Société

La souffrance invisible des femmes qui «gèrent tout» (Entretien)

Érigée en pilier de la famille et gardienne de l’équilibre du foyer, la femme est souvent sommée de tout porter sans faillir. Entre travail, gestion du foyer et responsabilités familiales, de nombreuses femmes vivent dans une course permanente. Cette accumulation de rôles peut conduire à un épuisement psychique profond et à une perte progressive du rapport à soi. Dans cet entretien, Dr Hachem Tyal, Psychiatre Psychanalyste, analyse les ressorts de cette fatigue psychique souvent banalisée et explique pourquoi il devient urgent de la reconnaître.

10 Mars 2026 À 13:53

Le Matin: Tout d’abord, comment évaluez-vous aujourd’hui l’état de la santé mentale des femmes au Maroc ?



Dr Hachem Tyal
: La souffrance psychique des femmes marocaines est réelle, massive et largement sous-diagnostiquée. Ce qui me frappe le plus cliniquement, après des années de pratique psychiatrique et psychanalytique, c’est moins la présence de troubles constitués que l’omniprésence d’une souffrance silencieuse et diffuse, une souffrance tellement banalisée, tellement intégrée au quotidien, qu’elle finit par être vécue comme normale. Et ce qui est vécu comme normal ne se soigne pas, ne se dit pas, ne se reconnaît même plus comme souffrance.

Les données épidémiologiques dont nous disposons sous-estiment probablement largement la réalité. Les troubles anxieux et dépressifs touchent les femmes de manière disproportionnée par rapport aux hommes, dans toutes les tranches d’âge. Pourtant, la grande majorité ne consulte jamais, par manque d’accès géographique et financier aux soins, par peur du regard social, par stigmatisation, ou tout simplement parce qu’elles ont appris, depuis l’enfance, à minimiser ce qu’elles ressentent, à le relativiser, à le taire. «D’autres ont des problèmes bien plus graves que moi» est une phrase que j’entends très régulièrement en consultation. C’est révélateur d’une difficulté profonde à se reconnaître le droit de souffrir.

Il faut aussi nommer quelque chose de culturellement spécifique au contexte marocain: la femme est souvent érigée en pilier de la famille, gardienne du foyer, de la cohésion et de la stabilité émotionnelle de tous. C’est une position valorisante en apparence, mais qui peut devenir un piège psychologique redoutable. Car elle laisse peu (ou pas) de place à la vulnérabilité, au doute, à la demande d’aide. La force devient une obligation, la résistance une vertu et la souffrance une honte à cacher. Ce modèle culturel de la femme «forte qui tient tout», aussi répandu qu’il soit, a un coût psychique considérable que nous devons commencer à nommer clairement.

En tant que psychiatre et psychanalyste, je suis convaincu que la première étape est celle de la reconnaissance: reconnaître que cette souffrance existe, qu’elle est légitime et qu’elle mérite une réponse sérieuse de la part des professionnels de santé, des familles et des pouvoirs publics.

Entre travail, gestion du foyer, éducation des enfants et vie conjugale, comment cette accumulation de responsabilités peut-elle affecter la santé mentale des femmes ?

Ce qui est en jeu, et c’est fondamental de le comprendre, ce n’est pas seulement la quantité de tâches à accomplir, c’est l’effacement progressif de la femme en tant que sujet, en tant que personne, en tant qu’être humain à part entière. Elle devient simplement mère, épouse, fille, belle-fille, employée, organisatrice logistique du foyer et disparaît en tant qu’individu avec ses propres désirs, ses propres besoins, son propre monde intérieur. C’est ce que j’observe quotidiennement dans ma pratique clinique: des femmes qui, lorsqu’on leur demande ce qui leur fait du bien, ce qu’elles aiment, ce dont elles ont envie pour elles-mêmes, marquent une pause, comme étonnées par la question. Cela fait tellement longtemps qu’elles ne se la sont pas posée.

La psychanalyse nous enseigne que la santé psychique ne peut se construire que dans l’espace de son propre désir, dans la possibilité d’exister pour soi-même, pas seulement pour et à travers les autres. Quand cet espace est entièrement colonisé par les demandes, les attentes et les besoins de l’entourage, quelque chose se délite intérieurement. Ce n’est pas une métaphore: on observe cliniquement une désorganisation progressive du sommeil, de la régulation émotionnelle, de la capacité à éprouver du plaisir et du sentiment d’identité lui-même.

