Société

Associations : la Fondation CDG prime l’excellence et relance le débat sur l’impact

Le Prix CDG – Impact Social a dévoilé, le 22 janvier 2026 à Rabat, les lauréats de sa première édition, mettant à l’honneur des associations marocaines porteuses de projets à fort impact dans les domaines de l’éducation, de l’inclusion socio-économique et du handicap. Plus qu’une simple cérémonie de remise de Prix, l’événement a été l’occasion d’ouvrir un débat de fond à travers une table ronde consacrée au pilotage par l’impact social, interrogeant les méthodes, pratiques et défis liés à l’évaluation et à la maximisation de l’impact des actions du tiers-secteur. Retour sur une première édition qui place l’impact social au cœur de l’action associative.

Ph. Rhoni

23 Janvier 2026 À 17:45

Le 22 janvier 2026 restera une date marquante pour le tiers-secteur au Maroc. Lors d’une cérémonie organisée à Rabat, la Fondation CDG a dévoilé les lauréats de la première édition de son «Prix CDG – Impact social», récompensant une sélection d’associations pour leur engagement et la rigueur de leur démarche d’évaluation.

Trois associations, trois leviers clés du développement

À l’issue d’un processus de sélection rigoureux, trois associations parmi six finalistes ont été distinguées pour des projets structurants agissant sur des leviers essentiels du développement durable du Royaume. Dans le domaine de l’éducation, c’est la Fondation Sanady qui a été primée. Reconnue d’utilité publique et forte de plus de quinze années d’engagement, elle œuvre contre l’abandon scolaire en milieu défavorisé. Son projet primé repose sur un dispositif intégré de soutien scolaire combinant remédiation pédagogique, suivi du programme officiel et activités périscolaires, au bénéfice des élèves du primaire.



Sur le volet de l’inclusion socio-économique, la distinction est revenue à l’Association Qualification des jeunes (AQJ), active dans la région de Béni Mellal-Khénifra. L’Association accompagne des jeunes en situation de vulnérabilité depuis la phase d’orientation jusqu’à l’insertion professionnelle. Son programme YIEP (Youth Inclusive & Employment Program), récompensé par le jury, vise à permettre aux jeunes porteurs de projets de transformer leurs idées en initiatives économiquement viables et durables.

Dans la catégorie Santé et handicap, l’Amicale marocaine des handicapés (AMH) a été primée pour son engagement historique en faveur de l’autonomisation des personnes en situation de handicap moteur. Le projet lauréat, l’incubateur social IFADA, propose un accompagnement innovant orienté vers l’entrepreneuriat et l’insertion professionnelle, contribuant ainsi à une inclusion économique effective et pérenne.

Ces trois lauréats bénéficieront d’un soutien technique et financier spécifiquement dédié au déploiement de leur démarche de pilotage d’impact. Preuve de la bienveillance de la Fondation, les trois autres finalistes (LEAD Morocco, AIDECA et Espace Al Akhawayn) ne repartent pas les mains vides : ils bénéficieront de 20 heures de coaching supplémentaire pour finaliser leur dispositif.

Un engagement profond pour la «culture de l’impact»

Au-delà de la remise des trophées, la cérémonie a été marquée par la remise des certificats «Évaluation et mesure d'Impact social» aux cadres des 15 associations ayant participé au programme. Ce parcours certifiant, mené en partenariat avec l’ESSEC Business School Africa, a permis aux participants de produire des outils concrets tels que des théories du changement, des cartographies de parties prenantes et des plans de collecte de données.

Dans son allocution de circonstance, Wafaa Naïm El Idrissi, directrice générale de la Fondation CDG, a souligné la portée stratégique de cette démarche : «Piloter sur l’impact social, c’est s’assurer que nos actions produisent un changement réel. C’est accepter que ce changement s’inscrive dans un horizon de long terme». Elle a également insisté sur la nécessité de «prouver pour convaincre et persévérer pour inspirer des modèles au service de l’intérêt général».

La Fondation CDG, catalyseur du tiers-secteur

Inscrit dans le cadre du programme Awane Tamk’in, le Prix CDG – Impact social illustre l’ambition de la Fondation de s’affirmer comme un moteur d’innovation sociale, un catalyseur des dynamiques associatives et un mobilisateur de savoirs. Sur 84 candidatures reçues, seules 15 associations ont été retenues pour intégrer un bootcamp intensif, selon des critères stricts de maturité, de cohérence et de faisabilité.

