Société

Cancer de l’ovaire : à l’INO, une première scientifique ouvre des perspectives thérapeutiques inédites au Maroc

Il progresse souvent en silence et se découvre parfois lorsque les possibilités de traitement se sont déjà réduites. Face au cancer de l’ovaire, l’Institut national d’oncologie de Rabat vient de franchir une étape décisive : pour la première fois dans le secteur public marocain, une équipe de chercheurs a démontré qu’un test génomique sophistiqué, capable d’orienter le choix de certains traitements ciblés, pouvait être réalisé localement. Publiée dans la revue «Diagnostic Pathology», leur étude ouvre des perspectives prometteuses pour la médecine de précision au Maroc. Elle met surtout au jour une contradiction : le pays dispose désormais du savoir-faire nécessaire, mais l’accès à cette innovation reste tributaire d’un financement exceptionnel. Entre prouesse scientifique et réalité des soins, le chemin est encore long.

Pre Basma El Khannoussi, chef du Service d’anatomopathologie et de pathologie moléculaire de l’INO, avec Pr Mahdi youssef. Ph. DR

08 Octobre 2026 À 17:48

Le cancer de l’ovaire a cette particularité cruelle : il présente souvent peu de signes de sa présence avant d’avoir gagné du terrain. La maladie avance insidieusement, dissimulée derrière des symptômes parfois difficiles à déceler. Lorsque le diagnostic tombe, elle a déjà atteint un stade avancé. «C’est un cancer assez méchant, parce qu’il est souvent diagnostiqué tard. L’ovaire est un organe profond et les patientes ne sentent pas forcément, au début, qu’elles ont un cancer», explique au «Matin» la Pre Basma El Khannoussi, cheffe du service d’anatomopathologie et de pathologie moléculaire de l’Institut national d’oncologie (INO) de Rabat.

Pendant longtemps, la chirurgie et la chimiothérapie ont constitué l’essentiel de l’arsenal thérapeutique contre cette maladie. Mais l’oncologie dispose aujourd’hui d’une arme supplémentaire : la capacité de déchiffrer certaines anomalies génétiques des tumeurs pour mieux orienter les traitements. Une médecine qui ne s’arrête plus à l’organe malade, mais s’intéresse aux failles propres à chaque cancer. C’est précisément dans cette voie qu’une équipe de l’INO vient de réaliser une première. Au terme de deux années de travaux, les chercheurs ont démontré qu’un examen génomique complexe, jusqu’ici difficile d’accès, pouvait être effectué au Maroc, dans les conditions réelles d’un établissement public.

L’étude, publiée dans la revue internationale «Diagnostic Pathology», porte sur 215 patientes atteintes d’un carcinome ovarien séreux de haut grade avancé, prises en charge entre mars 2024 et mars 2026. Elle est signée par huit chercheurs : Youssef Mahdi, Chaïmaa Mounjid, Doha Midouane, Salma Akdim, Soumaya Ech-charif, Samia Sassi, Ismaïl Boujida et Basma El Khannoussi. Leur ambition tenait en une question aussi simple à formuler que difficile à résoudre : un hôpital public marocain peut-il réaliser lui-même les analyses moléculaires nécessaires à une prise en charge plus personnalisée du cancer de l’ovaire ? La réponse est désormais affirmative. Et les résultats obtenus vont au-delà de la seule démonstration technique.

