Face à une famille qu’il jugeait peu compréhensive, la souffrance s’est installée et l’idée du suicide a fini par lui traverser l’esprit. Avec le même sentiment de détresse, une femme prend la parole. Son inquiétude concerne plusieurs enfants de sa famille, qui disent se sentir abandonnés et incompris par leurs parents. Elle redoute qu’une souffrance qui n’est pas entendue aujourd’hui puisse, demain, conduire certains d’entre eux à passer à l’acte.
Un phénomène largement sous-estimé
Des données insuffisantes, des relais de prévention en recul
Entretien avec Dr Issam Harti, psychiatre-psychothérapeute
• Les troubles psychiatriques non diagnostiqués ou non traités : la dépression sévère, qui reste de loin le trouble le plus incriminé, bien qu’elle soit souvent banalisée au début, les troubles bipolaires, les psychoses, où la perte de contact avec la réalité accroît le danger, le trouble de la personnalité borderline, caractérisé par une très forte impulsivité et une grande souffrance émotionnelle, ainsi que les addictions (drogues, alcool), qui agissent comme de puissants désinhibiteurs.
• La rupture des liens sociaux et familiaux : dans une société marocaine traditionnellement communautaire, l’isolement, le rejet familial ou le sentiment d’être un fardeau, notamment chez les personnes âgées ou malades, peuvent être dévastateurs.
• La pression socio-économique : le chômage prolongé, le surendettement et la perte de statut social génèrent un sentiment d’impasse et une profonde humiliation.
• Les traumatismes et la vulnérabilité émotionnelle : les violences intrafamiliales, les abus ou l’incapacité à réguler des émotions intenses, notamment chez les profils souffrant de troubles de la personnalité ou présentant des schémas d’abandon très marqués.
Quels sont les signes qui doivent alerter l’entourage et inciter à agir rapidement ?
L’entourage est en première ligne, mais il lui manque souvent les clés de lecture pour décoder la détresse. Le principal signal d’alarme est le changement radical de comportement. Parmi les signes qui doivent alerter et déclencher une intervention figure l’isolement progressif : une personne qui se replie, ne participe plus aux repas familiaux, s’enferme dans sa chambre et coupe le contact avec ses amis. Les signaux verbaux, directs ou indirects, constituent également des indicateurs. Il faut donc prendre très au sérieux des phrases comme «Vous seriez mieux sans moi», «Je n’en peux plus, je veux dormir et ne plus me réveiller» ou «Bientôt, je ne vous dérangerai plus». Le mythe selon lequel «ceux qui en parlent ne le font pas» est faux et dangereux. La personne à risque a aussi tendance à faire don de ses objets précieux, régler soudainement ses dettes ou faire des adieux implicites. Un autre signe, et non des moindres : l’apaisement soudain. C’est un signe paradoxal et très trompeur. Une personne très angoissée ou déprimée qui devient soudainement très calme et sereine a parfois pris sa décision de passer à l’acte, ressentant un soulagement d’avoir trouvé «une issue».
Quelle prise en charge après une tentative de suicide, et quelles difficultés persistent ?
Le système de soins marocain a fait des progrès, mais il reste inégalitaire. La prise en charge repose sur les urgences médicales pour réanimer la personne (lavage gastrique, soins chirurgicaux), suivies d’une orientation vers les services de psychiatrie, les centres de santé mentale ou les cliniques privées, pour une évaluation et la mise en place d’une psychothérapie et d’un traitement médicamenteux. Les difficultés sont multiples :
• L’inégalité d’accès aux soins : les professionnels de la santé mentale (psychiatres, psychologues cliniciens) et les infrastructures adaptées sont souvent concentrés dans les grandes métropoles, rendant l’accès à la prise en charge plus difficile dans d’autres régions du territoire.
• Le parcours de soins biaisé : face à la souffrance mentale, le premier réflexe de certaines familles reste le recours aux pratiques traditionnelles (fqih, raqi). Le psychiatre n’est consulté qu’en dernier recours, souvent lorsque la situation s’est dramatiquement aggravée.
• La rupture du suivi : une fois le danger physique immédiat écarté après une tentative, le patient est, dans certains cas, ramené chez lui sans filet de sécurité psychologique, ce qui expose à un risque de récidive très élevé dans les mois qui suivent.
Quelles actions faudrait-il renforcer au Maroc pour mieux prévenir le suicide, notamment auprès des familles, des écoles et des jeunes ?
La prévention doit devenir l’affaire de tous, à travers une approche globale et déstigmatisante. Au niveau des structures de santé, la création d’une ligne d’écoute nationale, gratuite et anonyme, gérée par des professionnels formés à l’intervention de crise, constitue une urgence absolue. Il faut également former les médecins généralistes de première ligne au dépistage du risque suicidaire. Auprès des écoles et des universités, il faut intégrer des programmes de psychoéducation destinés aux jeunes, afin qu’ils comprennent le lien entre santé physique et santé mentale. Il est crucial de former les éducateurs, les professeurs et le personnel administratif à repérer les signes de détresse (baisse des résultats, harcèlement scolaire, isolement) afin d’intervenir avant la crise. Dans les familles, il faut briser le tabou en apprenant à valider les émotions de l’autre plutôt qu’à les minimiser. Il s’agit de remplacer les «secoue-toi, ça va passer» ou «c’est un manque de foi» par des phrases comme «je vois que tu souffres, je suis là pour toi et nous allons chercher de l’aide». Pour les jeunes spécifiquement, il est recommandé d’utiliser les réseaux sociaux pour mener des campagnes de sensibilisation intelligentes, créer du contenu psychoéducatif de qualité et leur offrir des espaces de parole sûrs, dénués de tout jugement moral ou religieux.
Déclaration de Dr Fayçal Harti, psychologue
«Face à un proche en grande détresse, l’entourage se sent souvent démuni. On craint de “donner des idées” en abordant le sujet. En tant que psychologue, je tiens d’abord à déconstruire ce mythe : parler ouvertement du suicide ne provoque pas le passage à l’acte. Au contraire, briser le silence est souvent le premier pas vers le soulagement pour la personne en souffrance. Concrètement, il faut d’abord aborder la question directement. Cela suppose de choisir un moment calme et un lieu intime, puis de poser la question avec bienveillance et sans détours : “Je vois que tu traverses une période extrêmement difficile. Est-ce qu’il t’arrive de penser à la mort ou au suicide ?” Cela montre à la personne que vous êtes capable d’entendre l’ampleur de sa douleur sans prendre peur. Vient ensuite le rôle clé de l’écoute active. Il faut laisser la personne s’exprimer sans l’interrompre.
