Société

Repenser l’école avec les jeunes : vers un nouveau contrat éducatif

La Journée internationale de l’éducation 2026, célébrée le 24 janvier, place la jeunesse au cœur d’un changement de paradigme éducatif : celui de la co-création. Loin d’une vision où les jeunes restent de simples bénéficiaires des politiques publiques, cette édition interroge la capacité des systèmes éducatifs à partager réellement le pouvoir de décision. Dans cet entretien, Abdennasser Naji, expert en éducation et président de l’Association marocaine pour l'amélioration de la qualité de l'enseignement décrypte les fondements théoriques de cette approche et les défis concrets de sa mise en œuvre.

25 Janvier 2026 À 16:00



Le Matin : Le thème de la Journée internationale de l’éducation 2026 est centré sur la co-création par les jeunes, comment interprétez-vous ce thème et en quoi marque-t-il une rupture avec les approches traditionnelles de l’éducation, où les jeunes sont souvent perçus comme de simples bénéficiaires ?

Abdennasser Naji :
C’est un thème qui consacre le principe de la démocratie au moment où ce mode de gouvernance de la vie moderne connaît des difficultés notables un peu partout dans le monde. Cette tentative de lui donner un second souffle à travers l’éducation peut revêtir des vertus indéniables. Je considère cependant que, sur le plan pédagogique, la co-création n'est pas une «invention» de 2026. Des figures emblématiques comme Freinet avec ses classes coopératives, Dewey avec l'apprentissage par l'expérience, ou même Piaget, ont toujours placé l'apprenant comme acteur de son propre apprentissage. Toutes les pédagogies dites actives ont eu le mérite d’élever l’apprenant au rang d’acteur pédagogique à part entière, dépassant ainsi sa posture classique de bénéficiaire passif longtemps prônée par le courant béhavioriste. Aujourd’hui, l’Unesco ambitionne de donner plus de rayonnement à la co-création, pour qu’elle ne soit plus confinée à l’espace restreint de la classe, ou même de l’établissement, mais qu’elle puisse embrasser l’espace plus large et plus influent des politiques publiques. L’idée est d’impliquer les jeunes dans la conception des réformes éducatives, la mise en œuvre des politiques et le processus de gouvernance. L’objectif étant de contribuer à un changement de rôle hautement significatif : passer sans le dépasser du rôle de l’acteur pédagogique au rôle de l’architecte systémique. L’exercice de ce dernier rôle nécessite un changement radical dans les processus de prise de décision à tous les niveaux de responsabilité du système éducatif. C’est à ce niveau que le lien avec la démocratie semble plus évident, donnant une dimension plus politique au choix thématique de l’Unesco, surtout avec la méfiance de la majorité des jeunes à l’égard des mécanismes classiques de participation politique. Par ailleurs, l’expertise numérique des jeunes semble plaider pour leur implication dans les décisions éducatives, car ils ont certainement une longueur d’avance sur leurs aînés, surtout dans la manipulation des outils de l’intelligence artificielle (IA).

Donc le thème en soi n’est pas une nouveauté conceptuelle pour l'Unesco, c’est plus une tentative politique de transformer des recommandations de longue date en standards d'action. Déjà en 1996, le Rapport «Delors» parlait de la «société éducative» et l'implication des jeunes y était vue comme une nécessité pour la cohésion sociale. Et plus récemment, en 2021, le Rapport sur «Les Futurs de l'Éducation» a franchi une autre étape en proposant un nouveau «contrat social», et en appelant à une solidarité intergénérationnelle pour réinventer nos futurs.



Selon vous, quels sont les principaux obstacles qui freinent l’implication des jeunes dans les processus décisionnels en matière d’éducation ?

Le défi n'est plus de savoir s'il faut impliquer les jeunes, car le consensus scientifique est acquis, le défi est de savoir comment créer des mécanismes de gouvernance qui ne soient pas de la simple figuration. L’obstacle majeur reste la volonté de céder une partie des pouvoirs décisionnels aux jeunes, et que ces derniers aient le sens de responsabilité qui s’impose dans un tel processus de leadership distribué. Opérer un tel changement aussi radical dans les mentalités et les pratiques passe inéluctablement par la transformation des mécanismes de gouvernance qui restent marqués par une rigidité bureaucratique excessive et un conservatisme institutionnel exagéré. En plus, si le conflit intergénérationnel persiste, nous serons devant un dialogue de sourds qui consacrerait le déphasage culturel entre les jeunes et les moins jeunes, et renforcerait la vision autoritaire chez ces derniers, et empêcherait, par conséquent, toute implication sérieuse des jeunes dans la co-création des politiques publiques.

Comment intégrer les élèves et étudiants dans la conception des programmes, des méthodes pédagogiques ou des environnements d’apprentissage ?

Penser convenablement cette intégration nécessite de l’approcher à travers le dilemme expert-novice qui risque de transcender la gouvernance éducative basée sur la co-création. Concilier ces deux pôles ne signifie pas niveler les expertises des décideurs traditionnels par l’ignorance supposée des jeunes, mais créer une complémentarité dialectique entre la validité scientifique, administrative et historique des experts, et la pertinence contemporaine et prospective des novices.

