Société

Le plomb dans les peintures continue de menacer la santé des enfants marocains

Invisible à l’œil nu, le plomb peut durablement affecter le développement des enfants sans provoquer de symptômes immédiatement reconnaissables. Présent notamment dans certaines peintures anciennes, ce métal toxique continue de représenter un risque sanitaire, malgré les avancées réglementaires réalisées au Maroc. À l’occasion de la Semaine internationale de prévention de l’intoxication au plomb, organisée du 18 au 24 octobre 2026, la Dre Naïma Rhalem, médecin toxicologue et présidente de l’Association marocaine santé environnement et toxicovigilance, revient sur les dangers du saturnisme, les difficultés de son dépistage et les défis qui restent à relever pour protéger les plus jeunes.

26 Octobre 2026 À 17:08

Une peinture qui s’écaille, des poussières qui se déposent sur le sol, un enfant qui porte ses mains à la bouche. Derrière ces scènes ordinaires peut se cacher un risque sanitaire méconnu : l’intoxication au plomb. Ce métal toxique peut compromettre le développement neurologique des enfants, parfois sans provoquer de symptômes immédiatement reconnaissables.



Organisée du 18 au 24 octobre courant, la 14e édition de la Semaine internationale de prévention de l’intoxication au plomb a placé la question de l’identification des expositions au cœur de son thème : «De la détection à la prévention». Au Maroc, malgré les avancées réglementaires, le risque demeure, notamment dans les bâtiments anciens où les peintures dégradées peuvent libérer des poussières contaminées.

Selon la Dre Naïma Rhalem, médecin toxicologue et présidente de l’Association marocaine santé environnement et toxicovigilance (Amsetox), les enfants sont particulièrement vulnérables aux effets du plomb. Leur système nerveux central étant en pleine maturation, ils sont plus sensibles aux effets neurotoxiques de ce métal, dont les conséquences peuvent être irréversibles. «Penser tôt au saturnisme revient à éviter la baisse du quotient intellectuel, les troubles de l’attention et l’hyperactivité qui sont des séquelles irréversibles», souligne la toxicologue.

Des conséquences parfois irréversibles chez l’enfant

L’intoxication chronique au plomb, appelée saturnisme, peut passer inaperçue pendant longtemps. Ses manifestations ne sont pas toujours spécifiques, alors que ses conséquences peuvent affecter durablement les capacités cognitives et les apprentissages. «La vulnérabilité des plus jeunes tient notamment à leurs comportements. En portant fréquemment les mains et les objets à la bouche, ils peuvent ingérer des poussières ou des fragments de peinture contaminés. Le risque est particulièrement important chez les enfants présentant un syndrome de Pica, un trouble caractérisé par l’ingestion de substances non alimentaires, telles que la craie ou les écailles de peinture», explique la spécialiste. Et d’ajouter : «L’exposition peut également commencer avant la naissance. Le plomb stocké dans les os de la mère peut être libéré pendant la grossesse et atteindre le fœtus, constituant une autre voie de contamination.»

Dre Rhalem souligne, par ailleurs, que le diagnostic reste toutefois difficile. Une anémie chronique inexpliquée, une irritabilité ou des troubles cognitifs doivent alerter lorsqu’ils sont associés à un contexte évocateur, notamment un habitat ancien, un comportement de Pica ou la proximité de sites miniers ou industriels. «Les professionnels de santé doivent ainsi envisager le saturnisme devant ces signes et tenir compte de l’environnement dans lequel évolue l’enfant. La plombémie, qui mesure la concentration de plomb dans le sang, permet d’évaluer l’exposition. Encore faut-il que cet examen soit prescrit suffisamment tôt pour identifier la contamination et interrompre l’exposition», assure la toxicologue.

Au Maroc, une prise de conscience qui se traduit dans les textes

Pendant longtemps, le Maroc ne disposait pas de réglementation spécifique limitant la teneur en plomb des peintures. La situation a commencé à évoluer grâce à la mobilisation du Centre antipoison et de pharmacovigilance du Maroc (CAPM), de la Société marocaine de toxicologie clinique et analytique (SMTCA) et de l’Amsetox, avec l’appui de l’IPEN, le réseau international engagé dans l’élimination des substances chimiques toxiques.

«Une étude pilote menée en 2017 par la SMTCA a révélé une situation préoccupante. Près de 40% des échantillons de peintures à base de solvants destinées à un usage domestique présentaient des teneurs en plomb supérieures au seuil international de 90 parties par million (ppm). Plus inquiétant encore, 6% dépassaient les 10.000 ppm. Seules 6% des peintures étudiées affichaient une information sur leur teneur en plomb sur l’emballage, laissant les consommateurs largement démunis face à ce risque», rappelle Dre Rhalem. «Face à ces constats, l’Institut marocain de normalisation (Imanor) a établi la norme NM 03.3.318, fixant à 90 ppm la limite maximale de plomb dans les peintures. Cette norme a été rendue obligatoire par un arrêté du ministère de l’Industrie daté du 6 avril 2021», poursuit-elle.

