Mounia Senhaji
22 Janvier 2026
À 18:29
La finale de la
CAN 2025 entre le
Maroc et le
Sénégal n’a pas seulement été un événement sportif aux enjeux exceptionnels. Elle a aussi révélé, dans ses prolongements émotionnels, médiatiques et symboliques, la manière dont les sociétés réagissent lorsque l’identité collective se sent mise à l’épreuve. Pour
Fouad Yacoubi, spécialiste en psychologie sociale, ce type de séquence ne peut être compris à travers les seules grilles de la morale ou du «bon comportement». Car il relève d’un mécanisme plus profond : celui de la priorité accordée à la survie symbolique du groupe.
Dans son analyse, l’expert pose d’emblée le cadre : «Lorsqu’une nation est exposée à une menace directe, la logique des hiérarchies académiques et des normes morales abstraites ne disparaît pas, mais elle recule fonctionnellement au profit d’une logique plus fondamentale : celle de la survie collective». Autrement dit, en situation de tension extrême, l’individu ne parle plus d’abord comme intellectuel, universitaire ou observateur rationnel. Il parle comme membre d’un «nous» menacé.
Quand l’identité nationale devient dominante
Fouad Yacoubi s’appuie sur la théorie de l’identité sociale pour expliquer ce basculement vers la violence. En temps normal, rappelle-t-il, les individus peuvent mobiliser plusieurs identités à la fois : professionnelle, morale, critique, culturelle... Mais lorsque la communauté se sent attaquée, une hiérarchie s’impose brutalement. «Lorsque le groupe est visé, l’identité nationale devient l’identité dominante et écrase toutes les identités secondaires», soutient-il. Dans le contexte d’une finale continentale, chargée d’enjeux symboliques (prestige, reconnaissance, représentation du pays...), le match cesse d’être un simple affrontement sportif. Il devient un test de dignité collective, un espace où l’injustice perçue est immédiatement vécue comme une atteinte au groupe lui-même.
Émotion collective et suspension provisoire des normes
C’est à ce stade que surgit ce que notre expert définit comme «un état d’alerte défensive collective». Les réactions vives, parfois excessives, ne sont pas d’abord le signe d’un «déclin moral», mais une réponse psychologique prévisible. «Ce qui se produit n’est ni un manque d’éducation ni une chute morale au sens superficiel, mais une réponse émotionnelle collective appelée, dans la littérature, un état de mobilisation défensive», explique-t-il.
Dans cet état, précise-t-il, le registre émotionnel prend le dessus sur le registre analytique. Les valeurs elles-mêmes ne disparaissent pas, mais se réorganisent. «Ce qui était perçu comme une vertu, le calme, la retenue, l’objectivité, peut être interprété, au moment du danger, comme de la passivité ou de la démission», ajoute l’expert. Ce renversement explique pourquoi, dans l’espace public, les discours modérés peuvent être marginalisés, tandis que les paroles les plus tranchées gagnent en visibilité et en légitimité.
De la pelouse aux réseaux : pourquoi la «retenue» devient suspecte
Sur le plan social, l’analyse de Fouad Yacoubi est encore plus explicite. La finale Maroc-Sénégal offre un cas d’école : chaque camp a eu le sentiment que quelque chose d’essentiel était en jeu : la justice sportive, l’honneur national, l’image du pays hôte ou encore la reconnaissance continentale. Dans ce type de situation, explique M. Yacoubi, la société tend à redéfinir la légitimité : on écoute moins «celui qui parle le mieux» que «celui qui défend le mieux». «La légitimité n’est plus accordée à celui qui possède le plus de savoir ou le discours le plus policé, mais à celui qui manifeste le plus d’adhésion au groupe et la plus grande disposition à le défendre», relève-t-il.
Ce déplacement est souvent interprété comme un appauvrissement du débat public. L’expert y voit plutôt un passage de l’éthique individuelle à l’éthique collective et des principes abstraits à ce qu’il appelle la logique de la nécessité. En miroir, on comprend mieux pourquoi, dans les heures suivant la rencontre, les appels au calme peuvent être reçus comme de la tiédeur, et pourquoi la polémique peut se nourrir d’interprétations maximalistes (accusations d’injustice systémique, soupçons, indignation identitaire...).
Le véritable danger : quand l’urgence devient permanente
Relire les tensions nées autour de la finale Maroc-Sénégal à la lumière de cette analyse permet de dépasser les jugements hâtifs. Toutefois, Fouad Yacoubi pose une limite nette : le problème n’est pas le réflexe collectif en soi, mais son maintien une fois la menace passée. Autrement dit, si l’on continue à justifier l’agressivité et la disqualification de l’autre au nom de «la patrie», le patriotisme devient un permis de violence symbolique.
À cet égard, l’analyse de M. Yacoubi ne se veut ni complaisante ni justificative. Il trace une ligne claire entre un réflexe compréhensible et un dérapage durable. «Le danger ne réside pas dans ce basculement lui-même, mais dans sa prolongation en dehors du contexte de menace», alerte-t-il. C’est ici que le lien avec l’intervention de la CAF est central : l’ouverture d’une enquête et la promesse de sanctions signalent, institutionnellement, une volonté de refermer la parenthèse et de ramener le match dans le cadre des règles. Reste alors un enjeu central pour les médias et les élites : savoir refermer cette parenthèse, afin que l’état d’alerte ne devienne pas une norme permanente du débat public.