Société

L’envers anxiogène des réseaux sociaux sur la santé mentale des jeunes

Derrière les écrans, une pression psychologique grandissante s’installe chez les adolescents et les jeunes adultes. Des études récentes alertent sur l’impact des usages addictifs des réseaux sociaux, de la comparaison sociale permanente et de contenus parfois dangereux, mettant en lumière un enjeu majeur de santé mentale.

14 Février 2026 À 12:05

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Longtemps pointé du doigt, le temps passé sur les réseaux sociaux n’est pourtant pas le principal danger pour la santé mentale des adolescents et des jeunes adultes. De récentes études convergent vers un même constat : ce sont les usages addictifs, la comparaison sociale permanente et la quête de validation qui pèsent le plus lourdement sur l’équilibre psychologique des jeunes.

Ces travaux montrent que la valeur personnelle se retrouve souvent mesurée à travers des indicateurs numériques «likes», vues, partages, transformant l’expérience sociale en compétition silencieuse. L’exposition continue à des vies idéalisées, soigneusement mises en scène, nourrit des sentiments d’infériorité, une baisse de l’estime de soi et, chez certains, des symptômes anxieux ou dépressifs. La peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas correspondre aux standards affichés, s’installe progressivement.

À force de scroller sans fin, de zapper d’une vidéo à l’autre et de consommer des contenus générés à la chaîne, notre cerveau s’épuise. Sur les réseaux sociaux, un mot revient de plus en plus souvent : le «brain rot». Derrière cette expression, élue mot de l'année 2024 par Oxford University Press, se cache une inquiétude bien réelle : l’impact de la surconsommation numérique – et désormais de l’intelligence artificielle – sur notre santé mentale et notre esprit critique. Dans cet entretien, Hatim Boumhaouad, enseignant-chercheur à l’Institut supérieur de l'information et de la communication (ISIC) et chercheur associé au Centre de recherche sur les médiations (CREM), Université de Lorraine, analyse les mécanismes psychologiques et technologiques à l’œuvre, décrypte le rôle des algorithmes dans la captation de l’attention et examine les enjeux d’une délégation croissante du raisonnement aux outils d’intelligence artificielle, tout en proposant des pistes pour préserver une autonomie intellectuelle dans un environnement numérique devenu omniprésent. Pour cet expert, «ni le numérique ni l’IA ne sont intrinsèquement négatifs. Utilisés de manière consciente et active, ils peuvent au contraire soutenir l’apprentissage, l’accès au savoir et même la réflexion. L’enjeu principal réside dans la manière de les utiliser : soit comme des outils qui accompagnent la pensée, soit comme des substituts à la pensée».



«Les adolescents ne se comparent plus à leur cercle immédiat, mais à des images filtrées qui donnent l’illusion d’une réussite permanente», explique Karima Mouafik, psychologue. Selon elle, cette comparaison incessante crée «un décalage douloureux entre l’identité réelle du jeune et l’identité idéalisée qu’il pense devoir afficher pour être accepté».

Les études récentes pointent également le rôle des algorithmes, conçus pour capter l’attention. En favorisant les contenus qui génèrent de fortes réactions émotionnelles, ces mécanismes peuvent enfermer certains jeunes dans des boucles nocives, notamment lorsqu’ils interagissent avec des publications liées à la souffrance psychique. Chez les profils vulnérables, l’exposition répétée à des contenus liés à l’automutilation, aux troubles du comportement alimentaire ou à des défis dangereux peut accentuer le mal-être.
«Lorsqu’un adolescent manifeste une fragilité, l’algorithme n’a pas la capacité de la comprendre ni de la protéger», alerte la psychologue. «Il amplifie simplement ce qui retient l’attention, ce qui peut aggraver une détresse déjà existante».

Autre constat largement partagé par ces études : le cyberharcèlement reste l’un des risques les plus destructeurs. Contrairement aux conflits hors ligne, il ne s’arrête jamais vraiment. Les messages, commentaires et moqueries peuvent surgir à tout moment, envahissant l’espace intime du jeune. «Le sentiment d’être traqué, sans possibilité de refuge, peut provoquer un repli sur soi et une grande souffrance psychologique», souligne la psychologue.

Les recherches mettent aussi en évidence un impact direct sur le sommeil. L’hyperconnexion, la peur de manquer une interaction et la stimulation cognitive permanente retardent l’endormissement et perturbent les cycles de repos. À long terme, ce manque de sommeil accentue l’irritabilité, les difficultés de concentration et fragilise encore davantage la santé mentale.

Face à ces résultats, les experts appellent à dépasser le débat réducteur autour du seul «temps d’écran». Les études insistent sur l’importance de la qualité de l’usage, de la capacité à prendre du recul et à comprendre les mécanismes des plateformes. L’enjeu n’est pas d’interdire, mais de former et d’accompagner.

«Il faut apprendre aux jeunes à décoder ce qu’ils voient, à questionner les images et à reconnaître les signaux d’alerte», insiste Karima Mouafik. Elle rappelle que l’éducation au numérique, combinée à un dialogue ouvert avec les parents, l’école et les professionnels de santé, constitue aujourd’hui l’un des leviers les plus efficaces pour protéger les adolescents et les jeunes adultes dans un environnement numérique devenu omniprésent.
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