Bac régional : le vieux cliché de « la femme faite juste pour se marier » ressurgit dans une épreuve de français
Un sujet d’expression écrite proposé à l'épreuve du français de l'examen du baccalauréat de première année dans la région de l’Oriental a déclenché une vive indignation après sa diffusion sur internet. En demandant aux élèves si la femme est « faite juste pour se marier et faire des enfants », l’épreuve a relancé une question que beaucoup pensaient dépassée en 2026, celle du regard porté sur les femmes dans un Maroc où l’égalité reste déjà un chantier fragile. Face à la polémique, le tissu associatif s’interroge sur les conditions de validation d’un sujet jugé réducteur et contraire aux valeurs que l’institution scolaire est censée transmettre.
Le sujet de production écrite du régional de français dans l’Oriental, à l’origine de la polémique.
Saloua Islah
03 Juin 2026
À 16:55
L’examen régional unifié de français, organisé lundi matin dans la région de l’Oriental, a suscité la polémique après la diffusion sur internet d’une copie du sujet, qui a rapidement fait réagir une partie de l’opinion publique. Dans la partie consacrée à la production écrite, notée sur 10 points, les élèves étaient invités à répondre à la consigne suivante : « Certaines personnes pensent que la femme est faite juste pour se marier et faire des enfants. Partagez-vous cette opinion ? ».
La formulation a aussitôt déclenché une vague d’indignation sur les réseaux sociaux, où de nombreuses femmes, des parents, des acteurs associatifs et des internautes engagés sur les questions d’égalité ont dénoncé un sujet jugé profondément réducteur. Pour eux, le problème ne réside pas dans le fait de demander aux élèves d’argumenter, l’école ayant évidemment vocation à former l’esprit critique. Le malaise naît plutôt de la manière dont une idée aussi lourde, aussi chargée d’histoire et de violence symbolique, a été placée au cœur d’un examen officiel, comme si elle pouvait être discutée au même titre qu’une opinion ordinaire.
Quelques voix ont tenté de défendre le choix du sujet, estimant qu’il pouvait permettre aux élèves de déconstruire un préjugé sexiste. Mais cette lecture est demeurée minoritaire face à l’ampleur des critiques. Car dans l’esprit de nombreux commentateurs, le sujet ne propose pas clairement une déconstruction du stéréotype. Il le met en débat, sans distance explicite, sans cadrage critique, sans signal pédagogique indiquant que cette représentation appartient précisément à ce que l’école devrait combattre. C’est cette ambiguïté qui a nourri la colère.
En théorie, une épreuve d’expression écrite n’a pas pour fonction de noter l’opinion intime d’un élève. Elle évalue sa maîtrise de la langue, la cohérence de son raisonnement, la structure de son texte, la pertinence de ses arguments et sa capacité à illustrer un point de vue. Dès lors, un candidat qui répondrait favorablement à l’affirmation proposée ne devrait pas, en principe, être sanctionné uniquement parce qu’il défend une idée jugée choquante. Mais c’est précisément dans cette logique apparente que se révèle l’impasse.
Car si un élève affirme que la femme est faite uniquement pour le mariage et la maternité, que doit faire le correcteur ? Le pénaliser au nom des valeurs d’égalité, au risque de transformer l’épreuve en tribunal moral ? Ou évaluer froidement la copie sur sa construction argumentative, au risque d’admettre qu’une représentation discriminatoire puisse être défendue dans un examen officiel, avec des arguments, des exemples et une note ? Dans les deux cas, le problème vient moins de la réponse possible de l’élève que du sujet lui-même, qui place l’école dans une position difficile à défendre.
