Médias : la confiance s’effrite, les réseaux sociaux dominent
Les habitudes d’information poursuivent leur mutation à un rythme soutenu. Selon le «Digital News Report 2026» du Reuters Institute, les réseaux sociaux et les plateformes vidéo sont désormais devenus la principale porte d’entrée vers l’actualité dans le monde, devant les sites des médias et la télévision. Dans le même temps, la confiance dans l’information atteint son niveau le plus bas depuis une décennie. Une évolution qui interpelle particulièrement le Maroc, où les usages numériques progressent rapidement tandis que la relation du public aux médias demeure fragile.
Hajjar El Haïti
21 Juin 2026
À 15:05
Le paysage médiatique mondial franchit un nouveau cap. Dans son édition 2026, le «Digital News Report» du Reuters Institute dresse le constat d'un bouleversement profond des modes de consommation de l'information. Pour la première fois depuis le lancement de l'étude, les plateformes tierces – réseaux sociaux et plateformes vidéo – devancent les médias traditionnels comme principale source d'accès à l'actualité. Une transformation qui touche désormais la majorité des marchés étudiés, dont le Maroc.
Au-delà de ce changement de canal, le Rapport met en lumière une tendance plus préoccupante : l'érosion continue de la confiance dans l'information. À l'échelle mondiale, seuls 37% des répondants déclarent faire confiance aux informations qu'ils consultent la plupart du temps, soit le niveau le plus faible enregistré depuis le début de cette mesure en 2015.
Entretien avec le Co-Managing Partner A&K Advisors
Imru Al Qays Talha Jebril : La crédibilité ne repose plus seulement sur le statut d’un média, mais sur la qualité de la relation qu’il construit avec son public
Le Matin : Le «Digital News Report 2026» montre une baisse historique de la confiance dans l’information au niveau mondial. Est-ce aussi le cas au Maroc, et quels sont, selon vous, les principaux facteurs qui expliquent cette défiance du public marocain envers les médias ?
Imru Al Qays Talha Jebril : Oui, le Maroc s’inscrit clairement dans cette tendance. La confiance globale dans l’information y reste faible, à 27,9%, ce qui confirme une défiance structurelle. En parallèle, 54,1% des répondants disent être préoccupés par leur capacité à distinguer le vrai du faux en ligne.
Cette défiance s’explique par plusieurs facteurs : une perception de prudence excessive de certains médias sur des sujets sensibles, la montée des plateformes et des circuits informels, et un environnement numérique où le public est à la fois très exposé à l’information et très exposé à la confusion. Il ne s’agit pas d’un rejet total des médias, mais plutôt d’une confiance fragmentée et sélective.
Les créateurs de contenu et influenceurs prennent une place croissante dans la diffusion de l’actualité. Au Maroc, assiste-t-on davantage à une complémentarité entre ces nouveaux acteurs et les médias professionnels, ou à une concurrence qui fragilise le journalisme traditionnel ?
Au Maroc, cette transformation est déjà bien avancée. L’information en ligne est dominante (82,9%) et la consommation de vidéo liée à l’actualité atteint 90,8%. Cela montre que le paysage n’est pas seulement digital-first, mais de plus en plus Video-First.
Chez les jeunes en particulier, l’actualité passe souvent par des formats courts, visuels, incarnés et diffusés sur les plateformes. Cela change profondément la relation aux médias traditionnels : ceux-ci conservent un rôle important, mais ils ne contrôlent plus ni le premier contact avec l’information, ni toujours son rythme, ni son interprétation initiale.
Les créateurs de contenu et influenceurs prennent une place croissante dans la diffusion de l’actualité. Au Maroc, assiste-t-on davantage à une complémentarité entre ces nouveaux acteurs et les médias professionnels, ou à une concurrence qui fragilise le journalisme traditionnel ?
Je dirais qu’il y a à la fois complémentarité et concurrence. Les créateurs rendent l’actualité plus accessible, plus rapide et souvent plus proche du langage du public. Mais ils redéfinissent aussi les attentes : plus de proximité, plus de personnalité, plus de réactivité.
Le vrai enjeu, c’est qu’ils occupent désormais une fonction d’intermédiation. Ils ne remplacent pas le journalisme, mais ils participent de plus en plus à la manière dont l’actualité est expliquée et ressentie. Cela fragilise le monopole d’interprétation des médias traditionnels, surtout lorsque ceux-ci paraissent tardifs, trop prudents ou n'utilisent pas les techniques de journalisme d'investigation dans leur travail et leurs contenus.
Face à la montée de l’intelligence artificielle dans l’accès à l’information, comment voyez-vous l’évolution du paysage médiatique marocain dans les prochaines années ? L’IA peut-elle contribuer à restaurer la confiance ou risque-t-elle d’accentuer la confusion entre information fiable et contenu généré ?
L’intelligence artificielle (IA) est déjà présente, mais elle reste secondaire par rapport à la montée des plateformes, de la vidéo et des créateurs. Dans les données 2026, quelque 14,8% des répondants disent avoir utilisé des outils d’IA pour accéder à l’information. Elle peut être utile pour résumer, traduire ou contextualiser. Mais elle ne restaurera pas la confiance à elle seule. Si elle soutient un journalisme rigoureux, elle peut améliorer l’accès à l’information. Si elle accélère la production de contenus peu sourcés ou difficilement vérifiables, elle risque au contraire d’aggraver la confusion. Mais pour moi, l'avantage de l'IA que je perçois clairement, c'est la capacité à libérer la parole sans conséquence judiciaire et donc, par conséquent, elle va aussi libérer la parole telle que le «Hate Speech», donc un outil à double tranchant.
Dans un contexte où la confiance devient une ressource rare, quelles seraient les priorités pour les médias marocains afin de reconquérir leur crédibilité auprès du public ?
La première priorité est la transparence : expliquer clairement comment l’information est produite, vérifiée et hiérarchisée afin de renforcer la confiance du public.
La deuxième est la proximité. Les médias doivent davantage traiter les préoccupations concrètes des citoyens – santé, éducation, pouvoir d’achat, emploi ou immigration – avec des formats accessibles, sans sacrifier la rigueur.
La troisième concerne l’indépendance éditoriale. Une partie de la défiance vient du sentiment que certains sujets ne sont pas traités avec suffisamment de liberté ou de profondeur.
Aujourd’hui, la crédibilité d’un média ne repose plus seulement sur sa réputation, mais sur la qualité de la relation qu’il entretient avec son public et sur la valeur ajoutée de son travail. L’enquête, l’analyse et l’investigation sont essentielles. Un média qui se contente de reprendre des dépêches ou des informations déjà disponibles ailleurs peine à construire la confiance. C’est dans sa capacité à produire une information originale, fiable et utile que se joue aujourd’hui sa crédibilité.