Ce qui rend la situation encore plus complexe et plus épuisante, c’est la simultanéité et la continuité de ces responsabilités. Il n’y a pas de fin de journée psychique pour une mère. Il n’y a pas de week-end pour la charge mentale. On passe du bureau à la cuisine, du rôle de professionnelle à celui de mère, sans transition, sans rituel de décompression, sans que personne ne demande «et toi, comment tu vas ?» Le moi n’a pas le temps de se reconstituer entre les sollicitations.

À cela s’ajoute ce que les chercheurs appellent la «charge mentale», ce travail invisible et permanent de planification, d’anticipation et d’organisation qui repose massivement sur les femmes. Penser aux rendez-vous médicaux, aux activités des enfants, aux courses, aux anniversaires et aux factures à régler. Tout cela occupe une partie significative de la bande passante cognitive, sans jamais être reconnu ni comptabilisé. C’est une fatigue qui s’accumule en silence et dont les effets sur la santé mentale sont bien réels.

Certaines femmes décrivent un sentiment d’être «toujours en train de courir» sans jamais vraiment se reposer. Quels effets cela peut-il avoir sur le plan psychologique ?

Ce sentiment que décrivent tant de femmes, cette impression d’être perpétuellement en mouvement sans jamais arriver nulle part, de courir après un temps qui file, est cliniquement très significatif. Il traduit une incapacité à habiter le présent, à être là où l’on est. Au bureau, on pense à ce qu’on n’a pas encore préparé pour le dîner. À table avec les enfants, on est mentalement sur le dossier non terminé. Dans le lit le soir, on fait mentalement la liste de ce qu’il y a à faire demain. C’est un état d’éparpillement chronique du psychisme, une sorte d’ubiquité forcée qui épuise profondément.

Sur le plan neuropsychologique, cet état correspond à une hyperactivation permanente du système nerveux autonome. Le corps et l’esprit restent en mode alerte, sans jamais déclencher les mécanismes de récupération. Le cerveau ne distingue pas entre un vrai danger et la pression d’une liste de tâches: il répond de la même façon. À court terme, cela se traduit par de l’irritabilité, des difficultés de concentration et des troubles du sommeil. À moyen terme, par un épuisement qui ne cède pas au repos. C’est l’évolution classique de ce que nous appelons, dans notre jargon, le stress familial.

Mais il y a une dimension plus profonde encore, que la psychanalyse éclaire particulièrement bien. Derrière ce mouvement perpétuel, il y a souvent une exigence intérieure très sévère, une voix intérieure qui dit que «ce n’est jamais assez», qu’il faudrait en faire encore plus, être encore meilleure mère, encore meilleure professionnelle, encore plus disponible pour tout le monde. Cette instance psychique intériorisée que la psychanalyse nomme le «surmoi», héritée en partie de l’éducation et des modèles culturels, peut devenir tyrannique au point d’interdire tout repos sans culpabilité, tout plaisir sans justification. Le repos lui-même devient une source d’angoisse.

Le résultat à terme, si rien n’est fait, est une perte progressive et profonde du rapport à soi-même. On finit par ne plus savoir ce que l’on ressent réellement, parce que l’on n’a pas le temps de ressentir. Ne plus savoir ce que l’on veut, parce que l’on ne se pose plus la question. Ne plus savoir qui l’on est en dehors de ses rôles. C’est souvent à ce stade de dépersonnalisation insidieuse, que les gens autour mettent du temps à identifier, que la dépression s’installe vraiment.

Les femmes actives subissent souvent une double charge: professionnelle et domestique. Quels impacts cela peut-il avoir sur sa santé mentale ?

La double charge, professionnelle et domestique, est une réalité documentée par des décennies de recherche sociologique et psychologique. Les études sont unanimes: même dans les couples où les deux partenaires travaillent à temps plein, les femmes consacrent en moyenne deux à trois fois plus de temps que les hommes aux tâches domestiques et à la gestion des enfants. Ce n’est pas une impression subjective, c’est une inégalité structurelle mesurable, qui a des conséquences directes sur la santé mentale.

Mais au-delà des chiffres, ce qui m’intéresse cliniquement, c’est ce que cette double charge fait psychiquement de l’intérieur. Et là, quelque chose de particulièrement insidieux se produit: cette charge finit par être intériorisée comme normale, voire méritoire. La femme qui «gère tout» – le travail, les enfants, la maison, le mari – est admirée, valorisée socialement. Elle devient un modèle. Et elle-même finit souvent par s’identifier à cette image, au point où toute demande d’aide devient vécue comme un aveu de faiblesse et tout aveu de fatigue comme un échec personnel. Elle ne subit plus seulement une pression extérieure. Elle se la réapplique elle-même, de l’intérieur, avec une sévérité parfois encore plus grande.