Le malaise devient plus aigu encore lorsque l’on songe aux enseignantes appelées à corriger ces copies. Leur demander, dans un cadre institutionnel, de lire et de noter des textes pouvant soutenir que la femme n’aurait d’autre horizon que le mariage et les enfants revient à les placer dans une situation profondément dévalorisante. Ce n’est plus seulement une maladresse de formulation. C’est une blessure symbolique infligée à toute une chaîne éducative, où des femmes enseignent, corrigent, évaluent, forment les générations futures, tout en se retrouvant confrontées à une phrase qui réduit leur propre place dans la société.
C’est là que la polémique prend tout son sens. Pour une grande partie de l’opinion publique, la question n’est pas seulement de savoir si le sujet est maladroit ou non, mais de comprendre comment une telle formulation a pu être retenue dans un examen officiel. Comment un énoncé réduisant la femme au mariage et à la maternité a-t-il pu franchir les étapes de préparation, de relecture et de validation avant d’être soumis aux élèves ? Le malaise vient précisément de là : L’école peut apprendre aux élèves à déconstruire les stéréotypes, mais elle ne peut pas les placer au cœur d’une copie notée comme s’ils relevaient d’un simple débat d’opinion, affirment plusieurs voix critiques.
La controverse éclate dans un pays où l’égalité n’est pas un acquis, mais un chantier déjà fragilisé par la réalité des chiffres. Alors que le Maroc affirme vouloir renforcer la place des femmes dans l’éducation, l’emploi, l’entrepreneuriat et les responsabilités, le Haut-Commissariat au Plan rappelle que leur taux d’activité ne dépasse pas 19%, contre 68,5% chez les hommes en 2025. Et c’est précisément dans ce contexte, où la présence des femmes dans le marché du travail demeure encore limitée, qu’un examen officiel trouve encore le moyen de demander à des élèves si la femme est faite uniquement pour le mariage et les enfants. Comme si le pays n’avait pas déjà assez de retard à combler, il fallait encore offrir aux vieux stéréotypes une chaise dans la salle d’examen.
Le sujet qui n’aurait pas dû passer !
La réaction associative n’a pas tardé. Dans un communiqué, l’Association Initiatives pour la protection des droits des femmes (IPDF) a exprimé son « indignation » et sa « profonde préoccupation » après le choix de ce sujet dans un examen officiel. Pour l’association, la question ne porte pas uniquement sur l’exercice d’argumentation, mais sur les messages éducatifs et les valeurs que l’école transmet aux élèves à travers ce type de formulation.
L’IPDF rappelle que l’école n’est pas seulement un lieu de transmission des connaissances. Elle participe aussi à la construction des représentations sociales et à l’ancrage des valeurs de citoyenneté, d’égalité et de dignité. De ce fait, les sujets d’examen ne peuvent être considérés comme de simples supports neutres, surtout lorsqu’ils reprennent une idée aussi chargée que celle qui réduit la femme au mariage et à la maternité.
L’association souligne que cette représentation fait partie des stéréotypes de genre les plus enracinés et qu’elle a longtemps servi à justifier l’exclusion des femmes de l’éducation, du travail, de la vie publique et des postes de décision. Elle estime ainsi que son introduction dans une épreuve officielle interroge d’autant plus que le Maroc est engagé, sur les plans constitutionnel, national et international, en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations.
L’IPDF dit également s’interroger sur le fait qu’un tel sujet ait pu passer par les différentes étapes de préparation, de révision et de validation institutionnelle avant d’être proposé aux candidats. Elle appelle, dans ce sens, à ouvrir un débat sérieux sur les critères de choix des sujets d’examen et sur leur cohérence avec l’objectif d’une école moderne, équitable et inclusive.
L’association demande enfin au ministère de l’Éducation nationale, du Préscolaire et des Sports de fournir des explications sur les critères ayant conduit au choix de ce sujet. Elle appelle aussi à un dialogue institutionnel avec des spécialistes de l’éducation, des sciences humaines, des droits humains et des droits des femmes, afin de garantir que les mécanismes d’évaluation pédagogique respectent les principes d’égalité, de non-discrimination et de dignité humaine.