À travers cette initiative, la Fondation CDG entend transformer en profondeur la manière dont le secteur associatif conçoit et pilote son action. «Aujourd’hui, la Fondation CDG renforce sa mission en plaçant la finalité d’impact social au cœur de son intervention», a rappelé Mme Naïm El Idrissi, annonçant par ailleurs le lancement imminent de la cohorte 2026 du parcours certifiant ; une annonce qui réaffirme le soutien pérenne de la Fondation et du Groupe CDG via le mécénat de compétences. En structurant les pratiques d’évaluation et en renforçant les capacités des acteurs associatifs, la Fondation contribue à une meilleure allocation des ressources, à une crédibilisation accrue auprès des partenaires institutionnels et à la reconnaissance de l’impact social comme un véritable levier stratégique de développement.

Piloter par l’impact : quand les bonnes questions valent plus que les bons chiffres

Au-delà de la remise des Prix CDG – Impact social, la cérémonie a ouvert un espace de réflexion sur un sujet encore en construction au Maroc : celui du pilotage par l’impact. Réunissant chercheuses, praticiennes et décideuses publiques, la table ronde intitulée «Piloter par l’impact : méthodes & pratiques, enjeux & défis» a mis en lumière une conviction partagée : mesurer l’impact ne consiste pas à produire des chiffres, mais à poser les bonnes questions, au bon moment.

L’impact commence par un mot juste

Pour Manal El Abboubi, professeure et spécialiste des dynamiques territoriales, le premier obstacle à surmonter est d’ordre conceptuel. Trop souvent, réalisations, résultats et impact sont confondus, y compris au plus haut niveau décisionnel. Former des associations, financer des projets ou déployer des dispositifs relèvent de l’action. Mais l’impact, lui, se mesure ailleurs : chez le bénéficiaire final, dans sa trajectoire de vie, et parfois bien au-delà du cadre initial du projet.

Cette distinction n’est pas théorique. Elle conditionne la réussite même des interventions sociales. L’exemple qu’elle partage est révélateur : celui d’un puits construit pour soulager les femmes d’un douar, sans comprendre que le trajet quotidien vers l’eau constituait aussi un espace de sociabilité et de négociation sociale. Résultat : une solution techniquement pertinente, mais socialement inefficace. Pour éviter ces angles morts, Manal El Abboubi plaide pour une approche territorialisée, sensible aux réalités locales et ouverte aux sciences sociales. Mesurer l’impact, c’est d’abord comprendre les gens.

Mesurer pour prouver... puis pour décider

Imane Fahli, conseillère en politiques publiques, aborde la question sous un angle plus opérationnel. Pour elle, la mesure d’impact joue un double rôle. Elle est d’abord un outil de légitimation : un «permis de conduire» indispensable pour démontrer qu’un modèle fonctionne, convaincre les financeurs et instaurer la confiance. L’exemple des écoles pionnières au Maroc illustre cette fonction de preuve.

Mais une fois le modèle validé, la mesure change de nature. Elle devient une boussole, voire un GPS, capable d’orienter les décisions, d’ajuster les actions et de trancher sur ce qui mérite d’être maintenu ou abandonné lors du passage à l’échelle. À une condition toutefois : que l’évaluation soit intégrée dès le départ dans le pilotage. Sans capacité réelle à agir sur les résultats produits, la mesure perd tout son sens. Le message est clair : tant que les managers valoriseront davantage les budgets consommés ou le nombre de projets lancés que l’impact réel généré, les pratiques ne changeront pas.

La rigueur comme levier, pas comme contrainte

Murielle Chauvel, directrice d’ESSEC Impact Unlimited, apporte une perspective internationale et méthodologique aux échanges. Elle rappelle que l’impact se définit par des effets durables et mesurables, et non par la seule satisfaction des bénéficiaires. Parmi les outils évoqués, la méthode SROI (Social Return on Investment) suscite un intérêt particulier : en traduisant des changements sociaux en valeur monétaire, elle permet de dialoguer avec des investisseurs et des institutions habitués au langage financier.

Mais là encore, la prudence s’impose. Comparer deux projets uniquement sur leurs indicateurs d’impact peut être trompeur, tant chaque action est intimement liée à son contexte. L’enjeu des référentiels n’est pas la compétition, mais l’aide à la décision. Parfois, une étude d’impact conduit à une conclusion difficile mais nécessaire : arrêter un projet dont les indicateurs clés ne progressent pas, malgré des effets secondaires positifs, afin de réallouer les ressources là où elles seront plus utiles.

Passer de l’intention à la transformation

Au fil des échanges, une idée s’est imposée : piloter par l’impact est moins une question d’outils que de posture. C’est un exercice collectif, fondé sur le dialogue entre acteurs, la rigueur méthodologique et une immersion sincère dans la réalité du terrain. Comme l’a résumé le modérateur Aziz Boucetta, le véritable défi consiste désormais à passer d’un management de la responsabilité sociale à un management par l’impact, où la valeur créée pour le bénéficiaire devient le seul indicateur qui compte vraiment.
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