Ce double mécanisme, pression sociale externe et exigence intérieure, est ce qui rend la situation particulièrement épuisante et difficile à résoudre. Car même si les conditions extérieures s’améliorent, la voix intérieure reste. C’est pourquoi un accompagnement psychothérapeutique est souvent nécessaire, et pas seulement des mesures organisationnelles.

Les conséquences cliniques sont multiples. Le burn-out maternel – entité clinique reconnue, distincte du burn-out professionnel – touche un nombre croissant de femmes. Les troubles anxieux et dépressifs sont significativement plus fréquents chez les femmes en double charge. Mais il y a aussi des effets moins visibles et moins nommés: une vie affective et sexuelle progressivement mise entre parenthèses, une créativité étouffée, un sentiment croissant de vide et d’insatisfaction malgré une vie «bien remplie» en apparence. La femme réduite à ses fonctions est une femme qui, lentement, s’éteint.

Les femmes au foyer peuvent parfois ressentir isolement, manque de reconnaissance ou pression familiale. Cela peut-il également affecter leur équilibre psychologique ?

Absolument, et je dirais même que cette souffrace est parfois encore plus difficile à vivre parce qu’elle est encore moins visible, encore moins légitimée socialement. Il existe une hiérarchie implicite des souffrances – et la femme au foyer se trouve souvent en bas de cette hiérarchie, avec l’impression qu’elle n’a «pas le droit» de se plaindre. On entend parfois – y compris de la part de l’entourage proche, voire du conjoint – «mais tu ne travailles pas, qu’est-ce que tu as à te plaindre ?». Ce genre de remarque, même formulée sans mauvaise intention, est d’une violence psychologique réelle dont on ne mesure pas toujours les effets.

L’isolement que vivent certaines femmes au foyer n’est pas seulement social, il est profondément identitaire. Quand une femme n’existe aux yeux de son entourage qu’à travers ses fonctions domestiques, quand ses journées ne sont jamais reconnues, jamais valorisées, quand personne ne lui demande ce qu’elle pense, ce qu’elle ressent, ce dont elle a envie, c’est sa valeur en tant que personne qui est progressivement niée. Et l’être humain a un besoin fondamental – que la psychologie a largement documenté – d’être reconnu, vu, considéré pour ce qu’il est et pas seulement pour ce qu’il fait.

Ce manque de reconnaissance est l’un des terrains les plus fertiles pour la dépression. J’ai reçu en consultation de nombreuses femmes au foyer qui décrivaient un vide intérieur profond, une perte de sens progressive, une tristesse diffuse qu’elles n’arrivaient pas toujours à nommer – parce qu’elles ne se «permettaient» même pas de souffrir. Certaines présentaient des tableaux dépressifs sévères, parfois depuis des années, sans jamais avoir consulté.

Il faut aussi parler de la pressio familiale spécifique qui pèse sur certaines femmes au foyer – pression du conjoint, de la belle-famille, injonctions contradictoires: être une bonne mère, une bonne épouse, tenir un foyer impeccable, rester belle et disponible. Ces injonctions créent une tension psychique permanente et un sentiment d’inadéquation chronique – l’impression de ne jamais être à la hauteur, quoi que l’on fasse. Ce sentiment est dévastateur pour l’estime de soi et l’équilibre psychique global.

Beaucoup de femmes cherchent de petites «échappatoires» pour souffler. Ces stratégies peuvent-elles réellement aider ? Et à quel moment deviennent-elles insuffisantes ou masquent-elles une souffrance plus profonde ?

Ces échappatoires, tels que les sorties entre amies, les réseaux sociaux, les séries télévisées, les soins de beauté, le shopping ou les discussions informelles, ont une valeur réelle et ne doivent surtout pas être minimisées ou moquées. Ils répondent à un besoin psychique authentique: souffler, se détendre, retrouver un espace de légèreté et de plaisir, entretenir des liens sociaux nourrissants. En ce sens, ils participent pleinement à l’équilibre psychique et il faut les encourager plutôt que de les culpabiliser.

Les sorties entre amies, en particulier, ont une valeur thérapeutique que la recherche commence à documenter sérieusement. Le partage verbal des expériences, le rire, le sentiment d’être comprise et non jugée, tout cela contribue à réguler les émotions et à maintenir un sentiment d’existence et d’appartenance. Ce n’est pas du luxe: c’est un besoin.

