Nabila Bakkass
09 Mars 2026
À 15:50
Le Matin : Le jeûne repose sur la privation volontaire et la maîtrise de soi. Comment expliquer que, socialement, ce mois se transforme parfois en un temps d’abondance, voire d’excès ?
Mohammed Houbib : Le jeûne, dans sa signification spirituelle profonde, est avant tout un exercice de maîtrise intérieure. Il ne s’agit pas seulement d’une abstinence alimentaire, mais d’une pédagogie du désir. Le fidèle suspend volontairement certaines habitudes afin de créer un espace intérieur propice à l’introspection, à la patience et à la conscience morale. Cependant, dès que cette pratique religieuse s’inscrit dans la vie sociale, elle prend inévitablement une dimension culturelle. Le Ramadan n’est pas seulement un moment de spiritualité individuelle, il est aussi un temps de sociabilité intense, de retrouvailles familiales et de partage communautaire. Dans de nombreuses sociétés, et notamment au Maroc, la rupture du jeûne est devenue un moment symbolique où s’exprime la générosité collective. La table du F’tour dépasse alors la simple fonction alimentaire pour devenir un espace de convivialité et de transmission culturelle. C’est précisément à cet endroit que se crée le décalage que vous évoquez : entre la logique spirituelle de sobriété et la logique sociale d’hospitalité et d’abondance. Il ne s’agit donc pas d’une contradiction absolue, mais plutôt d’une tension entre deux registres différents du même rituel : le registre spirituel et le registre social.
L’excès observé au moment du F’tour peut-il s’expliquer par des mécanismes psychologiques liés à la privation vécue durant la journée ?Les mécanismes psychologiques jouent effectivement un rôle non négligeable. La privation, même lorsqu’elle est volontaire et spirituellement motivée, modifie la perception de la récompense. Après plusieurs heures de restriction, l’organisme devient physiologiquement plus sensible aux signaux alimentaires. Les recherches en psychologie de la motivation montrent que lorsqu’un besoin est temporairement suspendu, sa valeur subjective augmente. Ce phénomène est parfois décrit comme un effet de compensation. Autrement dit, ce qui a été interdit pendant la journée peut acquérir au moment de la rupture du jeûne une charge émotionnelle et sensorielle plus intense. Mais il serait réducteur d’expliquer l’abondance du F’tour uniquement par des mécanismes biologiques ou psychologiques. Le comportement alimentaire est profondément influencé par les normes sociales. Dans certaines cultures, la générosité de la table est un symbole d’accueil et de respect envers les invités. Ainsi, l’abondance du F’tour est le produit d’une interaction complexe entre la physiologie du jeûne, les habitudes culturelles et les représentations sociales du Ramadan.
Peut-on parler d’une forme de théâtralisation du Ramadan, où l’abondance et l’esthétique de la table deviennent aussi des marqueurs de reconnaissance sociale ?Il est possible d’analyser ce phénomène à travers le prisme sociologique de la mise en scène du quotidien. D’ailleurs, le sociologue Erving Goffman a montré que la vie sociale fonctionne souvent comme une forme de représentation où les individus expriment certaines valeurs à travers des gestes symboliques. Dans ce cadre, la table du F’tour peut devenir un espace de représentation sociale. La diversité des plats, le soin apporté à la présentation et la richesse culinaire peuvent exprimer des valeurs de générosité, d’hospitalité et parfois même de statut social. Avec l’émergence des réseaux sociaux, cette dimension symbolique a pris une nouvelle ampleur. Les images de tables abondantes circulent, se partagent et participent à une forme de comparaison sociale implicite. La convivialité authentique peut alors être progressivement remplacée par une logique de visibilité et de mise en scène. Cela ne signifie pas que l’esthétique ou la beauté de la table soient problématiques en soi. Le risque apparaît lorsque cette mise en scène devient une forme de pression sociale ou une compétition symbolique.
Que nous révèle cette contradiction sur notre rapport contemporain à la foi ? Est-elle d’abord une expérience intérieure ou tend-elle à devenir un marqueur identitaire social ?La foi possède historiquement une double dimension. Elle est à la fois une expérience intime et une appartenance collective. Dans les sociétés traditionnelles, ces deux dimensions étaient souvent étroitement imbriquées. Dans les sociétés contemporaines, la situation est plus complexe. Les pratiques religieuses se déploient dans un espace social médiatisé où les gestes, les rituels et même les modes de vie deviennent visibles et parfois commentés. La religion peut alors fonctionner simultanément comme un espace de spiritualité personnelle et comme un marqueur identitaire collectif. Cette visibilité accrue peut renforcer le sentiment d’appartenance, mais elle peut aussi transformer certaines pratiques en signes sociaux plus qu’en expériences intérieures. Le véritable défi consiste donc à préserver l’équilibre entre ces deux dimensions. La dimension communautaire du Ramadan est précieuse, mais elle ne devrait pas éclipser la dimension introspective qui constitue l’essence même du jeûne.
Quelles peuvent être les conséquences de ce paradoxe sur le plan psychologique et social ?Sur le plan psychologique, cette tension peut produire une forme de dissonance cognitive. Certaines personnes peuvent ressentir un décalage entre l’idéal spirituel de sobriété et les pratiques sociales marquées par la consommation excessive. Sur le plan social, l’augmentation des dépenses alimentaires pendant le Ramadan peut également accentuer certaines inégalités. Dans un contexte où les normes d’hospitalité sont fortes, certaines familles peuvent se sentir contraintes d’augmenter leurs dépenses afin de répondre aux attentes implicites de leur entourage. Cependant, il est important de rappeler que le Ramadan demeure avant tout un moment de solidarité, de générosité et de renforcement des liens sociaux. Les actions de charité, les repas partagés et les initiatives de soutien aux personnes vulnérables témoignent de la dimension profondément sociale et morale de ce mois. L’enjeu n’est donc pas de condamner ces pratiques, mais plutôt de réinterroger collectivement le sens du jeûne.