Le Matin : Le mois du Ramadan modifie profondément nos habitudes de vie : sommeil, alimentation, rythme de travail... Quels effets ces changements peuvent-ils avoir sur la santé mentale ?Dr Mohammed Kahlaoui : Effectivement, le Ramadan marque une rupture nette avec nos routines habituelles. Le décalage du sommeil, la diminution des heures de repos continu et la réorganisation des prises alimentaires exercent une pression réelle sur l’organisme. Cette adaptation peut se traduire par de l’irritabilité, une baisse de la concentration et une hypersensibilité émotionnelle. Chez les personnes ayant un terrain anxieux, souffrant déjà de troubles anxieux, de dépression ou de troubles du sommeil, ces bouleversements peuvent amplifier des fragilités existantes. Le manque de sommeil demeure d’ailleurs le facteur le plus déterminant : lorsqu’il est insuffisant ou fragmenté, il altère la régulation des émotions et accroît la vulnérabilité au stress.
La difficulté est souvent plus marquée chez les personnes dépendantes au tabac ou fortement consommatrices de café et de thé. Le sevrage brutal en journée peut provoquer nervosité, agitation et maux de tête, en particulier durant les premiers jours du mois sacré, période où l’organisme cherche encore ses repères.
Je tiens toutefois à préciser qu’il ne faut pas tout attribuer au jeûne lui-même. Il y a aussi une pression sociale, notamment celle de maintenir la performance au travail, de gérer les responsabilités familiales, de préparer le F'tour... Cette accumulation peut créer une tension intérieure et, dès lors, l’anxiété apparaît souvent quand le corps est épuisé, mais que les exigences, elles, ne diminuent pas.
Concrètement, comment prévenir le stress et l’anxiété pendant le Ramadan ?La clé est l’anticipation, en suivant certaines règles de bonne conduite, notamment :
• Anticiper pour préserver son équilibre : Il s’agit de protéger le sommeil en instaurant des plages de repos régulières, même courtes, et d’éviter les écrans tard dans la nuit.
• Soigner son hygiène psychologique : Le discours interne joue un rôle majeur. Se répéter que «le Ramadan rend tout plus difficile» entretient une tension inutile. À l’inverse, adopter une posture plus bienveillante envers soi-même aide à mieux traverser la journée. Des exercices de respiration, quelques minutes de marche après le four ou des moments de recentrage spirituel contribuent également à réduire significativement la pression psychologique.
• Accepter un rythme différent : Il est important d’accepter un léger ralentissement. Le Ramadan n’est pas un mois de performance, mais un temps d’équilibre, de maîtrise de soi et d’introspection.
• Adapter le suivi médical si nécessaire : Les patients sous traitement psychiatrique doivent consulter leur médecin afin d’adapter, si besoin, les horaires de prise. Le Ramadan est un temps spirituel fort, mais la santé – notamment mentale – demeure une priorité.
À quel moment faut-il consulter un spécialiste ?Il est nécessaire de consulter lorsque l’anxiété devient envahissante, qu’elle s’installe dans la durée ou qu’elle s’accompagne de troubles sévères du sommeil, de crises d’angoisse, d’une tristesse persistante ou d’une perte d’intérêt marquée pour les activités habituelles. Lorsque la souffrance psychique commence à altérer le fonctionnement quotidien – au travail, au sein de la famille ou dans la vie sociale –, il ne faut pas banaliser les signes ni attendre qu’ils s’aggravent.
Consulter n’est ni un aveu de faiblesse ni une remise en cause de la dimension spirituelle du mois. Au contraire, préserver sa santé mentale permet de vivre le Ramadan avec davantage de sérénité, de conscience et d’équilibre.
Pendant le Ramadan, la fatigue et les changements de rythme peuvent générer des tensions avec la famille ou au travail. Comment y faire face au quotidien ?Le premier réflexe consiste à reconnaître que l’on est plus vulnérable physiquement et émotionnellement durant cette période. Cette prise de conscience permet d’ajuster ses attentes, envers soi-même comme envers les autres. Il est important de privilégier la communication apaisée, d’exprimer sa fatigue plutôt que de la laisser se transformer en irritabilité, et d’accepter que tout ne soit pas parfait.
Au travail, cela peut passer par une meilleure organisation et une hiérarchisation des priorités. À la maison, par une répartition plus équilibrée des tâches, notamment autour de la préparation du F'tour. Le Ramadan invite à la patience et à la bienveillance ; ces valeurs prennent tout leur sens dans la gestion des tensions quotidiennes.