Là où ces stratégies deviennent insuffisantes, voire problématiques, c’est quand elles cessent d’être des pauses ressourçantes pour devenir des fuites systématiques. La différence est subtile, mais cliniquement importante. La pause ressourçante est choisie, délimitée dans le temps et permet de revenir à sa vie avec un peu plus d’énergie. La fuite, elle, est contrainte par une souffrance que l’on ne supporte plus. On ne va pas vers quelque chose, on s’échappe de quelque chose. On scrolle pendant des heures non pas pour se distraire, mais pour ne plus penser. On regarde des séries jusqu’à l’épuisement pour ne pas rester seule avec ses pensées. On sort pour ne pas avoir à affronter ce qui se passe à la maison.

Le signal d’alarme le plus fiable, c’est quand la pause ne suffit plus à recharger, quand on revient d’une sortie aussi épuisée qu’avant, voire plus. Quand le fond de tristesse ou d’angoisse est toujours là, intact, dès que l’activité s’arrête et que le silence revient. Quand l’échappatoire est devenue la seule façon de tenir. C’est à ce moment précis qu’il faut consulter, non pas parce qu’on a «craqué» ou qu’on est «folle», mais parce qu’on a besoin d’un espace professionnel pour comprendre ce qui se passe vraiment à l’intérieur et pour trouver des ressources plus durables.

Quels sont les signes qui doivent alerter une femme ou son entourage sur une détérioration de sa santé mentale ?

Les signaux les plus connus et les plus enseignés sont les suivants: troubles du sommeil persistants (difficultés d’endormissement, réveils nocturnes fréquents, ou au contraire hypersomnie), irritabilité et réactivité émotionnelle inhabituelle, retrait progressif des activités habituelles et des relations sociales, fatigue profonde qui ne cède pas malgré le repos, pleurs fréquents sans raison apparente, ou à l’inverse une anesthésie émotionnelle, l’impression troublante de ne plus rien ressentir, comme derrière une vitre. Ces signes méritent toujours attention.

Mais en tant que psychiatre et psychanalyste, j’accorde une attention toute particulière aux signaux plus discrets, ceux que l’on banalise le plus facilement et qui sont pourtant souvent les plus précoces et les plus significatifs. La perte d’envie au sens large, ne plus avoir goût à rien, même à ce que l’on aimait avant. Le sentiment persistant que rien ne vaut vraiment la peine, que les efforts ne mènent à rien. L’impression d’être étrangère à sa propre vie, de la regarder de loin, de fonctionner mécaniquement en pilote automatique sans vraiment y être. Un sentiment de vide intérieur difficile à nommer, que certaines patientes décrivent comme «ne plus se reconnaître». Une tendance à remettre en question le sens de tout, de son rôle, de ses relations et de sa vie.

Ce sont ces signes-là, souvent interprétés – par la femme elle-même et par son entourage – comme de la simple fatigue, du stress passager ou «une mauvaise passe», qui précèdent très souvent les décompensations les plus sévères. C’est précisément parce qu’ils sont discrets et progressifs qu’ils sont dangereux: ils s’installent lentement, se normalisent et l’on finit par ne plus les voir.

Pour l’entourage, le message est important: soyez attentifs aux changements de comportement, même subtils. Quelqu’un qui se retire progressivement, qui sourit moins, qui répond par monosyllabes, qui semble absent même quand il est là, qui a perdu sa légèreté habituelle. Ne pas hésiter à poser la question directement, simplement, avec bienveillance: «Je te sens différente en ce moment, comment tu vas vraiment ?» Sans insistance ni jugement. Parfois, une seule question posée au bon moment, par la bonne personne, peut ouvrir une porte que la femme n’osait pas franchir seule.

Dans un contexte où les femmes ont souvent tendance à se faire passer après les autres, pourquoi est-il important qu’elles prennent soin d’elles-mêmes ? Et quelles évolutions sociales ou familiales seraient nécessaires pour alléger la pression mentale qui pèse sur elles ?

La réponse à la première partie de votre question est à la fois simple et profonde: on ne peut pas donner ce que l’on n’a pas. Une femme qui s’est perdue dans ses rôles, qui a progressivement épuisé ses ressources psychiques et émotionnelles, ne peut offrir à ses enfants, à son conjoint et à ses proches qu’une présence vidée de substance. Elle peut être physiquement là, mais psychiquement absente. Et cette présence absente, cette mère épuisée qui répond, mais n’entend pas vraiment, cette épouse à bout qui donne sans ressentir, a des effets sur ceux qui l’entourent, particulièrement sur les enfants.