Dans l’ADN des tumeurs,

une faiblesse qui peut devenir une arme

Au cœur de cette avancée se trouve un mécanisme au nom peu familier : le déficit de recombinaison homologue, ou HRD (Homologous Recombination Deficiency). Pour le comprendre, il faut savoir que nos cellules disposent de mécanismes chargés de réparer les lésions de leur ADN. Dans certaines tumeurs, l’un de ces systèmes est défaillant. Cette faiblesse, paradoxalement, peut devenir un atout thérapeutique : des médicaments appelés inhibiteurs de PARP peuvent exploiter cette incapacité des cellules cancéreuses à réparer correctement leur matériel génétique. Le test HRD permet précisément de rechercher cette vulnérabilité. Il aide les oncologues à identifier les patientes susceptibles de tirer un bénéfice particulier de ces traitements, notamment utilisés pour retarder la progression ou la récidive de certaines formes avancées du cancer de l’ovaire. «Le test se fait sur une biopsie, donc sur un échantillon de la tumeur. Ensuite, on donne un résultat qui permet de dire s’il y a ou non une indication pour ce type de traitement», résume la Pre El Khannoussi. L’examen ne sert donc pas au dépistage. Il intervient après le diagnostic, lorsque les médecins cherchent à déterminer la stratégie thérapeutique la plus adaptée. Deux patientes atteintes d’un même type de cancer peuvent ainsi présenter des profils moléculaires différents, et donc des perspectives de traitement distinctes. Encore faut-il disposer des moyens techniques pour effectuer ces analyses, qui nécessitent des équipements de séquençage génétique de nouvelle génération, des réactifs spécialisés et une expertise pointue. «Notre premier objectif était de montrer que c’était faisable au Maroc, dans une structure publique. C’est une étude de vie réelle : ce sont des patientes malades pour lesquelles les médecins avaient demandé le test dans le cadre de leur prise en charge», précise la spécialiste. Selon les auteurs, il s’agit de la première cohorte de patientes atteintes de cette forme de cancer dont le statut HRD a été entièrement analysé localement en Afrique du Nord. L’équipe a préalablement validé les performances analytiques de sa plateforme, notamment sa répétabilité, sa reproductibilité et ses limites de détection.

Plus d’une tumeur sur deux présente l’anomalie recherchée

Les chiffres donnent la mesure de cette avancée. Sur les 215 prélèvements étudiés, 158 ont pu être analysés de manière concluante. Parmi eux, 87, soit 55,1%, présentaient un déficit de recombinaison homologue. Une proportion proche de celle observée dans les grandes études internationales. «Nous avons démontré la faisabilité, et nous avons des résultats qui concordent avec les données internationales. C’est une bonne chose pour le Maroc : une structure publique est capable de réaliser ce type d’analyse et d’obtenir des résultats fiables», souligne la Pre El Khannoussi.

Un autre résultat mérite particulièrement l’attention. Parmi les 87 tumeurs HRD positives, 50 présentaient une mutation des gènes BRCA1 ou BRCA2. Les 37 autres, soit 42,5%, étaient positives au HRD sans présenter de mutation détectée de ces deux gènes. La distinction est essentielle. Se limiter à la recherche des mutations BRCA aurait donc laissé de côté une part importante des tumeurs présentant cette anomalie moléculaire. Le test HRD offre ainsi une lecture plus complète de leurs caractéristiques, avec des implications possibles pour le choix des traitements.

Mais l’expérience a également révélé les limites très concrètes de cette médecine de pointe. Sur les 215 prélèvements initiaux, 57, soit 26,5%, n’ont pas satisfait aux exigences de qualité. Dans 40 cas, l’ADN était trop dégradé ; dans 17 autres, sa quantité était insuffisante. Autrement dit, la médecine de précision commence bien avant le séquenceur. Elle dépend tout autant de la qualité du prélèvement, de sa conservation et de sa préparation. Une chaîne dont chaque maillon compte. Le délai moyen d’obtention des résultats s’établissait à environ trois semaines, une durée que les chercheurs jugent compatible avec la pratique clinique, à condition de mieux standardiser les procédures entre les différentes structures de soins.