Cette avancée réglementaire vise à limiter la présence de plomb dans les peintures fabriquées ou importées au Maroc. Le pays a de même pris part aux démarches internationales relatives à l’inscription des chromates de plomb à l’annexe III de la Convention de Rotterdam.

Mais l’existence d’un cadre réglementaire ne signifie pas que toutes les sources d’exposition ont disparu. La norme encadre les peintures concernées sans éliminer le plomb déjà présent dans les anciennes couches de peinture. Son efficacité dépend tout autant de la capacité des autorités à contrôler les produits commercialisés.

Les anciennes peintures, un héritage toujours préoccupant

Même lorsque les peintures neuves respectent la réglementation, les anciennes couches peuvent continuer à constituer une source de contamination. Dans les logements, les écoles, les crèches et les bâtiments publics, la dégradation des revêtements peut libérer des poussières contaminées, exposant les occupants de manière répétée.

Les travaux de rénovation constituent une situation particulièrement sensible. Le ponçage et le grattage des anciennes peintures, lorsqu’ils sont réalisés sans précautions adaptées, peuvent disperser des particules toxiques dans l’air et sur les surfaces.

La Dre Rhalem préconise la mise en place d’un plan national de rénovation des bâtiments accueillant des enfants, notamment les écoles, les crèches et les hôpitaux pédiatriques. L’objectif serait de repérer les situations à risque et de sécuriser les lieux concernés sans disperser davantage de poussières contaminées.

Les professionnels du bâtiment sont eux aussi concernés. Les peintres et les ouvriers chargés de la rénovation peuvent être exposés au plomb dans le cadre de leur activité. Les poussières présentes sur leurs vêtements, leurs chaussures ou leurs outils peuvent ensuite être transportées à leur domicile, exposant indirectement leurs enfants.

La formation des artisans, le recours à des équipements de protection adaptés et la maîtrise des poussières pendant les travaux sont donc essentiels. Dans les logements concernés, le nettoyage humide des sols ainsi que le lavage fréquent des mains et des jouets permettent de limiter la présence de poussières contaminées. Ces gestes restent néanmoins insuffisants si la source de contamination n’est pas traitée.

Une norme à l’épreuve du terrain

La fixation d’une limite de 90 ppm constitue une avancée réglementaire, mais son efficacité dépend des moyens consacrés à son application. Le contrôle des peintures nécessite des laboratoires capables de mesurer leur teneur en plomb, des procédures fiables de prélèvement et des inspections régulières tout au long de la chaîne de fabrication, d’importation et de commercialisation.

La surveillance doit, par la même occasion, prendre en compte les circuits informels, dans lesquels certains produits peuvent échapper aux contrôles habituels. La disponibilité de peintures conformes à un coût accessible et l’accompagnement technique des fabricants constituent d’autres leviers pour faciliter le respect des exigences réglementaires. La question des sanctions mérite tout autant une attention particulière. Sans contrôles réguliers ni mécanismes permettant de traiter les manquements, un écart peut persister entre les exigences fixées par les textes et la réalité des produits proposés aux consommateurs.

Pour la toxicologue, l’enjeu ne se limite donc pas à l’existence d’une norme : il s’agit de garantir son application effective, de surveiller le marché et de réduire les sources d’exposition qui persistent dans l’environnement

quotidien.

Mieux dépister pour limiter les séquelles

Au-delà du contrôle des peintures, la lutte contre le saturnisme passe par une meilleure détection des personnes exposées. La maladie peut évoluer sans symptômes spécifiques, et les troubles qu’elle provoque risquent d’être attribués à d’autres causes lorsque l’exposition au plomb n’est pas envisagée. Selon les éléments présentés par la Dre Rhalem, le saturnisme ne faisant pas l’objet d’une déclaration obligatoire au Maroc, l’évaluation précise du nombre de personnes intoxiquées reste difficile. L’insuffisance des données disponibles complique ainsi l’identification des populations les plus exposées.

La sensibilisation des professionnels de santé est donc essentielle pour qu’ils reconnaissent les situations évocatrices et envisagent une plombémie lorsque cela est nécessaire. Une surveillance épidémiologique renforcée permettrait, en outre, de mieux mesurer l’ampleur du problème et d’orienter les interventions vers les populations concernées.

Un risque évitable

La Semaine internationale de prévention de l’intoxication au plomb était donc l’occasion de rappeler l’importance d’agir à plusieurs niveaux : contrôler les peintures commercialisées, sécuriser les bâtiments anciens et repérer plus rapidement les personnes exposées.

Au Maroc, la fixation d’une limite réglementaire de 90 ppm constitue une étape importante. Le défi consiste désormais à en assurer l’application effective et à s’attaquer à l’héritage des anciennes peintures dans les lieux de vie des enfants.

Le plomb dans la peinture n’est pas une fatalité. La protection des enfants repose sur une réglementation effectivement appliquée, des bâtiments sécurisés et une meilleure détection des expositions. Autant de conditions indispensables pour réduire durablement les risques liés à ce métal toxique.
Copyright Groupe le Matin © 2026