Il y a aussi une dimension plus fondamentale encore. Prendre soin de soi, c’est reconnaître que l’on a une valeur intrinsèque en tant que personne, une valeur qui ne dépend pas de ce que l’on produit, de ce que l’on donne, de ce que l’on représente pour les autres. C’est un acte de dignité. Et c’est souvent là que le bât blesse profondément: beaucoup de femmes ont intériorisé, parfois depuis l’enfance, l’idée que leur valeur est conditionnelle, qu’elles méritent d’exister seulement si elles sont utiles, disponibles et présentes pour les autres. Déconstruire cette croyance est souvent un travail psychothérapeutique majeur.

Sur le plan sociétal, les évolutions nécessaires sont profondes et multidimensionnelles. Il faut d’abord un rééquilibrage réel et concret des responsabilités domestiques et parentales au sein du couple et de la famille. Cela nécessite une évolution des mentalités – notamment masculines –, mais aussi des politiques publiques qui l’encouragent et le facilitent. Il faut ensuite une offre de soins en santé mentale beaucoup plus accessible, financièrement et géographiquement, ainsi qu’une déstigmatisation active de la demande d’aide psychologique. Consulter un psychiatre ou un psychologue ne devrait pas être perçu comme une honte ou un aveu de faiblesse, mais comme un acte de santé ordinaire.

Mais peut-être avant tout faut-il un changement culturel en profondeur: cesser de valoriser l’abnégation féminine comme un idéal. Cesser de présenter comme admirable la femme qui «donne tout» sans jamais se plaindre, sans jamais avoir besoin de rien pour elle. Cet idéal, aussi répandu soit-il dans notre culture, est un piège. Et il coûte, chaque année, énormément de souffrances silencieuses.

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, quel message souhaiteriez-vous adresser aux femmes marocaines ? Et quels conseils donneriez-vous pour mieux préserver leur équilibre psychologique ?

Mon message aux femmes marocaines, en ce 8 mars, est à la fois simple et, je crois, essentiel: vos désirs comptent. Vos besoins comptent. Vos rêves, vos limites, votre fatigue, votre joie, tout cela compte. Pas seulement vos devoirs, pas seulement ce que vous représentez pour les autres, pas seulement ce que vous faites. Vous, en tant que personnes, avec votre histoire singulière, votre monde intérieur, vos contradictions et vos aspirations, vous avez une valeur qui ne se mesure pas à ce que vous donnez.

La santé psychique ne se construit pas dans l’effacement de soi. Elle se construit dans cet espace, parfois étroit, parfois à conquérir pied à pied contre la culpabilité et les injonctions culturelles, où l’on s’autorise à exister pour soi-même, pas seulement pour et à travers les autres. Consulter un professionnel de santé mentale, dire à voix haute «je ne vais pas bien», demander de l’aide à son conjoint ou à sa famille, refuser de tout porter seule: ce ne sont pas des signes de faiblesse. Ce sont des actes de lucidité, de courage et de respect de soi-même.

Sur le plan pratique, quelques repères que je donne souvent à mes patientes: apprenez à identifier vos propres signaux d’alarme, ce qui, chez vous spécifiquement, indique que vous approchez de vos limites: une irritabilité qui monte, un sommeil qui se détériore, l’envie de tout fuir. Ce sont des messages de votre psychisme, pas des défauts de caractère. Préservez, même dans les périodes les plus chargées, des espaces qui n’appartiennent qu’à vous, pas pour être productive, pas pour faire quelque chose d’utile, mais simplement pour être. Cultivez les relations qui vous nourrissent vraiment, celles où vous pouvez être vous-même, sans performance ni masque. Et si la souffrance s’installe durablement, n’attendez pas qu’elle devienne insupportable pour consulter. La psychothérapie, notamment l’approche psychanalytique, offre un espace rare et précieux: celui d’être enfin entendue dans sa singularité, pas seulement dans ses symptômes.

Enfin, j’adresse aussi un message à leurs proches, conjoints, pères, fils, frères et amis: regardez les femmes qui vous entourent. Pas seulement ce qu’elles font pour vous, mais comment elles vont, vraiment. Posez la question avec sincérité. Allégez la charge quand vous le pouvez. Reconnaissez leur travail invisible. La santé mentale des femmes n’est pas une affaire de femmes, c’est une responsabilité collective, familiale et sociétale. Et s’en préoccuper, c’est aussi prendre soin de nous tous.

Copyright Groupe le Matin © 2026