De 13.000 à 300 dirhams : la question qui fâche

Une fois la faisabilité scientifique démontrée, une autre réalité s’impose, moins technique, mais tout aussi déterminante : celle du prix. Car que vaut une innovation médicale si les patientes qui en ont besoin ne peuvent pas se l’offrir ? Selon l’étude, le coût de référence du test atteint 1.408 dollars, une somme considérable au regard du pouvoir d’achat d’une grande partie de la population. À l’INO, toutefois, un programme de soutien de l’industrie pharmaceutique a permis d’alléger spectaculairement la facture. «Le test avait initialement un coût qui tournait autour de 13.000 dirhams. Aujourd’hui, grâce au programme d’accès, la patiente ne paie qu’environ 300 dirhams», indique la Pre El Khannoussi.

Le dispositif repose sur des bons de prise en charge fournis par des partenaires pharmaceutiques, tandis que les équipements et les moyens ordinaires du laboratoire ont été financés par les budgets institutionnels. Les auteurs précisent que les partenaires industriels n’ont participé ni à la conception de l’étude ni à l’analyse ou à l’interprétation de ses résultats. Cette contribution a permis de rendre le test accessible à des patientes qui auraient difficilement pu en supporter le coût. Mais elle soulève une interrogation de fond : que se passera-t-il lorsque ce soutien prendra fin ? «L’industrie peut soutenir l’accès pendant un moment, mais elle ne va pas rester tout le temps en train de financer. Il faut entrer dans la réglementation classique. Un test qui conditionne l’accès à un traitement doit être remboursé au même titre que le traitement», estime la spécialiste.

C’est là que le débat quitte les laboratoires pour rejoindre les politiques publiques. Certains traitements ciblés peuvent déjà bénéficier, selon la Pre El Khannoussi, de mécanismes de prise en charge. Les examens indispensables à leur prescription ne disposent pas encore d’un dispositif de remboursement aussi pérenne. «Pourquoi le traitement peut-il être remboursé et pas le test ? On ne peut pas rembourser le médicament et ne pas rembourser le test qui permet de savoir à qui il faut le donner», insiste-t-elle. Une contradiction d’autant plus importante que la médecine de précision pourrait contribuer à une meilleure utilisation des ressources sanitaires. Identifier les patientes les plus susceptibles de bénéficier d’un traitement peut permettre de mieux cibler les prescriptions. Encore faut-il en évaluer rigoureusement les bénéfices cliniques et économiques. «Il faut maintenant une étude pharmaco-économique de coût-efficacité», plaide la Pre El Khannoussi.

Cette évaluation devra tenir compte de l’ensemble du parcours de soins : traitements, hospitalisations, complications et récidives. L’étude publiée n’a pas encore permis de déterminer systématiquement combien de patientes ont effectivement reçu des inhibiteurs de PARP, ni de mesurer leurs résultats à long terme en matière de survie. Ces questions devront faire l’objet de recherches complémentaires.

Le prochain défi se jouera hors du laboratoire

L’expérience de Rabat pose enfin la question de sa généralisation. Comment faire bénéficier davantage de patientes marocaines de cette avancée sans multiplier partout des équipements coûteux et difficiles à maintenir ? Pour la Pre El Khannoussi, la solution pourrait passer par la constitution d’un réseau de grands centres de référence, notamment universitaires, réunissant infrastructures, compétences spécialisées et capacités de formation. «La généralisation demande deux choses : de l’investissement et de l’expertise. Les machines sont chères. Et il ne suffit pas d’avoir les tests, il faut qu’ils soient fiables», rappelle-t-elle.

Le défi est donc autant humain que matériel. Car derrière les machines se trouvent des anatomopathologistes, des biologistes moléculaires et des techniciens dont le savoir-faire conditionne la fiabilité des examens. «Oui, c’est possible de le développer au Maroc. Cela doit se faire dans de grands centres qui investissent dans les équipements, la formation et l’expertise. Et s’il y a une politique nationale de généralisation, nous pouvons apporter notre soutien», assure la spécialiste. La science a franchi une étape. La prochaine dépendra donc des choix de financement, d’organisation et d’accès aux soins.
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