Nabila Bakkass
12 Janvier 2026
À 16:40
La
Coupe d’Afrique des nations (CAN) bat son plein et, partout dans le pays, l’enthousiasme est à son comble. Cette allégresse trouve un écho particulier dans les cafés et restaurants, devenus des lieux de rassemblement incontournables. Cependant, dans certains établissements, l’élan populaire se heurte à des pratiques commerciales jugées abusives. Sur les réseaux sociaux et les forums marocains, les témoignages d’insatisfaction se multiplient, révélant un malaise grandissant chez les consommateurs.
Amina, mère de deux enfants, en a fait l’expérience le dimanche 4 janvier, à l’occasion du match
Maroc-Tanzanie, programmé à 17 heures. Venue prendre un simple goûter avec ses enfants et sa mère, elle se voit imposer, une fois installée, une condition inattendue : pour pouvoir assister à la retransmission du match, chaque client doit obligatoirement commander un menu complet, comprenant une entrée, un plat et un dessert. Confrontée à la forte l’affluence, et vu que le match a déjà commencé, elle se résigne à accepter, faute d’alternative. La situation prend alors une autre tournure au moment de l’addition : le montant est tout simplement triplé. Un choc pour Amina, d’autant que l’établissement lui est familier. «Même en période de forte affluence, les prix n’avaient jamais atteint ce niveau excessif. Et ce n’est pas un lieu luxueux», s’indigne-t-elle, précisant qu’elle ne pouvait pas réagir sur le moment, étant accompagnée de sa famille. Elle s’est toutefois contentée de demander des explications au personnel, qui lui a apporté une réponse encore plus choquante : «C’est la CAN, madame, et c’est normal !» Une justification qu’elle juge inacceptable, estimant qu’aucun événement sportif ne peut légitimer l’imposition de menus ou la hausse des tarifs. L’expérience désagréable d’Amina n’est d’ailleurs pas un cas isolé.
À
Mohammedia, Youssef, accompagné de son enfant de 9 ans, raconte avoir été contraint de commander une boisson et un plat par personne pour pouvoir regarder le match. «Nous voulions simplement partager une pizza, mais le personnel n’a pas accepté», explique-t-il, dépité. Même constat à
Marrakech, où Nadia rapporte une expérience comparable, évoquant des menus imposés, des tarifs excessifs et même la facturation de l’eau servie avec le café.
Au-delà de ces situations individuelles, nos trois témoins s’inquiètent surtout des répercussions de telles pratiques, d’autant que le Maroc accueille, durant la CAN, des journalistes et des visiteurs étrangers. Dans ce contexte, des comportements de ce type risquent non seulement de frustrer la clientèle locale, mais aussi de ternir l’image du pays à l’international. Pour autant, le tableau n’est pas entièrement sombre. Il convient de préciser que l’ensemble des retours recueillis par «
Le Matin» n’est pas négatif. Bien au contraire, plusieurs consommateurs saluent le professionnalisme de nombreux établissements, le respect des prix affichés et la qualité du service proposé durant cette période. Dans certains cafés, des animations et des jeux sont même organisés avec des sponsors, contribuant à créer une ambiance conviviale et à fidéliser la clientèle.
Des «cas isolés» qui nuisent
à l’image du secteur Contacté par «Le Matin», le coordinateur de la
Fédération nationale des propriétaires de cafés et restaurants au Maroc,
Ahmed Bifergane, déplore ce type de comportements. Il estime, toutefois, qu’il s’agit de «cas isolés» qui portent atteinte non seulement à l’image du secteur, mais également à celle du pays. Il rappelle, à ce titre, que la Fédération avait déjà publié un communiqué appelant «l’ensemble des propriétaires de cafés et de restaurants, dans toutes les régions du Royaume, à maintenir les prix des boissons et des consommations durant la période de la CAN, et à s’abstenir de toute hausse susceptible de ternir cette ambiance collective de fête».
Dans ce sens, M. Bifergane indique que la Fédération reste pleinement à l’écoute des consommateurs. «Tout client s’estimant victime d’une hausse injustifiée des prix peut saisir directement la Fédération, qui demeure mobilisée pour traiter ce type de signalements», précise-t-il. Pour lui, la CAN devrait au contraire être perçue comme une opportunité de véhiculer une image positive de l’hospitalité marocaine et de valoriser le professionnalisme du secteur. Il tient d’ailleurs à saluer les nombreux professionnels qui respectent leurs clients durant cette période et qui agissent dans l’intérêt du pays.
Ahmed Bifergane réitère, en parallèle, son appel à ceux qui seraient tentés de profiter de l’événement à s’abstenir de ce type de pratiques, rappelant que l’attachement des Marocains à leur équipe nationale constitue une richesse commune, qui ne doit en aucun cas servir de prétexte à des comportements dictés par la recherche du profit. Sur le fond, le coordinateur de la Fédération nationale des propriétaires de cafés et restaurants au Maroc insiste sur le fait que les hausses de prix ne sauraient répondre aux difficultés structurelles du secteur. «Il est clair que nous faisons face à des contraintes, notamment l’augmentation des coûts, l’accumulation des charges et l’absence de mécanismes d’accompagnement. Mais on ne doit pas gérer ces contraintes par des augmentations ponctuelles des prix», affirme-t-il. Dans cette perspective,
M. Bifergane plaide pour un plaidoyer institutionnel visant à corriger les dysfonctionnements liés aux cadres juridiques et réglementaires régissant le secteur des cafés et restaurants. Une démarche qui, selon lui, doit s’inscrire dans le respect de la justice fiscale, la simplification des procédures, la protection des professionnels et la sauvegarde durable du secteur. Il conclut en rappelant que l’heure est à la mobilisation collective afin de préserver et renforcer l’image du Maroc, à l’occasion d’un événement sportif suivi dans ses moindres détails par des millions de personnes au Maroc et dans le monde.
Que faire en cas d’abus sur les prix ?
Explications du président de la Fédération marocaine des droits du consommateur, Bouazza Kharrati «Il faut toujours le rappeler : les prix sont libres, mais leur affichage est obligatoire. Or en cette période de liesse footballistique, certains tenanciers de cafés recourent à divers artifices pour vendre leurs produits à des prix excessifs, au grand dam des consommateurs. D’ailleurs, les guichets Consommateur de la Fédération marocaine des droits du consommateur (FMDC) ont enregistré plusieurs requêtes dénonçant des abus commis par certains professionnels. Ces signalements montrent que, même lorsque l’affichage réglementaire est respecté, il est indispensable de vérifier que le montant figurant sur le ticket correspond bien aux prix affichés. Or, bien souvent, ce n’est pas le cas.
Autre pratique fréquemment signalée : la vente conditionnée. Elle consiste à obliger le client à acheter un autre produit (eau, gâteau, etc.) avec le café, faute de quoi le serveur refuse de le servir. Juridiquement, ce comportement constitue une abstention de vente, qualifiée d’infraction par la loi 31-08. Par ailleurs, cette même loi interdit expressément la vente conditionnée. Le consommateur, confronté à ce type de situations doit ainsi :
- Quitter l’établissement si les prix ne sont pas affichés ou s’ils ne correspondent pas à son pouvoir d’achat.
- Dénoncer les comportements illicites auprès des autorités locales et des associations de protection du consommateur.
- Mener une campagne d’information auprès des clients de l’établissement concerné.
- Recourir à un huissier de justice pour constater le non-respect de la loi.»