S.Ba.
26 Avril 2026
À 17:35
Le
mariage se raréfie, le divorce progresse, la natalité recule et les structures familiales se transforment. Mais pour
Ghizlane Mamouni, l’essentiel n’est pas seulement dans ce que disent les chiffres du Haut-Commissariat au Plan. Il est aussi, et peut-être surtout, dans ce qu’ils taisent.
Dès le début de son intervention dans L’Info en Face, l’avocate et présidente de l'association
Kif Mama Kif Baba pose le cadre : « Ce qui m’indigne le plus avec cette enquête, c’est ce qu’elle ne dit pas. » Elle vise en particulier l’absence de données sur les enfants nés hors mariage et les mères célibataires. « Ce n’est pas un oubli, c’est clairement un choix », tranche-t-elle, estimant que la statistique publique ne doit pas « protéger des tabous », mais « protéger des citoyens », notamment les plus invisibles.
Pour Ghizlane Mamouni, parler de «
la famille » au singulier ne correspond plus à la réalité marocaine. « Il n’y a pas une famille. Le titre est problématique : cela devrait être une enquête sur les familles », insiste-t-elle.
Familles monoparentales, mères seules, enfants nés hors mariage, unions non reconnues : autant de réalités sociales qui existent, « qu’on le veuille ou non », et que l’absence de chiffres ne fait pas disparaître.
Quand le mariage ne fait plus rêver
L’autre donnée marquante, celle du refus ou du désintérêt croissant pour le mariage, est lue par l’avocate comme un signal profond. « Ce n’est pas un caprice ou une mode. C’est un signal social », affirme-t-elle. La vraie question, selon elle, n’est pas de savoir pourquoi les célibataires auraient peur du mariage, mais « pourquoi le mariage tel qu’il est conçu aujourd’hui ne convient plus ».
Son diagnostic est sévère : le mariage demeure, à ses yeux, une institution juridiquement inégalitaire. Garde, tutelle, partage des biens, polygamie, héritage : autant de sujets où persistent, selon elle, des déséquilibres structurels. « On ne peut pas demander aux femmes de rentrer dans un cadre légal qui les expose sans les protéger », dit-elle, allant jusqu’à comparer le mariage à « un contrat dont on connaît d’avance les clauses abusives ».
À cette insécurité juridique s’ajoute une vulnérabilité économique. Ghizlane Mamouni rappelle le faible taux d’activité des femmes, qu’elle cite à 19%, et souligne que la dépendance financière rend plus difficile la sortie d’un mariage conflictuel ou violent. La précarité des ménages monoparentaux dirigés par des femmes constitue, selon elle, l’un des angles morts majeurs du débat public. « Les femmes ne sont pas dans ces situations-là par hasard. On a un système juridique et économique qui les précarise », affirme-t-elle. Le
célibat, notamment féminin, ne doit donc plus être abordé uniquement comme une anomalie sociale. Il peut aussi être, selon elle, « une conquête, pas un échec ». Ghizlane Mamouni y voit même « une révolution silencieuse », un choix d’autonomie porté par des femmes instruites, indépendantes, qui n’ont plus besoin du mariage comme filet de sécurité. « Ce n’est pas une peur du mariage, c’est un choix de l’autonomie », résume-t-elle.
Sur le
divorce aussi, son approche rompt avec les lectures alarmistes. L’augmentation des séparations n’est pas nécessairement un drame social, dit-elle, surtout lorsqu’elle permet de sortir de situations de violence ou de solitude dans un mariage subi. « Ces divorces-là, je les applaudis », lance-t-elle, rappelant que la réforme de 2004 a donné aux femmes la possibilité de demander le divorce. La hausse actuelle serait donc aussi, en partie, l’effet mécanique d’un droit nouvellement exercé. Mais cette liberté n’a de sens que si l’État garantit un cadre protecteur, surtout pour les enfants. Et c’est là, selon Ghizlane Mamouni, que le bât blesse. Les enfants de couples séparés, les enfants nés hors mariage, les enfants privés d’une filiation reconnue ou d’une protection effective sont au cœur de son plaidoyer. « Il n’y a pas de droits des mères versus des droits des pères. Ce sont les enfants qui ont des droits », rappelle la présidente de Kif Mama Kif Baba.
La réforme de la Moudawana revient ainsi au centre du débat. Pour l’avocate, les nouvelles données du HCP ne créent pas le problème : elles confirment ce que la société civile observe déjà sur le terrain. Elles devraient toutefois renforcer l’urgence d’une réforme profonde du Code de la famille et du Code pénal, notamment sur la tutelle, le partage des biens, les pensions alimentaires, l’usage des tests ADN pour établir la filiation, le mariage des mineurs, la polygamie et l’article 490 criminalisant les relations sexuelles hors mariage.
À l’approche des échéances électorales, Ghizlane Mamouni dit ne pas vouloir spéculer, mais interpeller. Son association entend demander aux partis et aux candidats de clarifier leurs positions par rapport à toutes ces données. L’objectif : savoir s’ils s’engagent réellement à défendre des textes conformes à la Constitution de 2011 et protecteurs des droits des femmes et des enfants. « On demande l’égalité. C’est quand même fou de se dire que même là-dessus, il faut prendre des pincettes et marcher sur des œufs », déplore-t-elle. Son message final est celui de l’urgence. La Moudawana n’a pas connu de grande réforme depuis 2004, le Code pénal date toujours, dans sa structure, de 1963, et la Constitution de 2011 reste, selon elle, insuffisamment traduite dans les lois. « Le temps ne passe pas vite pour les femmes qui sont en souffrance, pour les enfants qui ont leur avenir suspendu à ce genre de réforme », insiste-t-elle.
Derrière le débat sur le mariage, Ghizlane Mamouni invite donc à déplacer le regard. Il ne s’agit pas de regretter une société où l’on se mariait plus tôt, où l’on divorçait moins et où l’on faisait davantage d’enfants. Il s’agit de construire un cadre où chacun peut choisir sa vie, mariage, célibat, divorce, parentalité ou non, dans la dignité, l’égalité et la sécurité juridique. Et surtout, conclut-elle, de faire entendre « la voix des enfants », car ce sont leurs droits qui, trop souvent, restent les premiers sacrifiés.