Société

Plastiques : ces substances invisibles et toxiques qui envahissent notre quotidien

L’usage massif des plastiques au Maroc expose la population à des substances chimiques invisibles mais toxiques : les phtalates et les bisphénols. Selon une étude réalisée par l’Association marocaine de toxicologie, rendue publique en mars 2026, ces composés sont détectés dans l’environnement, les produits alimentaires et même les dispositifs médicaux, et sont connus pour perturber le système hormonal et le développement. Les experts alertent sur les risques sanitaires cumulés et soulignent l’urgence de renforcer la réglementation et de mettre en place des mesures de prévention ciblées.

30 Mars 2026 À 17:20

Derrière leur omniprésence dans le quotidien, les plastiques renferment des milliers de substances chimiques dont certaines présentent des risques avérés pour la santé. Plus de 16.000 composés entrent dans leur fabrication, parmi lesquels des milliers sont considérés comme nocifs, alors qu’une infime partie seulement est réglementée à l’échelle mondiale. Les phtalates et les bisphénols, largement utilisés, figurent parmi les plus préoccupants en raison de leur capacité à perturber le système hormonal et à provoquer des effets sanitaires sur le long terme.



C’est dans ce contexte que l’Association marocaine de toxicologie (Amsetox), en collaboration avec l’IPEN (International Pollutants Elimination Network), a mené une étude approfondie pour évaluer la présence de ces substances au Maroc, leurs usages, l’encadrement réglementaire existant et les risques associés. L’approche adoptée combine l’analyse des données institutionnelles disponibles – provenant notamment des ministères concernés, de l’Administration des douanes et de la Fédération marocaine de plasturgie – avec une revue systématique de la littérature scientifique nationale et régionale sur les impacts sanitaires et environnementaux des phtalates et bisphénols. L’étude examine également les flux d’importation et d’exportation de ces substances ainsi que les produits plastiques qui en contiennent.

Une contamination déjà ancrée dans l’environnement

Les résultats mettent en lumière une réalité préoccupante : ces composés chimiques sont déjà présents dans plusieurs compartiments de l’environnement marocain et dans des produits de consommation courante. Des plastifiants tels que le DEHP et le DEHT ont été détectés dans des plantes comme Capparis spinosa, largement utilisée au Maroc, indiquant une contamination qui dépasse les seuls produits industriels. Des analyses ont également révélé la présence de phtalates dans certains échantillons de miel marocain et de bisphénol A dans des biberons à des concentrations mesurables. Ces constats confirment que l’exposition ne se limite pas à des contextes spécifiques mais est diffuse, continue et potentiellement cumulative.

L’étude souligne que l’exposition aux phtalates et bisphénols atteint directement des produits en contact avec l’alimentation ainsi que des dispositifs médicaux. Environ 40% des dispositifs médicaux utilisés au Maroc contiennent du PVC plastifié par des phtalates comme le DEHP, et 42% de ces dispositifs présentent un niveau de risque moyen à élevé lorsqu’ils sont en contact avec le sang ou utilisés dans des traitements sensibles. Des analyses de biberons et de miel marocain confirment également une contamination significative.

Pour Dʳᵉ Naïma Rhalem, présidente de l’Amsetox, «l’exposition prolongée à ces composés, même à faibles doses, peut provoquer des perturbations hormonales, des troubles du développement et accroître le risque de maladies métaboliques et de certains cancers». La Dʳᵉ Narjis Badrane, médecin experte en toxicologie, ajoute: «La chronicité de cette exposition représente un enjeu majeur, car ses effets à long terme sont souvent invisibles mais cumulables, touchant particulièrement les populations vulnérables comme les nourrissons, les patients hospitalisés ou les personnes atteintes de maladies chroniques».

Une plasturgie en pleine expansion, entre croissance et défis

Ces constats s’inscrivent dans un contexte où la plasturgie occupe une place stratégique dans l’économie nationale. Le secteur regroupe environ 650 entreprises et a connu une croissance significative, estimée à près de 50% au cours de la dernière décennie. Ses applications couvrent des domaines aussi variés que les emballages, l’agriculture, la construction, l’automobile ou certaines composantes de l’industrie aéronautique.

Cette dynamique s’accompagne toutefois d’une production importante de déchets plastiques, estimée à près de 700.000 tonnes par an, soit environ 10% des déchets solides. Une contribution non négligeable à la pollution marine en Méditerranée s’ajoute à ce bilan. Le taux de recyclage demeure limité, autour de 20%, dont une grande partie est assurée par le secteur informel représentant entre 20 et 30% de l’activité globale. Cette structuration partielle complique la traçabilité des matériaux et, par extension, le contrôle des substances chimiques qu’ils contiennent. Les données relatives à la production, à l’importation et à l’utilisation des phtalates et bisphénols restent fragmentaires : environ 95 kg de bisphénol A et de ses dérivés auraient été importés en 2023, un chiffre probablement sous-estimé compte tenu des usages indirects multiples.

Un cadre réglementaire en progrès mais encore incomplet

Le Maroc a engagé plusieurs réformes pour encadrer l’utilisation des plastiques et limiter les risques associés. L’adoption de la loi 77-15 en 2016, interdisant la fabrication et la commercialisation des sacs plastiques, constitue une avancée notable, renforcée par la loi 57-18 qui cible les circuits informels. D’autres mesures concernent l’interdiction de certains phtalates dans les jouets au-delà de seuils définis et la fixation de limites d’exposition au bisphénol A dans certains contextes professionnels. L’Institut marocain de normalisation a élaboré plusieurs normes encadrant les matériaux plastiques, en particulier ceux destinés à entrer en contact avec les aliments.

Cependant, certains domaines restent insuffisamment couverts, notamment les dispositifs médicaux ou les matériaux en contact prolongé avec les aliments. Pour Dʳᵉ Narjis Badrane, «l’exposition chronique à de faibles doses est aujourd’hui l’un des enjeux majeurs, car elle peut entraîner des effets à long terme qui ne sont pas toujours immédiatement perceptibles».

Plusieurs initiatives visent à amorcer une transition vers des modèles plus durables. La stratégie «Plastic-Free Coastline», mise en œuvre avec l’appui de partenaires internationaux, cible la réduction de la pollution plastique et l’amélioration de la gestion des déchets le long des côtes marocaines. De nouveaux projets réglementaires sont également en cours pour mieux encadrer la composition des emballages alimentaires et certains équipements contenant des plastiques.

Malgré ces avancées, l’étude insiste sur la nécessité d’un renforcement global des politiques publiques. Les recommandations incluent le développement d’alternatives plus sûres et réutilisables, le renforcement de l’application des réglementations existantes et l’extension des interdictions aux phtalates et bisphénols dans des produits prioritaires tels que les jouets, les dispositifs médicaux et les matériaux en contact avec les aliments. Elles préconisent également une meilleure gestion des déchets au niveau municipal, une structuration accrue du secteur informel du recyclage et la mise en place de campagnes de sensibilisation pour informer le grand public sur les risques liés à ces substances.

Au-delà des enjeux environnementaux, cette problématique constitue désormais une question de santé publique majeure. L’omniprésence des plastiques et de leurs additifs dans les objets du quotidien, combinée à une exposition prolongée et difficilement évitable, pose la question des effets à long terme sur la population. Comme le rappelle Dʳᵉ Naïma Rhalem, «il devient urgent d’agir de manière coordonnée pour réduire l’exposition et protéger les générations futures».
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