Pour intégrer réellement les jeunes dans la conception éducative, il faut dépasser le stade de la simple consultation pour aller vers la co-conception structurée. Cela demande de transformer l'élève et l’étudiant d'un usager passif en un partenaire éducatif. De toute évidence, il ne s’agit nullement de laisser les apprenants décider de tout le contenu curriculaire, mais de les impliquer dans l’évaluation de la charge de travail, de la clarté des objectifs et de l'adéquation des contenus avec les défis du monde contemporain. On peut aussi créer des espaces où enseignants et apprenants testent ensemble de nouvelles approches pédagogiques avant leur généralisation. Comme on peut instaurer des dispositifs où le retour des apprenants sur les méthodes d'enseignement est traité comme une donnée d'amélioration continue, et non comme un jugement de valeur sur l'enseignant.

Le risque majeur est que l'expert perçoive l'avis du novice comme une menace à sa compétence. Pour concilier ces visions, il faut passer d'une hiérarchie de statut (expert-savant, novice-apprenant) à une hiérarchie de fonction (des rôles différents dans un projet commun).

Quel changement de posture ce modèle de co-création exige-t-il de la part des enseignants ?

Ce modèle de co-création ne se contente pas d'ajouter une nouvelle tâche à l'enseignant ; il redéfinit son identité professionnelle. Pour que l'élève devienne co-créateur, l'enseignant doit accepter de perdre une partie de son pouvoir pour gagner en efficacité. Il doit accepter de ne pas tout savoir, surtout face à l'obsolescence rapide des connaissances. Il devient celui qui aide à trier, critiquer et structurer l'information plutôt que de simplement la livrer. Il joue le rôle de mentor qui encourage l'expérimentation, et évalue le processus de co-création autant, sinon plus, que le produit fini. L'enseignant doit aussi accepter d'apprendre de ses élèves, car il ne s'agit plus de vérifier s’ils ont compris, mais de comprendre comment ils perçoivent le savoir. C’est ce qu’on peut appeler la vulnérabilité assumée qui se traduit par un enseignant qui reconnaît ses limites devant une classe pour créer un climat de confiance nécessaire à la co-création.

Il est crucial de noter que ce changement de posture de l’enseignant peut être perçu comme déstabilisant ou épuisant. Passer d'un rôle clair de transmetteur à celui, plus flou, de facilitateur demande un accompagnement institutionnel solide. C'est ici que la formation initiale et continue et le travail collaboratif entre pairs deviennent les piliers de cette nouvelle professionnalisation. La co-création est l'antidote ultime à la mécanisation du métier d'enseignant : on ne peut pas automatiser ou «mécaniser» la relation humaine complexe qu'exige la co-construction du savoir.

D’après vous, à quoi ressemblerait un système éducatif réellement co-créé avec les jeunes à l’horizon 2030 ?

À l'horizon 2030, si nous parvenons à dépasser les résistances bureaucratiques et le défi de l'attention fragmentée par les réseaux sociaux, le système éducatif ne ressemblerait plus à un tunnel de transmission, mais à un écosystème dynamique et réactif.

Le changement le plus radical se situerait au niveau décisionnel. Chaque niveau de décision éducative disposerait d'une instance de co-décision où les jeunes auraient un droit de vote réel sur une partie du budget d'investissement. Les outils d'IA utilisés pour l'orientation ou l'évaluation seraient audités par des comités mixtes (experts-élèves) pour garantir leur équité et leur pertinence vécue. En matière de curriculum, l'État doit garantir un socle de compétences fondamentales, mais 30% du temps scolaire serait dédié à des modules co-conçus par les élèves en fonction des enjeux locaux ou de leurs intérêts émergents. Les salles de classe deviendraient des espaces polyvalents modulables par les élèves eux-mêmes selon l'activité. L'établissement deviendrait un centre communautaire où les jeunes co-organisent des événements, des conférences ou des ateliers de tutorat inversé avec les adultes de la communauté. Chaque jeune est à la fois apprenant et tuteur. Un lycéen peut aider un collégien, mais il peut aussi former un enseignant à une nouvelle application technologique, rétablissant ainsi une forme de respect mutuel basée sur la compétence partagée.

Le succès de 2030 dépendra d'une chose : ne pas confondre co-création et complaisance. Le système de 2030 doit être plus exigeant, car il demande au jeune une responsabilité qu'il n'avait pas auparavant.

Passer d'un modèle rigide (menu fixe) à un modèle flexible (à la carte) est une transformation qui ne peut se faire par décret, sous peine de provoquer un chaos pédagogique et une résistance massive des enseignants. C'est une transition qui doit être incrémentale et sécurisée.

Quel message clé souhaitez-vous adresser aux décideurs politiques à l’occasion de cette Journée internationale de l’éducation ?

Pour cette Journée internationale de l’éducation 2026, le message adressé aux décideurs doit être un appel à la cohérence : on ne peut pas prôner la «co-création» avec les jeunes tout en maintenant des structures de gouvernance rigides et mécanisées.

L'éducation ne doit plus être pensée comme un service livré à des bénéficiaires passifs, mais comme un écosystème de production de valeur. Pour ce faire, voici mon message aux décideurs : «Institutionnalisez la présence délibérative des jeunes dans les conseils de réforme et investissez massivement dans une professionnalisation qui valorise l'enseignant comme architecte d'apprentissage et non comme simple exécutant. Donnez-lui les moyens d'être l'expert qui guide le novice dans un menu à la carte sécurisé. Mais le plus important, c’est d’instaurer des politiques de souveraineté éducative protégeant le temps scolaire de l'agression des algorithmes de divertissement, afin de restaurer le climat nécessaire à la créativité intellectuelle.
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