l’élève représente une avancée, le Rapport considère que l’accompagnement reste largement insuffisant. Le principal obstacle demeure le manque de ressources humaines. Selon l’évaluation, un conseiller d’orientation doit aujourd’hui accompagner près de 3.000 élèves, une charge qui rend pratiquement impossible un suivi individualisé.

Cette faiblesse contribue, selon Amaquen, à expliquer les difficultés d’orientation des jeunes vers les filières correspondant à leurs aptitudes, mais aussi les taux élevés d’échec dans l’enseignement supérieur. Le Rapport rappelle à ce titre que les filières universitaires à accès ouvert enregistrent des taux d’abandon compris entre 40 et 50%, révélateurs d’une orientation souvent subie plutôt que choisie.

Pour les auteurs, l’orientation devrait devenir un véritable processus d’accompagnement tout au long du parcours scolaire, impliquant les enseignants, les familles et les professionnels de l’orientation.

Passer de la réforme permanente à la culture des résultats

Au terme de cette évaluation, Amaquen ne remet nullement en cause la nécessité des réformes engagées depuis 2015. Au contraire, le Rapport considère que le Maroc dispose désormais d’un socle stratégique solide, d’un cadre juridique stabilisé et d’outils de gouvernance plus performants qu’auparavant. Mais la prochaine étape devra être différente.

Les auteurs appellent à dépasser la logique de succession des réformes pour entrer dans celle de leur consolidation. Ils recommandent notamment de renforcer l’évaluation indépendante des politiques publiques, d’accorder davantage d’autonomie aux établissements, de mieux soutenir les enseignants, de réorienter les investissements vers les apprentissages fondamentaux et de développer une véritable culture de la redevabilité.

En filigrane, le document adresse un message clair aux décideurs : la réussite d’une réforme ne se mesure ni au nombre de lois adoptées ni au volume des investissements consentis, mais à la capacité du système à améliorer durablement les acquis des élèves et à réduire les inégalités scolaires.

«La prochaine décennie ne doit pas être celle d’une nouvelle réforme de l’éducation. Elle doit être celle de la consolidation, de l’évaluation et des résultats. Le Maroc dispose aujourd’hui des fondations nécessaires. Il lui appartient désormais de transformer cette architecture en réussite scolaire pour tous les élèves», conclut Abdennasser Naji.
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